On était venu trouver Non Moins Sans Plus et Opération Distincte pour tester l'application Keakr, créée par le rappeur lillois Axiom pour connecter les rappeurs indépendants à travers la France. La discussion est allée bien plus loin. On a écouté ce que trois jeunes rappeurs avaient à nous dire. Récit d'une après-midi. 

Fichier audio

A table, ça parle déjà rap autour d'une carbonara


"Oui, ça compte que ça ait été créé par un Lillois. Ça vient d'un pote de pote de pote, on s'est inscrit un peu pour soutenir aussi. Nous on a pu aller sur la version bêta, c'était en lancement donc on était un peu privilégiés" explique Khloug.

Parfait, on est tombé sur des connaisseurs. Cet après-midi là, on a réuni trois représentants de deux studios de rap indépendant de Roubaix et Tourcoing : Non Moins Sans Plus et Opération Distincte. On avait un service à leur demander : tester pour nous l'application Keakr

Créée par le rappeur Lillois Axiom, le but de l'application, selon le rappeur lui-même est de "donner l’opportunité, via une application, de créer et diffuser simplement et gratuitement". Elle s'adresse directement aux talents qui travaillent à travers la France en indépendant, c'est-à-dire qui produisent en dehors des grands labels. 

On s'inscrit


Alors Bagdej, Oncle One et Khloug s'y sont mis. Ils sont membres du collectif Non Moins Sans Plus (NMSP) pour les deux premiers, et du studio Opération Distincte (OD) pour le dernier. 

"Ok, commence Oncle en attrapant son téléphone. Quand tu crées ton compte, tu entres : ton blase (nom de rappeur, ndlr), ta ville, ton crew (groupe de rap, ndlr), et si tu es plutôt rappeur ou valideur, ceux qui vont donner leur avis sur les contenus. Mais il y a d'autres choses : tu peux t'inscrire comme danseur, beatmaker (ceux qui produisent la partie instrumentale ndlr)..." 

L'inscription sur l'application Keakr se fait en plusieurs étapes.  / © Yacha Hajzler
L'inscription sur l'application Keakr se fait en plusieurs étapes. / © Yacha Hajzler


Une fois cette première étape remplie, l'application propose de faire un clip, ou une battle (confrontation avec un autre rappeur ndlr). Des versions instrumentales sont à disposition sur l'application. 

"Au début, il n’y avait que des instru hyper connues, précise Bagdej. Puis des beatmaker ont commencé à envoyer leurs sons au gérant de l’appli. A chaque mise à jour, il y en a de nouvelles, et il y a de tout :  de la trap, de l’afro trap, du cloud … Ça permet de keacker (rapper ndlr) sur des sonorités différentes, tu t’ouvres vraiment."

Lui, encore adossé au fond du canapé pour le moment, a découvert l'appli par un autre rappeur : Magreb, de Lomme-hicide. Il a fait passer le mot. 

Khloug confirme : "Il y a juste Bagdej qui m'a appelé et qui m'a dit : j'ai une appli elle DECHIRE. Je l'ai téléchargée". Il rigole, pendant qu'OncleOne renchérit : "Moi c'est Doc Sebulba, qui m'en a parlé comme le tinder du rap". 

Par un rappeur, pour des rappeurs 


Ils s'y sont mis et, à les en croire, ils s'y sont plu. "D'habitude je keack toujours sur la même chose, ironise Khloug. Là c'était libre, je mets mes écouteurs, je m'enregistre, et je passe de 10 vues à 300 ! Je me dis : mais ça vient d'où ?! En tout cas ça fait plaisir." 

Même son de cloche du côté de Oncle, qui veut quand même poser une précision de connaisseur : "Mine de rien il y a un bon rendu audio, c’est sympa à écouter. Quand tu enregistres en studio, c’est la bonne qualité, et là aussi. T’es pas en mode : oh putain, encore un freestyle enregistré sur téléphone avec la musique dans la voiture..."

Les sons faits à l'arrache au micro d'ordinateur, ils s'en souviennent encore. Le premier CD de Bagdej arrive dans la discussion.

On le voit se passer la main sur le visage. "ça a dû être une des plus grosses bouses que j'ai fait de ma vie..." Le rire des autres visiblement confirme. Il en vend quand même quelques CD, qui lui permettent de s'acheter un vrai micro. "S'il en existe encore je les rachète 25 euros... Faut faire disparaître les traces. Je sais même plus de quoi ça parlait. Rien de constructif à mon avis." 

