Le 6e chancelier allemand, Helmut Kohl, est mort vendredi 16 juin 2017, à l'âge de 87 ans à son domicile d’Oggersheim (agglomération de Ludwigshafen, Rhénanie-Palatinat). Pour les Allemands, il est le père de l'unité allemande. Pour les Français, l'homme qui tendit la main à François Mitterrand à Verdun en 1984.
Ce grand format passe en revue la vie de cet homme hors du commun, qui mesurait 1,93m et qui détient le record de longévité en tant que chancelier allemand : 16 ans et 26 jours. C'est l'un des trois hommes politiques faits citoyen d'honneur de l'Europe par le Conseil européen (après Jean Monnet et Jacques Delors). Un hommage lui sera rendu par le Parlement européen à Strasbourg samedi 1er juillet 2017, devant des chefs d'Etat du monde entier.

1- Une jeunesse marquée par la Guerre

Helmut Josef Michael Kohl est né le 3 avril 1930 à Ludwigshafen (Rhénanie-Palatinat), région frontalière. Son père est un modeste fonctionnaire des finances, son grand-père agriculteur.

Son enfance et son adolescence sont marquées par la guerre. Son père a combattu pendant les deux guerres, et il est revenu de Pologne en 1940, marqué par son expérience au front. A la fin du conflit, le jeune Helmut perd son frère aîné Walter, parachutiste, tué par les Américains au cours de la retraite sur le front de l’Ouest.

En mai 1945, à tout juste 15 ans, il est enrôlé dans les jeunesses hitlériennes et doit brièvement servir dans un camp d’entraînement militaire près de Berchtesgaden. Après la défaite, il est réquisitionné pour ramasser les cadavres dans les rues de sa ville réduite à l’état de ruines. Les années de l’après-guerre sont marquées par les privations.

Il entre à 17 ans dans le parti des jeunes de l’Union des chrétiens-démocrates (CDU). Il est élu ministre-président de son Land, la Rhénanie-Palatinat, en 1969.
Helmut Kohl en 1978 / © Bundesarchiv, B 145 Bild-F054631-0013 / Engelbert Reineke / CC-BY-SA 3.0
Helmut Kohl en 1978 / © Bundesarchiv, B 145 Bild-F054631-0013 / Engelbert Reineke / CC-BY-SA 3.0

 

2- Kohl-Mitterrand, un couple franco-allemand

Helmut Kohl et François Mitterrand formèrent l'un des couples franco-allemands les plus solides. Dans la droite ligne et la continuité des ponts qu’avaient construits avant eux, pendant 7 ans, Helmut Schmidt et Valéry Giscard d'Estaing.

La première amitié franco-allemande

Helmut Schmidt et Valéry Giscard d'Estaing ont souhaité, dès leurs élections au mois de mai 1974, appliquer le Traité de l'Elysée à la lettre. C'est-à-dire deux rencontres par an au minimum entre les chefs d'Etat (une en Allemagne et une en France), avec un rituel immuable : déjeuner le premier jour, après-midi de travail, dîner le soir, matinée de travail le lendemain, déjeuner puis retour.
Valéry Giscard d'Estaing et Helmut Schmidt lors d'une rencontre bilatérale à Bonn, le 26 juillet 1975 / © Bonner Fotografen/picture-alliance / dpa/MaxPPP
Valéry Giscard d'Estaing et Helmut Schmidt lors d'une rencontre bilatérale à Bonn, le 26 juillet 1975 / © Bonner Fotografen/picture-alliance / dpa/MaxPPP

16 mai 1974 - 1er octobre 1982 : Helmut Schmidt, chancelier de la République fédérale allemande

27 mai 1974 -21 mai 1981 : Valéry Giscard d'Estaing, président de la République française



Valéry Giscard d'Estaing, dans une interview avec Helmut Schmidt à Arte en 2012, sur la fréquence des rencontres entre chefs d'Etat français et allemand :

Tout ça était régulier et créait une intimité naturelle. Ça a été un traité très utile. Je ne suis pas sûre qu'à l'heure actuelle on continue de l'appliquer de la même manière. [...] Il n'y a plus ce rite, or les rites sont très forts, parce que les rites créent les situations, créent les relations. Et donc nous, nous avons respecté jusqu'au bout le rite du Traité de l'Elysée.
 

