Mars 1967, le pétrolier Torrey Canyon, chargé de 120 000 tonnes de pétrole brut s’échoue sur Pollard’s Rock, entre l’extrême pointe sud-ouest des Cornouailles britanniques et les îles Scilly. Sa coque se déchire et les nappes de pétrole dérivent dans la Manche, pour arriver jusqu’en Bretagne. Les dégâts sur le littoral et les espèces sont considérables. La population se mobilise pour essayer de nettoyer. Cet événement aura des incidences sur le droit de la mer.

18 mars 1967, le Torrey Canyon s'échoue


Le bateau avait appareillé du golfe persique via le cap Bonne-Espérance vers les îles Canaries. Le 14 mars, il passe entre l'île de Tenerife et la grande île des Canaries, son objectif étant de prendre la marée du 18 mars au soir, à l'entrée du port de Milford Haven. À 8 h 15, le Torrey Canyon passe les îles Scilly.

Pour éviter d'autres navires de pêche présents sur place, le commandant décide de remettre le pilote automatique en marche. À 8 h 40 le bateau se trouve dans le sud du Stone Rock mais déjà en mauvaise posture.  Après un nouveau positionnement radar, la route mène toujours sur le récif de Seven Stones. Le commandant passe alors la barre en manuel et change de cap mais il est trop tard.

À 17 nœuds, le Torrey Canyon heurte violemment Pollard's Rock, qui fait partie du récif de Seven Stones, et se déchire sur six citernes.

22 mars 1967 : images du Torrey Canyon qui vient de s'échouer
(images sans son, archives de l'INA)

Les côtes bretonnes souillées, des habitants mobilisés


Cette catastrophe prend tout le monde au dépourvu, que ce soit les autorités ou la population. Les nappes de pétroles dérivent, touchent les côtes britanniques et françaises. 

© A. Grall - France 3 Bretagne
© A. Grall - France 3 Bretagne

La Bretagne voit arriver cette marée noire sur ses côtes.  Parmi les communes les plus touchées, celle de Perros-Guirec. Sur place, tout le monde se démène pour essayer d'épargner et de protéger, les plages, les espèces. On fabrique par exemple des boudins que les pêcheurs viennent ensuite étendre et disposer à l'aide de leurs bateaux.
 

Marée noire du Torrey-Canyon, fabrication de boudins de paille, Perros-Guirec, un cliché négatif noir et blanc, 1967  / © Collection Dhainaut - Archives départementales 22
Marée noire du Torrey-Canyon, fabrication de boudins de paille, Perros-Guirec, un cliché négatif noir et blanc, 1967 / © Collection Dhainaut - Archives départementales 22

Les hommes politiques se déplacent, pour venir constater les dégâts et l'état d'avancement du nettoyage, comme le ministre de l'Intérieur, Christian Fouchet. Le 3 avril 1967, il fait le tour des côtes polluées et participe à des séances de travail avec des scientifiques. Sur certaines plages, des expériences de nettoyage ont lieu. D'autres pays, comme la Hollande viennent prêter main-forte, mais le mystère demeure sur les produits utilisés.

Marée noire du Torrey Canyon : visite du ministre de l'Intérieur Christian Fouchet en avril 1967
archives de l'INA (avril 1967)

"On arrivait à Port-Blanc, on pouvait l'appeler Port noir"


Daniel Ondarsuhu, 70 ans se souvient bien de cette période. Originaire du pays Basque, il effectue son service militaire au troisième RIMA (régiment d'infanterie de marine) de Vannes. Son régiment est très vite envoyé sur les plages bretonnes. Avec ses collègues, ils logent au château de Keralio, à Plouguiel. 

Marée noire du Torrey-Canyon, nettoyage de la plage au jet d'eau, Perros-Guirec, un cliché négatif noir et blanc, 1967  / © Collection Dhainaut - Archives départementales 22
Marée noire du Torrey-Canyon, nettoyage de la plage au jet d'eau, Perros-Guirec, un cliché négatif noir et blanc, 1967 / © Collection Dhainaut - Archives départementales 22

On arrivait à Port Blanc, on pouvait l'appeler Port noir, il y'avait 50 cm de mazout, par endroit cela rentrait même dans les bottes


"Tous les jours on partait en camion" se souvient Daniel. "D'abord à Port-Blanc, Plougrescant, Perros-Guirec, les Sept Îles (en hélicoptère), sur toute la côte. On a travaillé pendant un mois avant d'être relevés par un autre régiment."