Les premiers sons ? Loin d'être un souvenir de gloire. / © Yacha Hajzler
Les premiers sons ? Loin d'être un souvenir de gloire. / © Yacha Hajzler


Du côté de ses camarades de stud, ça charrie mais c'est pareil. "Pffouuu, soupire Oncle. Ouais, c'était avec Bagdej au lycée. J'avais 17 ans, tu crois que t'as compris la vie alors que pas du tout." Il n'en dira pas plus, passe la parole à Khloug. 

"Moi c'était avec Lympar (Lympar Fez, fondateur de l'association Opération Distincte ndlr). Je faisais chier mon ex pour qu'elle enregistre, elle avait une super voix. Moi j'étais plus dans le métal avant, j'ai fait du rap tard. Lympar m'a dit d'écrire moi-même, pour la booster. C'était nuuuuuul, on m'avait donné des mots et un thème, j'ai respecté ni l'un ni l'autre. Ma première phrase ça devait être "comme un voleur devant une prison, je devrais foutre le camp."

A Roubaix, "y'a le climat"


Peut-être que ça avait mal commencé, mais ils n'ont plus arrêté. Aujourd'hui, NMSP compte 18 personnes dont des dessinateurs, des beatmaker, des informaticiens... Opération Distincte a déposé ses statuts en tant qu'association pour la promotion et la production de culture urbaine et d'art scénique. 

Un peu vaste pour un groupe de rap ? L'ambition est un peu plus profonde, et a aussi à voir avec le terrain de jeu d'OD : Roubaix. 

"Ce qui ressort de Roubaix de manière... nationale, entame Khloug avec précaution, c'est le côté cité. C'est pas ça qu'il faut prendre en compte. A Roubaix il y a beaucoup d'association, de crews, dans la musique ou les arts, qui ne ressortent pas mais qui font beaucoup de choses pour la ville. Rien à voir avec le "SISI 59100 ROUBAIIIX".  Oui, on galère. Mais on fait en sorte de changer les choses ! Tu sais pourquoi Lympar a commencé ça ?" 

On ne savait pas. 

"Un jour, il était au centre aéré (Lympar Fez travaille comme animateur dans le quartier de l'Alma ndlr), et une petite fille est venue le voir en lui disant : "c'est quoi le truc avec les ficelles ?" Elle avait huit ans, jamais vu une guitare. Là il s'est dit : il y a quelque chose à faire." 

Ils sont là pour apporter quelque chose à ceux qui ne l'ont pas eu. La mairie de Roubaix les contacte d'ailleurs régulièrement, y compris pour des ateliers d'écriture. Leur dernier concert s'est déroulé dans le quartier de l'Alma, pour l'association culturelle Le camion.

"Y'a le climat à Roubaix, soutient Oncle. C'est ça aussi qui donne la créativité. Dans la métropole Lilloise, y'a un p'tit truc qu'il n'y a pas à Paris... Je saurais pas dire quoi." 

"LIBERATION"


Tant qu'à faire, on a voulu leur parler rap indépendant et comment dire ? Ils ont mis les choses au clair. 

"ça me gêne un peu cette formulation, ça catégorise, explique Bagdej. De quoi on parle ? Rap indépendant, ça ne veut pas forcément dire qu'on ne fait pas du commercial..."

"Il y a des raps produits qui vont se comporter comme de l'indépendant et l'inverse. Il a du bon dans les deux." complète Oncle. 

Du coup... On a parlé rap en général. "On entend que le rap est mort, mais chacun apporte sa touche, ça continuera longtemps. Tu peux pas résumer le rap au rap en fait. Il y a beaucoup de branches." expose Bagdej, devenu sérieux. 

"C'est comme le rock, rebondit Oncle. Au début, il n'y avait qu'un style de rock, puis il y a eu du rock folk, du punk, c'est ce qui est en train d'arriver au rap."

Le rap, ils vont nous en parler une heure encore. On réfléchit, on se consulte, on débat ("ça va créer des scissions dans le groupe cette interview", selon Bagdej). Intarrissables, mais pourquoi au fait ? Le rap, qu'est ce que ça leur apporte ? 

"LIBERATION !" ça, c'est Khloug qui l'a crié, sortant de sa place calée entre deux coussins décorés de crânes mexicains. Les deux bras en l'air. "Non c'est vrai. J'ai commencé à écrire pour le délire, et j'ai vu que ce que j'arrivais pas à dire, les réponses que je cherchais sur moi-même, j'y arrivais en écrivant. ça me fait beaucoup de bien. Non, aujourd'hui je pourrais pas arrêter." 