Les héritiers

Avec Helmut Kohl et François Mitterrand, l’histoire se répète et les relations entre les deux pays s'intensifient. Les deux hommes ont une haute idée de leur nation respective. La volonté de rapprochement avec l’Allemagne et l’idée européenne de François Mitterrand s’est construite au fil du temps, alors qu’Helmut Kohl est un francophile de longue date et un européen convaincu. Ils développent au fil de leurs rencontres une amitié semblable à celle de leurs prédécesseurs.

Helmut Kohl et François Mitterrand le 25 novembre 1983 à Bonn. Tous deux ont plaidé pour un retour de l'Union soviétique à la table des négociations à Genève.  / © Heinrich Sanden/picture-alliance / dpa/MaxPPP
Helmut Kohl et François Mitterrand le 25 novembre 1983 à Bonn. Tous deux ont plaidé pour un retour de l'Union soviétique à la table des négociations à Genève. / © Heinrich Sanden/picture-alliance / dpa/MaxPPP

Ils n’appartiennent pas à la même génération, Helmut Kohl à 14 ans de moins que François Mitterrand. Mais il partagent la même conviction : ils s’estiment tous deux responsables de la paix en Europe. "Helmut Kohl, qui avait un intérêt naturel pour les peuples, pouvait décoder la France", raconte Joachim Bitterlich, son ancien conseiller diplomatique.

Le journaliste et écrivain Klaus Harpprecht, qui fut aussi le conseiller de Willy Brandt sur toutes les questions de politiques étrangères, définit ainsi l'amitié entre Kohl et Mitterrand :

Il ne s'agissait pas d'un partenariat intellectuel. Mais plutôt d'une adéquation de leurs instincts, de leurs sensibilités, de leurs connaissances, peut-être aussi d'une sorte de calcul et d'une bonne dose d'intelligence de la vie.

Helmut Kohl définissait ainsi son amitié avec le président français : "Glücksfall für unsere beiden Völker", ce qui se traduit ainsi :

Une aubaine pour nos deux peuples.
 

A Constance, 28 mai 1985 / © Fritz Fischer/picture-alliance/ dpa/MaxPPP
A Constance, 28 mai 1985 / © Fritz Fischer/picture-alliance/ dpa/MaxPPP


21 mai 1981 -17 mai 1995 : François Mitterrand, président de la République française 

1er octobre 1982 - 27 octobre 1998 : Helmut Kohl, chancelier de RFA, puis premier chancelier de l’Allemagne réunifiée

 


Bonn et Paris se rapprochent

Les liens institutionnels entre Bonn et Paris se consolident, les échanges se multiplient.

En 1988, le Conseil économique et financier franco-allemand voit le jour. Il réunit les ministres des finances des deux pays et les gouverneurs des deux banques centrales. Et il est censé entraîner l'harmonisation des politiques économiques de la France et de l'Allemagne.

En 1989, la brigade franco-allemande est créée. Elle réunit des bataillons des deux armées dans une unité à même d'intervenir pour des opérations extérieures dans le monde entier.

Et cette consolidation des relations franco-allemandes doit beaucoup aux deux chefs d'Etat et à leur entente. Helène Miard-Delacroix souligne :

Il y avait une confiance profonde entre les deux hommes.

21 juin 1983 au Palais de l'Elysée, à Paris / © Roland Witschel/picture alliance / Roland Witsc/MaxPPP
21 juin 1983 au Palais de l'Elysée, à Paris / © Roland Witschel/picture alliance / Roland Witsc/MaxPPP

 

3- Main dans la main à Verdun

La photo a fait le tour du monde. Et c'est l'une des plus connues. Celle à laquelle on pense quand on parle de Kohl et Mitterrand. Geste spontanée ? Communication officielle bien rodée ? 

Les deux intéressés ont toujours dit que c'était un geste spontané.
22 septembre 1984 à Verdun / © Wolfgang Eilmes/dpa/picture-alliance/MaxPPP
22 septembre 1984 à Verdun / © Wolfgang Eilmes/dpa/picture-alliance/MaxPPP
Poignée de mains Mitterrand-Kohl

 

Verdun, le 22 septembre 1984 / © Wolfgang Eilmespicture-alliance/dpa/MaxPPP
Verdun, le 22 septembre 1984 / © Wolfgang Eilmespicture-alliance/dpa/MaxPPP

 

4- Une volonté de règler l'indemnisation des Malgré-nous

Ce n'est pas un hasard si ce sont les deux couples franco-allemands les plus proches qui ont voulu résoudre la question de l'indemnisation des Malgré-nous.