"Notre travail c'était de répandre des sacs de sciure sur la plage, les rochers, comme ça ça formait des boulettes et ensuite on les ramassait. " Les équipements manquaient dit-il, c'était "un travail sale". Les treillis étaient si tachés que les hommes les jetaient. 

Daniel se souvient que tout le monde s'impliquait : "les pêcheurs du coin eux, ils tendaient des barrages pour limiter la catastrophe mais cela ne servait pas à grand chose. Avec les vagues ça passait par dessus. Les agriculteurs venaient pomper le mazout avec les tonnes à purin. Tout le monde se mobilisait avec les moyens du bord."
 

De jeunes volontaires nettoient les plages à Perros-Guirec le 17 avril 1967 / © AFP
De jeunes volontaires nettoient les plages à Perros-Guirec le 17 avril 1967 / © AFP

"Pour les oiseaux, il y avait plein de bénévoles, des jeunes qui les ramassaient. C'était une hécatombe, ils étaient englués dans le mazout."

Un accident qui conduit à une nouvelle législation


Cet accident et ses conséquences environnementales sans précédent amènent les pouvoirs en place à réfléchir sur la conduite à adopter.

Dès 1967, les autorités constatent enfin qu'en plus de l'échouage du Torrey Canyon, les dégazages sauvages sont légion. Marcel Cledan, directeur des opérations de nettoyage des côtes participe à un entretien télévisé dans lequel il explique que ce sont entre 6 et 12 millions de tonnes de pétrole qui se trouvent dans les mers. Il décrit aussi précisement le processus de nettoyage, en cours, et confirme la dangerosité de l'utilisation de détergents pour dissoudre les nappes de pétrole. 

L'après Torrey Canyon

Après cet accident et d'autres, un système juridique international s'organise. Il permet de régler à la fois les problèmes de responsabilité et d'indemnisation.

La convention MARPOL (marine pollution en anglais) élaborée par l'OMI (organisation maritime internationale) voit le jour en 1973. Elle porte sur tout type de pollution marine causée par les navires (le pétrole, les liquides et solides toxiques, les déchets, les gaz d'échappement, etc.) qu'elle soit accidentelle ou fonctionnelle, volontaire ou involontaire. 

En France, le plan Polmar (pollution maritime) est mis en place après une autre marée noire bien trop célèbre en Bretagne, celle de l'Amoco Cadiz en 1978. Il sert à coordonner les hommes et à mobiliser les moyens de lutte.

La loi Perben de mars 2004, elle, renforce les sanctions financières à l'encontre de ceux qui polluent volontairement les mers et océans. 

On peut détourner un navire pris en flagrant délit, l'amener à quai. S'il veut repartir, il devra payer une caution. Cette dernière paye en général l'amende, une fois l'affaire portée au tribunal"


explique Christophe Rousseau, adjoint au directeur du CEDRE à Brest (Centre de documentation, de recherche et d'expérimentations sur les pollutions accidentelles des eaux).

Christophe Rousseau rappelle l'importance de la catastrophe du Torrey Canyon dans la mise en place de ces nouvelles règles, "pas uniquement répressives". "Tout a changé, la construction des navires, avec des doubles coques, les règles de navigation, la formation et l'apprentissage de la conduite des bateaux, les contrôles". 

Des traces encore visibles


Des années après, les traces des marées noires sont encore visibles. À l'époque du Torrey Canyon, des déchets de pétrole sont stockés sur l'île d'Er dans les Côtes d'Armor. En octobre 2011, une importante opération de dépollution est mise en place. Pierre Simunek alors sous-préfet de Lannion en donne les détails lors du journal télévisé.

Dépollution de l'île d'Er : les traces encore visibles de la marée noire du Torrey Canyon
Journal du 6 octobre 2011