Alors que la crise au Vénézuela s'intensifie, des dizaines de Vénézuéliens expatriés dans la région s'organisent pour faire entendre leur voix. A leur tête, Cheo Mendieta qui vit et travaille à Lille, se bat depuis plusieurs années pour dénoncer les dérives d'un pouvoir devenu trop autoritaire. Portrait. 

Chéo Mendieta, entouré de sa mère et sa sœur.
Chéo Mendieta, entouré de sa mère et sa sœur.

 

16 juillet 2017, Lille. Au début du Boulevard Victor Hugo, une petite musique joyeuse s'empare de la ville, déjà plongée dans l'été. Une musique familière, dansante; on distingue quelques mots en espagnol. Y a-t-il une fête au Triporteur, ce restaurant qui se transforme en bar à la nuit tombée ? Célèbre-t-on un anniversaire, un mariage ? 

Pas tout à fait. A l'intérieur du troquet, un acte de résistance pacifiste se déroule en réalité. Pacifiste et joyeuse, du moins en apparence. Ce jour-là, une petite centaine de Vénézuéliens arrivent par vague. Ils viennent participer à un "plébiscite", sorte de référendum informel pour contester l'autoritarisme grandissant du Président vénézuélien, Nicolas Maduro. 

Près de l'urne, qui sert à déposer les réponses des participants, Chéo Mendieta veille au grain. C'est lui qui a proposé d'installer un "bureau de vote" ici, pour les exilés présents dans la région. "Rien qu'à Lille, 98 personnes ont voté. C'est énorme !", s'enthousiasme le Vénézuélien arrivé à Lille il y a 4 ans. Avant d'insister : "Nous n'appartenons à aucun parti, aucun syndicat. C'est une consultation citoyenne et spontanée.

Mais pourquoi organiser un vote informel - non validé par les autorités électives du pays -, à des milliers de kilomètres de Caracas ? Pour le comprendre, Cheo Mendieta a accepté de nous raconter son histoire. 

"J'étais séduit par Chavez", précise d'emblée le trentenaire. Hugo Chavez, l'ancien Président du Vénézuela si charismatique, est encore dans tous les esprits. Elu en 1999, il incarne alors une vision du socialisme solidaire, qui souhaite créer une véritable démocratie participative, et réduire les inégalités sociales qui gangrènent le pays. 

"C'était une sorte de messie pour la population. Tout le monde était séduit. A ce moment-là, j'étais encore étudiant, mais je travaillais en tant qu'infirmier dans les dispensaires des quartiers pauvres. J'ai pu le rencontrer dans ce cadre-là", explique Cheo Mendieta. A Caracas, le jeune homme veut devenir kiné. "C'était quelqu'un de très solidaire.

Quelques mois après son élection, Hugo Chavez propose de changer la Constitution. Dans un référendum, il demande aux citoyens s'ils souhaitent former une assemblée consitutante et programmer de nouvelles élections. 92% des votants répondent "oui". 

Hugo Chavez en 1999, lors d'une réunion portant sur l'établissement d'une "constituyante".  / © AFP
Hugo Chavez en 1999, lors d'une réunion portant sur l'établissement d'une "constituyante". / © AFP

 

"Mais à un moment, il s'est rapproché de Cuba et là la situation s'est dégradée", poursuit Cheo Mendieta, en mesurant ses mots. "Le nombre de fonctionnaires explose, les nationalisations se multiplient. A ce moment-là, Chavez est comme une rock-star, il devient un Dieu pour les jeunes." En 2002, une tentative de coup d'Etat le vise. Des manifestations sont organisées, il y a des morts.

Le pays se divise. "Une liste noire est créée. Toutes les personnes qui ne se disent pas chaviste y sont inscrites. A ce moment-là, on nous fait comprendre que si on n'est pas chaviste, on n'est pas vénézuélien", poursuit Chéo Mendieta. Lui signe une pétition pour organiser un référendum sur le maintien ou non du Président. "Alors je suis arrivé sur la liste noire."


Le départ

Le temps passe. Chéo Mendieta termine ses études. Il décide d'ouvrir une petite entreprise de soins à domicile solidaire. Chacun paye en fonction de ses revenus, dans un pays où le système de santé fonctionne mal. "Les hopitaux publics, pour les personnes pauvres, étaient catastrophiques. Pour bien se soigner, il fallait une assurance."