En 1979, le président français Valéry Giscard d’Estaing et le chancelier ouest-allemand Helmut Schmidt se rencontrent à Blaesheim. Ce n’est pas la première fois, mais cette année-là, ils décideront de régler la question de l’indemnisation des incorporés de force alsaciens et mosellans. Daniel Hoeffel était à la table des négociations auprès de Valéry Giscard d'Estaing, il se souvient :

Ils sont tombés d’accord, et le Bundestag devait dégager 250 millions de marks pour procéder à cette indemnisation. Mais la ratification par le parlement allemand n'a pas eu lieu dans la foulée, parce qu’il subsistait un problème de limite territoriale entre le Palatinat et le Nord de l'Alsace, et de ce fait la ratification a été reportée à 1983.


En 1983, François Mitterrand et Helmut Kohl leur succèdent et ils héritent des dossiers non résolus. Ils se rencontrent au rocher de Dabo, dans une auberge, le Jaegerhof. Un repas loin du protocole, pour aborder des sujets sensibles, dont l’indemnisation des incorporés de force. Les premiers Malgré-nous commenceront à être indemnisés à partir de 1984.

Au total, 130 000 Alsaciens et Mosellans ont été incorporés de force par l’Allemagne nazie. 30 000 sont morts, la plupart sur le front russe ou dans des camps de prisonniers. Leur indemnisation est une reconnaissance des souffrances endurées sous le joug des nazis, et sous celui des soviétiques pour certains aussi.

Créée en 1981, la Fondation Entente franco-allemande est la cheville ouvrière de l’accord conclu entre les chefs d’Etat. Elle est là pour aider les anciens incorporés à constituer un dossier et leur verser ces indemnités tant attendues.

L’indemnisation des Malgré-nous a mis plus de 40 ans à leur être accordées. Et les femmes incorporées de force dans les formations paramilitaires du 3e Reich ont attendu 20 ans de plus. Contraintes de travailler pour les nazis, elles étaient utilisées comme main d’œuvre bon marché dans les usines d’armement et logées dans des camps. Elles ont obtenu gain de cause en 2008.

Dossier sur le rôle joué par Helmut Schmidt et Valéry Giscard d'Estaing, puis Helmut Kohl et François Mitterrand dans l'indemnisation des Malgré-nous :
Kohl et les Malgré-nous
Helmut Kohl et François Mitterrand ont oeuvré pour l'indemnisation des Malgré-nous, dans la continuité d'Helmut Schmidt et de Valéry Giscard d'Estaing. - France 3 Alsace - F. Grandon, T. Sitter, E. Horrenberger

 

Le 22 juin 90,à Assmannshausen  / © Heinz Wieselerpicture-alliance/dpa/MaxPPP
Le 22 juin 90,à Assmannshausen / © Heinz Wieselerpicture-alliance/dpa/MaxPPP

 

5- Le chancelier de l'unité allemande

En ce 9 novembre 1989, lors d'une banale conférence de presse, le gouvernement est-allemand annonce que les entrées et les sorties du territoire sont libres désormais.
Le régime est-allemand est aux abois depuis quelques semaines déjà. Dans la soirée, tout s'accélère et des milliers de Berlinois vont prendre d'assaut les postes frontières et accèder librement à la partie ouest de Berlin.

Dès le lendemain matin, le scénario se répète à tous les postes frontières de la RDA. Les Allemands de l'Est quittent en masse le pays, le plus souvent pour profiter seulement de quelques heures de liberté.

epa06031699 (FILE) - German foreign minister Hans-Dietrich Genscher (back) and German chancellor Helmut Kohl (C) speak to some 100,000 people at a central rally on the Fall of the Wall in Berlin, Germany, 10 November 1989. According to media reports Helmut Kohl has died at the age of 87 in his house in Ludwigshafen on 16 June 2017 EPA/dpa 2132348 GERMANY OUT *** Local Caption *** 01919342 / © dpa 2132348/EPA/Newscom/MaxPPP
epa06031699 (FILE) - German foreign minister Hans-Dietrich Genscher (back) and German chancellor Helmut Kohl (C) speak to some 100,000 people at a central rally on the Fall of the Wall in Berlin, Germany, 10 November 1989. According to media reports Helmut Kohl has died at the age of 87 in his house in Ludwigshafen on 16 June 2017 EPA/dpa 2132348 GERMANY OUT *** Local Caption *** 01919342 / © dpa 2132348/EPA/Newscom/MaxPPP

Le chancelier Kohl est surpris dans un premier temps mais il décide de foncer : deux semaines après la chute du mur, il présente devant le Bundestag un plan en 10 points pour la réunification allemande.

