Les rebelles de l’impôt

De tout temps, les impôts ont été à l’origine de contestations voire de révoltes. Alors forcément la conférence des Rendez-Vous de l’Histoire de Blois sur "l’impôt, entre résistance et tolérance, de l’époque moderne à jours" attire les rebelles. La salle est comble. Ambiance

Par D.Cros

L'amphithéâtre est quasiment rempli : près de 240 personnes assistent à cette conférence-débat. Cette année, l'Economie s'est invitée aux Rendez-vous de l'Histoire à Blois. L'occasion pour les historiens, les économistes et le public de discuter des Rebelles de l'impôt

Et vous, êtes-vous un rebelle de l’impôt?


Saïd Allache vient assister à la conférence. Ce professeur en Sciences Économiques et Sociales dans un lycée d’Orléans souhaite approfondir et actualiser ses connaissances, pour en faire profiter ses élèves. Pour lui : " payer des impôts est tout à fait normal ", mais il précise, " ce qui m’énerve c’est l’injustice et les inégalités, par exemple certaines multinationales payent peu quand des petites entreprises croulent sous les taxes ". Même constat pour une documentaliste et un délégué régional de l’Agence de Santé qui expliquent : " Il faut payer des impôts, cela permet de financer des routes, des écoles, la santé… rien n’est gratuit. On ne rien faire sans les impôts, il faut penser à l’avenir de notre pays ".

Frédéric Audurier, orthodontiste, souligne : " l’an dernier j’ai payé beaucoup plus que l’année précédente. Le problème, ce n’est pas tant de payer. C’est de savoir où va l’argent ? ". Pour Gérard Colotte, enseignant en histoire-géographie, le système n’est pas assez équitable : " tout le monde devrait payer, à hauteur de ses moyens certes, mais tout le monde devrait contribuer à l’effort collectif ".

240 personnes ont assisté à la conférence sur l'impôt. / © D.Cros/France 3 Centre
240 personnes ont assisté à la conférence sur l'impôt. / © D.Cros/France 3 Centre

Dans les gradins de l’amphithéâtre, un groupe de jeunes. Ils sont en classe préparatoire au Lycée Jean-Jacques Rousseau à Sarcelles (92). Même s’ils ne paient pas encore d’impôts, tous ont un avis bien tranché sur la question. " C’est un moyen d’intégration, c’est le moyen de se sentir français " explique Wassim Bouhlal (18 ans). Pour son ami Abderrahmane Chérif (18 ans) " tout le monde devrait en payer proportionnellement à ses revenus ". Quand aux filles du groupe, Yamina Abdennebi (18 ans) et Dionkounda Keita (17 ans), pour elles : " c’est normal de payer des impôts si l’on veut un service de qualité. En France, nous avons de belles routes, de bonnes écoles, un bon service de santé… il y a énormément d’aides ". Elles concluent en précisant : " sans impôts rien ne serait possible ".

Les rebelles de l’impôt au fil des époques


Mireille Touzery, professeur d’histoire moderne à  l’université Paris-Est Créteil explique que l’impôt apparaît à la Renaissance.

Au 16 ème siècle, "ce qui pose problème ce n’est pas l’impôt en lui-même mais l’intégration à l’espace national et au royaume ". Deux impôts sont alors mis en place : la gabelle, une taxe sur le sel et la taille, taxe versée par le paysan en échange de la protection que lui fournit le seigneur. 

Au 17 ème siècle, " c’est le poids de l’impôt qui est remis en cause ", précise-t-elle, "surtout à cause de la guerre de 30 ans (1630-1660) qu’il faut financer". Les impôts directs sont multipliés par six ou sept et les impôts indirects fleurissent : de quoi provoquer des mouvements de contestation contre le prélèvement fiscal.

Au 18 ème siècle, l’impôt direct se stabilise. Mireille Touzery explique " à cette période, c’est plus la contestation du système monarchique ". D’autant que de nombreux impôts voient le jour, surtout des impôts seigneuriaux. Pendant l’Ancien Régime la fraude et la contrebande sont de plus en plus fréquentes. Tout bascule à la Révolution Française. En 1791, la hausse est très importante. Le professeur d’histoire souligne " de nombreuses personnes sont alors touchées, certaines sont imposées jusqu’à 300% dans certains départements ".

De gauche à droite : Frédéric Tristram, Gauthier Aubert, Christian de Boissieu, Mireille Touzery et Alain Trannoy. / © D.Cros/France 3 Centre
De gauche à droite : Frédéric Tristram, Gauthier Aubert, Christian de Boissieu, Mireille Touzery et Alain Trannoy. / © D.Cros/France 3 Centre

Pour Gauthier Aubert, maître de conférences en histoire moderne à l’université de Rennes 2, chaque " embrassement de le population est dû à l’annonce d’une taxe ". Les rebelles de l’impôt attaquent verbalement et physiquement les " gabelleurs " qui prélèvent l’impôt de la gabelle. La révolte d’Agen en 1635 contre la taxe du vin fera d’ailleurs 15 morts. Cette violence traduite en mots veut-dire : " ceux qui prélèvent les impôts sont des traîtres, des voleurs ", explique l’historien. Mais à chaque fois, cette violence engendre une autre forme de violence. Les révoltés sont également torturés, tués, pendus ou encore bannis.

Alain Trannoy, directeur d’études à l’ École des hautes études en sciences sociales (EHESS) souligne que " certains protestent physiquement ou verbalement, d’autres au contraire choisissent l’exil ". Aujourd’hui, ceux qui protestent, ce sont par exemple " les Bonnets Rouges ". Le mouvement des Bonnets rouges est un mouvement de protestation apparu en Bretagne en octobre 2013, en réaction aux mesures fiscales relatives à la pollution des véhicules de transport de marchandise et aux nombreux plans sociaux de l'agroalimentaire. Cette mobilisation massive pour l’emploi et contre l’écotaxe en Bretagne déstabilise le gouvernement, au point de conduire le Premier ministre à annoncer, en moins de deux mois, une grande réforme fiscale et un " Pacte d'avenir pour la Bretagne ".
D’autres au contraire choisissent la fuite. L’impôt qui fait fuir aujourd’hui, c’est l’impôt sur la fortune. Certains n’hésitent pas à quitter le territoire français, pour ne pas payer cet impôt.  Alain Trannoy explique : " on estime entre 500 à 1.000, le nombre de personnes qui ont quitté la France pour fuir l’ISF ".

Quel que soit l'impôt ... quelle que soit l'époque ... il y a toujours eu et il y aura toujours des rebelles de l'impôt. Et comme disait Juan de Mariana, théoricen politique espagnol du XVIème siècle : " Les impôts sont une calamité pour les gens et un cauchemar pour le gouvernement. Pour les premiers, ils sont toujours excessifs, alors que pour les seconds, ils ne sont jamais suffisants " ... A méditer... 




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