Le rachat du LOSC par Gérard Lopez conduit aux Îles Vierges Britanniques

Gérard Lopez vendredi dernier à Luchin pour sa présentation officielle à la presse. / © MaxPPP
Gérard Lopez vendredi dernier à Luchin pour sa présentation officielle à la presse. / © MaxPPP

Avec Mediapart et Mediacités, nous avons enquêté sur Victory Soccer, la société britannique, via laquelle Gérard Lopez a décidé de racheter le LOSC. Une structure détenue par une offshore à Hong-Kong, elle-même détenue par une autre offshore dans le paradis fiscal des Îles Vierges Britanniques.

Par Yann Fossurier (avec Mediapart et Mediacités)

Gérard Lopez l'a confirmé vendredi lors de la conférence de presse qui a marqué sa passation de pouvoir avec Michel Seydoux, désormais ex-propriétaire du LOSC. "Oui, Victory Soccer sera la société mère (du LOSC)", a-t-il déclaré, au micro, devant les journalistes. "Aujourd'hui, je détiens 100% des sociétés qui vont racheter le club", a-t-il ajouté. Si l'homme d'affaires hispano-luxembourgeois utilise le pluriel, ce n'est pas un hasard. L'enquête que nous avons menée en collaboration avec Mediapart et Mediacités a mis au jour, derrière la reprise du LOSC, un montage offshore, en forme de poupées russes avec trois sociétés impliquées. Nous avons également découvert que Gérard Lopez avait déjà su jongler avec les juridictions et différents paradis fiscaux lors de sa précédente aventure sportive, en Formule 1, avec l'écurie Lotus. 

En images, notre enquête sur Gérard Lopez

Grande-Bretagne, Hong-Kong, Îles Vierges Britanniques....   

Une première société, Victory Soccer Limited, a repris 95% du LOSC. Il s'agit d'une compagnie immatriculée à Londres. Gérard Lopez y apparaît comme l'un des directeurs, sous son véritable nom à l'état-civil, Gerardo Lopez Fojaca. Dans la biographie officielle du repreneur transmise par le club nordiste, elle est présentée comme la structure qui regroupe ses "activités d’investissement dans le monde du sport". Créée en octobre 2014, elle était décrite, jusqu'au 31 décembre 2015, comme "dormante", sans "aucune activité commerciale", dans les documents consultables au registre du commerce et des sociétés britanniques. Sur place, Victory Soccer n'est qu'une simple boîte postale, partageant son adresse, dans le même immeuble, avec pas moins de 180 entreprises. Comme nous l'avions révélé début décembre, cette société anglaise est la propriété d'une seconde entité, Chimera Consulting Limited, installée à Hong-Kong, une place offshore à la fiscalité avantageuse.

Le LOSC et ses nouvelles sociétés-mères. / © France 3 Nord Pas-de-Calais / Piktochart
Le LOSC et ses nouvelles sociétés-mères. / © France 3 Nord Pas-de-Calais / Piktochart

Et selon les informations publiées par le registre du commerce local, Chimera appartient enfin à une troisième structure, située dans un autre paradis fiscal, mais à l'autre bout du monde, dans les Caraïbes : Incredible Wealth Limited, domiciliée à l'adresse Palm Grove House P.O. Box 348, Road Town, à Tortola, dans les Îles Vierges Britanniques. En anglais, le nom de cette société signifie "incroyable richesse". Elle a acquis 100% des parts de Chimera Consulting le 17 février 2016 auprès d'une société d'investissement hong-kongaise Finortrust Trustees Limited.

Extrait du registre du commerce de Hong-Kong qui indique le changement de propriété de Chimera Consulting le 17 février 2016.
Extrait du registre du commerce de Hong-Kong qui indique le changement de propriété de Chimera Consulting le 17 février 2016.


Interrogé vendredi par L'Equipe sur un montage via Hong-Kong et une autre place offshore, Gérard Lopez a d'abord soutenu que "ces informations sont fausses". Dans les réponses qu'il nous a fait parvenir dimanche par le biais d'un courriel de son avocat français, Me Nicolas Huc-Morel, le nouveau patron du LOSC ne nie plus. "Ces structurations sont tout à fait légales, et n’ont qu’un seul bénéficiaire économique en la personne de Gérard Lopez. Elles ont été approuvées par toutes les instances compétentes dont la DNCG", nous indique-t-on. La nouvelle équipe dirigeante des Dogues a pourtant encore rendez-vous, ce mercredi, avec le "gendarme financier" du football.