"On passe aussi des bons moments entre potes, quand on rappe tous ensemble, quand on a un petit public qui chante nos refrains, ça fait vraiment plaisir"
juge Oncle. 

Petite pause, dans le souvenir de leurs soirées où on entend "QUAND J'DIS "NON MOINS" VOUS DITES "SANS PLUS" ! NON MOINS ? - SANS PLUS !". Peut-être qu'ils sont dix à suivre, mais les dix, c'est "la famille." 

Que la fête commence


Être connu est un rêve tout relatif. "La célébrité... commence Bagdej avant de marquer une longue pause qui provoque un fou rire dans la pièce. Ouais, nan. Après je vais devoir avoir un rythme, j'aime pas les rythmes." 

Oncle, lui, rêve à voix haute :"Tu vois pour moi la petite vie parfaite : tu perces avec un ou deux sons, tu te fais un peu d'oseille. Après j'ouvre un petit restau et je me fais plaisir. Puis, tout seul ça a pas d’intérêt. J’aimerai pas faire une tournée avec une équipe que j’connais pas ! Par contre, un tourbus à 18 dedans t’inquiètes pas que ça va être la fête !"

La fête, elle commence tout de suite. Juste après ça, ils se sont mis à rapper. 


Nos testeurs du jour



Bagdej - NMSP Stud 

Bagdej, l'un des fondateurs du studio NMSP, Tourcoing / © Yacha Hajzler
Bagdej, l'un des fondateurs du studio NMSP, Tourcoing / © Yacha Hajzler


Pourquoi "Bagdej" ? "Longue histoire, presque un mystère, j'en ferais un son un jour ... (rire) On va dire que ça vient de "sac à déjeuner". "Bag", "déj'"... On m'appelait comme ça avant que je rappe, j'ai gardé. C'est pas le plus facile à retenir mais pour le référencement sur youtube c'est pratique !" 

Tes références ? "Lucio Bukowski, LIM, Dooz kawa... C'est pas mal déjà."

Le texte que tu préfères parmi ceux que tu as écrit ? "Mon meilleur texte est relatif. Chaque fois j’écris un texte, je vais me dire : ah celui là c’est le meilleur ! Puis je vais réussir à réécrire le même message, en plus élaboré. Pour moi mon meilleur texte, il est pas encore écrit."

Le texte que tu préfères parmi ceux de ton stud ? "Celui que C4 a posé sur "Au quotidien", pour l'album Débris de 16, même si ça date un peu."

Tes thèmes de prédilection ? "Le niquage de mères. Non, je déconne pas, c'est un vrai genre ! Et sinon, l'introspection, beaucoup."

Trois mots pour définir ton rap ? "Mmmh.. Pas prétentieux ? (rires) ça c'est pas vrai ! On peut revenir à moi plus tard ? Bon ok ! Simple, naturel et ... mystérieux. C'est vrai ! Personne comprend ce que j'essaie de faire."

Un extrait : 

 

On a tendu le micro à... Bagdej


OncleOne - NMSP Stud

OncleOne, un des membres fondateurs de NMSP / © Yacha Hajzler
OncleOne, un des membres fondateurs de NMSP / © Yacha Hajzler

Pourquoi "OncleOne" ? "Des potes m’appelaient Oncle, ils avaient dit "tu seras l’oncle de la famille", et One…Dans la culture graffiti, souvent tu mets ton blase avec un One, Two, comme un nom de famille."

Tes références ? "L'animalerie, quand même.. Le rap bruxellois, genre Caballero, et un peu le rap de Toulouse aussi, comme Melan. Beaucoup d'indé."

Le texte que tu préfères parmi ceux que tu as écrit ? : "Il y a deux manières de voir le meilleur texte. Celui où les gens vont te dire : celui là était bien, où ils vont te suivre quand tu le rappes, là c’est l’énergie qui en fait un bon texte. Et puis il y a celui qu’on écrira demain, on découvre des nouvelles influences, parfois c’est aussi ce qui est un peu plus à la mode."

Le texte que tu préfères parmi ceux de ton stud ? "L'argent pour devise", le feat (collaboration nldr) de Mehdi sur l'album d'Arès."

Tes thèmes de prédilection ? : "Vraiment tout, j’écris sur la bonne phrase, j’aime juste que les mots aillent bien ensemble, après, le thème… La clope, le quotidien, la politique, peu importe."

