Littoral - Le magazine des gens de mer

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Bleu Prévert

Un livre de Roger Le Huel

Une chronique de Pascal Vannier

Par Emilie Colin

Le livre est sorti il y a un an, mais il vaut toujours le détour, quand son décor est celui du Cap de la Hague et du plus petit port de France, Port Racine. Parce qu'il raconte en fait l'un de ces hommes, devenus des figures de ce pays à part, bien qu'étant un horsain, comme l'on dit de ceux qui ne sont pas nés ici. Hôtelier réputé, maire, sauveteur bénévole pour la SNSM, peintre non dénué d'inspiration, Roger Le Huel, le gamin de Montreuil-sous-Bois, aura été ballotté comme sur la vague avant d'être capturé par la Hague. Et finalement son histoire pourrait avoir bien d'autres copies, ne serait-ce que sa traversée de la guerre - il a 13 ans en 1939- si son existence n'avait pas croisé un certain Jacques Prévert. 

Le Bleu Prévert est couleur de mer et d'amitié, celle partagée par l'auteur et le grand poète Jacques Prévert, qui avait fait du Cap de la Hague son dernier havre de rimes et de paix. 1969, année héroïque pour les Le Huel : ils ont ouvert depuis deux ans l'Erguillère, une hostellerie toute en granit, décorée d'hortensias et avec une vue imprenable sur l'une des plus belles anses du pays . Le couple qui s'enquiert d'une chambre libre est sympathique et désireux de rester une semaine. Ce sera la 7, un chiffre plutôt fétiche dans nos pérégrinations, sourit la dame. Et c'est à ce moment que l'identité se profile : Janine et Jacques Prévert pour la réservation, s'il vous plait. Prévert ? Bon Dieu c'est bien sûr ! Voilà ce que l'on se dit tout bas, quand on est de la génération de l'Inspecteur Bourrel...

Situation surréaliste (pardon c'était facile !), qui ne le restera pas longtemps puisque les Prévert prendront régulièrement des quartiers chez les Le Huel, même après avoir acheté leur adorable maison du Hameau du Val, à Omonville-la-Petite. C'est aussi le fief d'un autre amoureux de la Hague et grand ami de Prévert : Alexandre Trauner, petit bonhomme toujours affable et immense décorateur de cinéma depuis Hôtel du Nord de Marcel Carné jusqu'à Subway de Luc Besson. Et c'est ainsi, comme il le raconte, que les grands du cinéma sont entrés dans la vie de Roger Le Huel et de Germaine son épouse, avec simplicité et discrétion, au gré des coups de manivelles donnés dans cette enclave rêvée pour les réalisateurs. "Quand je ne serai plus, ils n'ont pas fini de déconner. Ils me connaîtront mieux que moi-même" disait Prévert, dont on entend toujours le timbre de voix.

Pas sous la plume de Roger Le Huel en tous les cas, quand il livre quelques moments d'intimité avec le poète le plus connu et le plus aimé des Français. Ce qui est émouvant est que le livre s'incruste dans un territoire grand comme un mouchoir de poche, où on peut avoir l'impression de voir Prévert se baigner à Port-Racine, comme Victor Hugo au pied de Hauteville House dans son exil de Guernesey. A la différence que Jacquot , comme l'appelaient les enfants de ses proches voisins, avait choisi son retrait dans le Cotentin. Ce que l'on nous explique dans sa maison, ouverte au public, à Omonville-la-Petite, là où il repose dans le paisible cimetière collé à l'église. Sa sépulture est un vrai jardinet, autour d'un monolithe de granit beau et solide comme les rochers de l'anse Saint-Martin, toute proche.

Editions de la Rue - 22,40 €

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