"Je suis un investisseur travaillant sur plusieurs continents et c’est donc normalement que je dispose de sociétés dans de nombreux pays", nous a également écrit Gérard Lopez. "Les raisons de ces implantations sont l’efficacité et la sécurité juridique et mes investissements se font en respectant strictement la légalité et l’éthique. (...) La localisation de mes entreprises n’est pas motivée par des raisons fiscales". Officiellement, les Îles Vierges Britanniques ont quitté en 2009 la liste "grise" des états non coopératifs, dressée par l'OCDE, après la signature de 12 accords de renseignements fiscaux avec plusieurs pays dont la France. Mais elles gardent toutes les caractéristiques du paradis fiscal : pas d'impôt sur le revenu, pas d'impôt sur les sociétés, pas de TVA et encore moins d'impôt sur la fortune. Et si le soleil des tropiques rayonne au-dessus de l'archipel, les pratiques financières, elles, restent très opaques : on peut ainsi y créer une société sans aucune exigence sur le capital à verser, avec seulement un directeur (peu importe sa nationalité) et un actionnaire dont le nom sera tenu secret. Il n'y a pas aux Îles Vierges de registre public des bénéficiaires des sociétés, ni d'obligation de déposer les comptes. Impossible pour nous de vérifier si Gérard Lopez est bien, comme il le prétend, le seul homme derrière Incredible Wealth, qui contrôle désormais le LOSC.

Lotus et ses mystérieux montages

A Hong-Kong, Gérard Lopez dispose pourtant de deux holdings personnelles derrière lesquelles il apparaît nommément en tant que seul et unique propriétaire. La première s'appelle W Finance Group, la seconde W Group Commodities, mais rien ne les relie à ce jour à Victory Soccer ou Chimera Consulting, la société britannique et la coquille hong-kongaise qu'on retrouve dans la chaîne de propriété du LOSC. Avec W Group Commodities, Gérard Lopez est actionnaire à 100% de la société Nekton Group Limited (toujours à Hong-Kong), l'une des trois entités de Nekton, présentée dans sa bio officielle comme "une entreprise d’investissement dans le domaine de l'énergie, active en Amérique du Sud, en Afrique, en Asie et en Europe de l'Est". Avec W Finance Group, il détient 50% de Genii Capital Corporate Finance (encore à Hong-Kong), "société de conseil financier, immobilier et de gestion d’investissements privés", fondée à l'origine au Luxembourg en 2008. L'autre moitié appartient à Lynx Investment, société hong-kongaise d'Eric Lux, promotteur immobilier et ami d'enfance. C'est avec lui que Gérard Lopez a mené sa précédente aventure sportive. Pas dans le football, mais en Formule 1, avec l'écurie Lotus.

Au départ, les deux hommes avaient monté deux structures, elles aussi luxembourgeoises, pour investir dans le sport automobile : d'un côté Gravity Sport Management (GSM), pour gérer et financer la carrière de jeunes espoirs du volant (les Français Romain Grosjean et Esteban Ocon feront partie de leurs clients), de l'autre Gravity Racing International (GRI), pour racheter une écurie de course. Mais avant d'être revendues à Genii Capital, elles appartenaient à Eric Lux et à la société luxembourgeoise Espasande, elle-même détenue par deux sociétés-écran immatriculées au Panama, baptisées Woodhenge et Xen Investments Corp.
 

Gérard Lopez et son associé Eric Lux. / © MaxPPP
Gérard Lopez et son associé Eric Lux. / © MaxPPP


Nous avons demandé à Gérard Lopez s'il était le bénéficiaire économique de ces deux sociétés. "Oui", nous a-t-il répondu via son avocat. "Genii Capital a simplement été créée postérieurement à GSM et GRI", explique-t-il. Nous n'avons pas obtenu de réponse en revanche sur le pourquoi d'un tel montage. Ces sociétés offshore panaméennes, Woodhenge et Xen Investments, possèdent en effet la bagatelle de 90 sociétés au Luxembourg, dont bon nombre ont été dissoutes ou liquidées à la fin des années 2000. Une galaxie totalement opaque.

En 2010, Gérard Lopez et Eric Lux réalisent leur rêve : les deux associés de Genii Capital deviennent actionnaires majoritaires de l'écurie Renault de Formule 1, basée à Enstone (Grande-Bretagne), contre un premier chèque de 5,3 millions d'euros (c'est le chiffre qui figure dans les comptes de Gravity Racing International) : ils reprennent en mars 75% du capital au constructeur français et les 25% restants en décembre. L'équipe est ensuite rebaptisée Lotus F1.
 

Présentation de l'équipe Renault / Lotus en 2011. / © MaxPPP
Présentation de l'équipe Renault / Lotus en 2011. / © MaxPPP


Les deux compères sont très ambitieux et recrutent pour la saison 2012 le champion du monde finlandais Kimi Räikkönen, qui fait son retour dans la compétition après une brève expérience en rallye. "Iceman" offrira au tandem Lopez/Lux deux victoires en Grand Prix. Mais l'histoire finira mal. Fin 2013, Räikkönen claque la porte pour rejoindre Ferrari. "La raison pour laquelle je quitte l'équipe est vraiment une question d'argent", affirme le pilote, en septembre à Singapour, à la veille du 13e Grand Prix de la saison. "Au point où on en est, je ne reçois pas mon salaire". "Il sera entièrement payé par la suite", nous avait répondu en octobre un porte-parole de Gérard Lopez.
 