Les clients se multiplient. "On parlait de "Chéo-thérapie"", sourit le jeune homme. "Comme les soins à domicile coutaient moins cher que d'aller à l'hopital, beaucoup de monde faisait appel à nous", explique-t-il. Les assurances prennent alors en charge les soins dispensés par Chéo et ses collègues.

"Mais la politique de Chavez se durcit. Les dirigeants d'entreprises privées, surtout dans le secteur pétrolier, sont licenciés. D'autres sont expropriés. L'économie s'écroule", poursuit Chéo Mendieta. A la télévision, Hugo Chavez intervient toutes les semaines dans son émission "Alo Présidente", pendant plusieurs heures. Un jour, il s'en prend directement aux patrons de banques et d'assurances, qu'il accuse de s'enrichir sur le dos des plus pauvres, en pratiquant des tarifs excessifs. 

Chávez y el Banco BBVA-Provincial - Incluye denuncias de la gente
Dans cette émission, Hugo Chavez appelle en direct le directeur d'une grande banque vénézuelienne.

 

"A partir de ce moment-là, les assurances ont effectivement baissé leurs tarifs. Mais aussi leurs services. Tout ce qui n'était pas considéré comme "essentiel" n'était plus pris en charge, c'est à dire presque tout", explique Chéo Mendieta. Son entreprise s'effondre. Les gens ne peuvent plus payer. "On a essayé de former les patients à se soigner eux-mêmes, je ne me payais plus, mais ce n'était pas suffisant. J'ai vu des gens mourir chez eux, des femmes mourir à l'hopital aussi."

Il réalise qu'il ne pourra pas remonter la pente. Autour de lui, le pays se divise en deux camps. "La division était totale. Ceux qui portaient du rouge sur eux étaient chavistes, les autres des opposants. Des bagarres éclataient dans les bars, les familles se divisaient à cause de ça", poursuit le jeune homme. 

Il décide alors de fuire en France, à Lille, où se trouve déjà sa soeur. "Je suis parti en laissant tout et je me suis inscrit à l'Université pour apprendre le Français. Quelques mois plus tard, je me suis rendu compte que je ne pouvais plus avoir accès à l'argent sur mon compte. L'Etat estimait que je n'en avais pas besoin. Là a commencé une période difficile", souffle Chéo Mendieta. Il finit par trouver du travail dans des bars, des restaurants. En gardant un oeil attentif à son pays d'origine, où le reste de sa famille réside encore. 


Faire entendre sa voix

A Lille, il se rend vite compte qu'il n'est pas seul. D'autres Vénézuéliens sont là, beaucoup de jeunes, d'étudiants. La résistance pacifiste s'organise. Une première manifestation est organisée en avril pour dénoncer les dérives du pouvoir


Partout dans le monde, des manifestations similaires sont organisées. Car à la mort d'Hugo Chavez, en 2013, celui-ci est remplacé par son successeurs naturel : Nicolas Maduro. Dans un style bien différent. "La pénurie est arrivée. Il n'y a plus de nourriture, plus de médicaments. Les manifestations ont pris de l'ampleur pour demander sa démission", raconte Chéo Mendieta. "Puis il a voulu changer la Constitution sans passer par un référendum populaire et là l'opposition a dit non."

La situation s'envenime. Les manifestations pacifistes font place à la violence. Des personnes meurent dans la rue, de chaque camp. 
 

La manifestation du 31 mai, à Caracas.  / © AFP
La manifestation du 31 mai, à Caracas. / © AFP

 

Depuis, la mère et la soeur de Chéo Mendieta l'ont rejoint en urgence à Lille. Trop dangereux de rester là-bas. Il va falloir demander l'asile, tout en continuant à se battre depuis le Nord de la France.

"Aujourd'hui c'est une journée décisive pour le Vénézuela", conclue Chéo Mendeta. Ce dimanche, toute la famille est en route pour Paris, afin de manifester contre une élection organisée aujourd'hui par le pouvoir. Il s'agit de voter pour établir une assemblée constituante. Mais ce scrutin est jugé illégitime par les anti-Maduro. "Ce vote est anticonstitutionnel. Toute modification de la constitution demande un vote souverain, universel et secret. Ce n'est pas le cas", soupire Chéo Mendieta. Comme lui, 70% des Vénézuéliens seraient opposés à cette Constituante, d'après l’institut de sondage Datanalisis.