Et à Strasbourg où se tient en décembre un Conseil européen, Helmut Kohl rassure des partenaires inquiets et obtient des 12 pays européens "l'autodétermination du peuple allemand". Il rassure également Gorbatchev qui lui apporte le soutien de l'URSS.

Le 1er juillet 1990, l'union économique et monétaire des deux Allemagnes entre dans les faits : Helmut Kohl réussit à imposer un taux de change de 1 contre 1 entre la monnaie de l'est et le Deutsch-Mark.
Celui qui est célébré comme le chancelier de l'unité remporte les élections à la fin de l'année et devient le premier chancelier de l'Allemagne réunifiée.

Pour manifester son ancrage européen, il accepte au début des années 90 le principe de l'abandon du Deutsch-Mark au profit de l'Euro. Tout au long de sa carrière, le chancelier aura comme obsession de construire une Allemagne européenne et non pas une Europe allemande. 

Sa dernière apparition publique remonte à  trois ans, à l'occasion de la parution de son livre sur l'Europe. Très affaibli, Helmut Kohl livre un dernier message.

Helmut Kohl et la réunification
le chancelier allemand a beaucoup oeuvré pour la réunification des deux Allemagne - France 3 Alsace - F. Erb, S. Sturtzer

 

Le vice-président George Bush visite le mur de Berlin avec le chancelier ouest-allemand Helmut Kohl le 31 janvier 1983 / © picture alliance / Konrad Giehr/MaxPPP
Le vice-président George Bush visite le mur de Berlin avec le chancelier ouest-allemand Helmut Kohl le 31 janvier 1983 / © picture alliance / Konrad Giehr/MaxPPP

 

6- Helmut Kohl et Angela Merkel

Il "a été une chance pour tous les Allemands et Helmut Kohl a aussi changé ma vie de manière décisive", a réagi, émue, la chancelière Angela Merkel au sujet de son père en politique, à l'annonce de sa mort, le 16 juin 2017. Elle a ajouté :

Il restera dans nos mémoires comme grand Européen, comme le chancelier de l'Unité [allemande].

Le chancelier Helmut Kohl et Angela Merkel, alors ministre des femmes et de la jeunesse, lors d'une convention de la CDU à Dresde, le 16 décembre 1991 / © Michael_jung/dpa/picture-alliance/Maxppp
Le chancelier Helmut Kohl et Angela Merkel, alors ministre des femmes et de la jeunesse, lors d'une convention de la CDU à Dresde, le 16 décembre 1991 / © Michael_jung/dpa/picture-alliance/Maxppp

Helmut Kohl avait pris sous son aile Angela Merkel après la réunification, parce que c'était une femme et parce qu'elle venait de l'Est. Il l'appelait "la gamine". Elle finira par lui succéder en 1999 à la tête du parti conservateur, la CDU, à l'issue d'une bataille interne. Le chancelier ne lui a jamais pardonné.

Après cela, Helmut Kohl est empêtré dans le scandale des caisses noires de son parti et des amitiés douteuses avec des hommes d’affaires peu respectables comme le magnat de l’audiovisuel Leo Kirch. Battu par Gerhard Schröder en 1998, en partie à cause des difficultés économiques du pays et évincé de la présidence de la CDU en 2000 par la «gamine», le colosse part par la petite porte..

Angela Merkel est à l’époque l’une des rares cadres du parti qui n'est pas impliquée dans le scandale. Retiré des affaires, Helmut Kohl se mure dans le silence, refusant de livrer à la justice le nom des généreux donateurs qui ont financé ses campagnes électorales. Il avait juré d’emporter le secret dans sa tombe. Il a tenu parole et sa seonde épouse aura fait le nécessaire pour que seules les archives autorisées par le patriarche ne quittent un jour le «bunker» de Ludwigshafen (c'est le nom qu'on donne à sa maison, d'aspect cubique).
L'ancien chancelier Kohl et la chancelière Merkel, le 10 août 2009 à Oggersheim. / © Daniel Biskup/dpa/picture-alliance/MaxPPP
L'ancien chancelier Kohl et la chancelière Merkel, le 10 août 2009 à Oggersheim. / © Daniel Biskup/dpa/picture-alliance/MaxPPP