Kimi Räikkönen et Gérard Lopez au Grand Prix de Chine en 2013. / © MaxPPP
Kimi Räikkönen et Gérard Lopez au Grand Prix de Chine en 2013. / © MaxPPP


L'aventure Lotus tourne au gouffre financier : 200 millions d'euros de pertes cumulées en cinq ans. Pour éviter la faillite, Gérard Lopez et Eric Lux doivent céder l'écurie à son ancien propriétaire, Renault, pour la livre sterling symbolique en décembre 2015 (ils conservent encore 10% des parts de l'écurie). Avant d'en arriver là, les deux associés avaient tenté de sauver les meubles en élaborant un nouveau montage. Ils créent au Luxembourg, en 2013, une structure baptisée Gravity Motorsports (GM). Celle-ci va récupérer 90% des parts de l'écurie, les 10% restant étant vendus à une société offshore des Îles Vierges Britanniques, Whiterock Alliance.

 

Les montages "offshore" effectués autour de Lotus F1. / © Mediapart
Les montages "offshore" effectués autour de Lotus F1. / © Mediapart


Gérard Lopez et Eric Lux ne conservent plus alors que 66,7% de Gravity Motorsport, via Gravity Racing, l'ex-maison mère. Les parts restantes (33,3%) sont cédées à l'homme d'affaires britannique Andy Ruhan (2%) et à quatre nouveaux actionnaires, domiciliés eux aussi aux Îles Vierges : Bearn Holdings (10%), Lenon Securities (9%), Bluestone Securities (6,3%) et Latimore Finance (2%). Qui sont ces mystérieux mécènes ? Pourquoi se cachent-ils derrière des sociétés écran ? Et pourquoi ont-ils investi dans une écurie structurellement déficitaire ?  Gérard Lopez nous a fait savoir, par l'intermédiaire de son avocat, que tout était resté "dans le cercle de Genii et de ses associés directs". "Les fonds ne sont pas d’origine inconnue", a-t-il ajouté.

Un étrange épilogue

Cette aventure Lotus en Formule 1 connaît aujourd'hui un étrange épilogue, avec une information judiciaire toujours en cours sur des soupçons de blanchiment, menée par un juge d’instruction luxembourgeois. Tout a commencé en juin 2015 avec un signalement de la Fédération luxembourgeoise de football au sujet du club de première division du SC Fola Esch, dont Gérard Lopez est à la fois le président et le mécène (il n'en est pas le propriétaire car il s'agit d'une association sans but lucratif). Selon la radio locale 100.7, la dénonciation porte sur un virement de 2 millions d’euros de l’écurie Lotus au club luxembourgeois, lequel aurait reversé l’argent à la société Lynx Investments, la holding hong-kongaise de son associé Eric Lux.
 

Le stade du CS Fola Esch au Luxembourg. / © MatthiasFr / Wikicommons
Le stade du CS Fola Esch au Luxembourg. / © MatthiasFr / Wikicommons


Dans un communiqué, un dirigeant de Fola Esch, Pim Knaff, avait contesté "que le CS Fola ait versé le montant de 2 millions d'euros à Messieurs Lopez et Lux". Mais il n'avait pas démenti ce versement de 2 millions d'euros au club par Lotus, qui était pourtant exsangue financièrement. "Si des virements ont été faits à Monsieur Gérard Lopez, il s'agit de remboursements de crédits qu'il avait consentis", avait-il ajouté. Ces 2 millions représentaient une très grosse somme pour Fola dont le budget annuel cette saison n'est que de 1,8 million d'euros, selon la Fédération luxembourgeoise de football.

Dans la réponse que nous a fait parvenir leur avocat commun, Gérard Lopez et Eric Lux reconnaissent ce versement de Lotus vers Fola. "Toute opération est effectuée dans le cadre le plus respectueux des législations applicables, incluant les auditeurs et les banques. Il n’y avait pas de difficultés à l’époque de ce versement puisqu’il a été possible", indiquent-ils. En revanche, "il est totalement faux de prétendre qu’une somme de 2 millions d'euros a été versée à Lynx Investments Limited", selon eux.
 

Michel Seydoux et Gérard Lopez au Stade Pierre-Mauroy. / © MaxPPP
Michel Seydoux et Gérard Lopez au Stade Pierre-Mauroy. / © MaxPPP


Aujourd'hui, Gérard Lopez se lance dans un nouveau challenge sportif en reprenant le LOSC. Aura-t-il les reins suffisamment solides pour financer un club lui aussi structurellement déficitaire, contraint ces dernières années à vendre ses meilleurs joueurs pour équilibrer ses comptes ? Michel Seydoux, qui l'a adoubé comme son "successeur", s'en porte garant en restant au conseil d'administration du club nordiste à ses côtés : "L'acquéreur possède une grande capacité financière", assurait-il en décembre dernier à Médiacités. "Et il est compétent !"

Lire le deuxième volet de notre enquête : Quand Gérard Lopez, le nouveau patron du LOSC, achetait "à la découpe" des joueurs mineurs brésiliens
 

Une enquête collaborative, menée avec Mediapart et Médiacités

Cette enquête a été réalisée en collaboration avec Yann Philippin, journaliste à Mediapart, ainsi qu'avec Sylvain Morvan, journaliste à Mediacités, nouveau site d'investigation lancé en 2016 dans la métropole lilloise.

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