Trois mots pour définir ton rap ? "Moi je dirais potes-lapin-freestyle."

Un extrait : 

On a tendu le micro à... OncleOne

Khloug - Opération Distincte

Khloug, un des membres fondateurs d'Opération Distincte.  / © Yacha Hajzler
Khloug, un des membres fondateurs d'Opération Distincte. / © Yacha Hajzler

Pourquoi "Khloug" ? "Moi j'peux pas expliquer, c’est la honte… Au final je le trouve pas mal comme blase, c’est tout."

Tes références ? "Eminem, Orelsan, Linkin Park... et NMSP."

Le texte que tu préfères parmi ceux que tu as écrit ?  "C’est mon texte "Un pas en avant". J'ai eu beaucoup de mal à l’écrire, c’était de l’écriture automatique. J'ai fat 10 pages, puis un texte, en me disant : peut être que d’autres gens ont vécu la même chose et n’arrivent pas à passer au dessus. Le début ça fait : J’ai du mal à cerner les gens, les hommes, les femmes, les êtres, Humains est ma race mais p’tête pas celle que je respecte..."

Le texte que tu préfères parmi ceux de ton stud ? J'ai droit à trois ? Ok : le couplet de Bagdej sur "Sans Issues", "Matin Amer" sur l'album Tic et Tac, et le couplet de Oncle sur "On s'associe"

Tes thèmes de prédilection ? : "J’ai beaucoup écrit sur les relations hommes femmes, ça m’amuse beaucoup parce que dans la vie j’ai eu beaucoup d’emmerde liées à mes relations avec les femmes ! (rires) Sinon, sur moi, et sur du n’importe quoi. Le dernier en date, c’est sur une Pom'pote…"

Trois mots pour définir ton rap ? "Indescriptible, on a toujours pas trouvé ce que c'est ! Sinon grivois et... apoplexique. Non, Oncle, j'ai pas ouvert un dictionnaire au hasard !"

Un extrait :  

 

On a tendu le micro à... Khloug

 

A vous les studios !

Non Moins Sans plus 

Le logo de NMSP / © Non Moins Sans Plus Stud - NMSP
Le logo de NMSP / © Non Moins Sans Plus Stud - NMSP


Quand a été créé NMSP ? Il y a environ 4 ans 

Comment ça a commencé ? "On avait acheté un peu de matos, on enregistrait toujours entre potes et on a décidé de se regrouper." - Bagdej. 

Pourquoi "Non Moins Sans Plus" ? "Le nom c’est de l’improvisation sur un vieux court-métrage – c’est quand on était en études de cinéma  dans ce film on n’arrêtait pas de dire "Non moins sans plus", c’est resté." - Bagdej

Quid du lapin ? "Pour l’anecdote…  j’habitais dans un lotissement et j’avais deux petits lapins, qui avaient toujours des rapports sexuels pendant qu’on rappait, on s’est dit que ce serait la mascotte." - Bagdej 

Chaîne youtube : NMSP Stud
Page facebookNon Moins Sans Plus Stud - NMSP
 

Opération Distincte 

Le logo d'Opération Distincte  / © Opération Distincte
Le logo d'Opération Distincte / © Opération Distincte


Quand a été créé OD ? "On s'est rôdé pendant un an, là on a vraiment déposé les statuts de l'association en avril." - Khloug

Comment ça a commencé ? "C'est parti de Lympar. Quand j’ai commencé à vraiment traîner avec lui il m’en a parlé, mais il disait : "bon, tout le monde me dit que je vais pas y arriver, ça sert à rien, je verrais plus tard." Moi j’ai dit : "non vas y on le fait ! On a rien à perdre on fait rien !"  Ça a commencé comme ça dans sa chambre … c’est bizarre à dire, ça ! Il avait son petit matos, on enregistrait, on faisait des test, après d’autres gens s’y sont intéressés." - Khloug

Pourquoi "Opération distincte" ? "Opération distincte, c'est une association qui promeut la culture urbaine. On a un slogan : ton art c'est ta différence, ta différence, c'est ton art. Donc distincte, quelque chose qui veut se démarquer." - Lympar

Quid du nounours ? "Jai mis un nounours pour se démarquer de la mentalité des rappeurs qui voulaient faire les bonhommes. Par rapport à eux, on est des enfants." - Lympar

Chaîne youtube : Opération Distincte
Page facebook : Opération Distincte