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Parkinson : les agriculteurs minimisent encore le danger des pesticides

La France, premier utilisateur de pesticides en Europe, reconnaît depuis deux ans qu'une exposition prolongée aux produits phytosanitaires peut provoquer la maladie de Parkinson : un risque que ses agriculteurs minimisent tant qu'ils ne sont pas touchés. Exemple dans le Tarn-et-Garonne.

  • VH avec AFP
  • Publié le , mis à jour le
L'exposition des Français aux pesticides atteint des niveaux très élevés : c'est ce qu'indique une étude de 'Institut national de veille sanitaire (INVS) rendue publique lundi 29 avril 2013

L'exposition des Français aux pesticides atteint des niveaux très élevés : c'est ce qu'indique une étude de 'Institut national de veille sanitaire (INVS) rendue publique lundi 29 avril 2013

Il y a neuf ans, le jour de son 54e anniversaire, Alain Moles apprenait qu'il était atteint de la maladie neurodégénérative de Parkinson, une "belle saloperie" que son père avait eue avant lui. Dans la campagne idyllique du Quercy, tous deux étaient agriculteurs et traitaient les arbres fruitiers comme les vignes. Aujourd'hui, Alain Moles a 63 ans et ne se déplace plus qu'au volant de sa camionnette entre les ceps de chasselas de Moissac de sa commune de Cazes-Mondenard  dans le Tarn-et-Garonne. Reconnu "invalide à 100%", il ne reste pas longtemps debout, marche avec peine, a "mal aux cervicales, mal partout".

Dans le même village de 1.200 habitants, un autre agriculteur parkinsonien est décédé en 2008, à 78 ans. "Quand mon père est tombé malade, je me suis souvenu qu'il préparait ses produits de traitement sans aucune protection, mettait la main dans l'appareil de mélange. En fin de journée, il avait encore du produit sur la peau", raconte son fils de 55 ans, Bernard Guignes, aujourd'hui technicien conseil "dans le négoce des produits phytosanitaires classiques et des traitements biologiques".

Certes Parkinson touche environ 150.000 personnes en France et n'est pas une maladie spécifique aux agriculteurs. Ses causes sont "toujours inconnues" même si "l'hypothèse la plus plausible aujourd'hui est une combinaison de facteurs environnementaux et génétiques prédisposants", explique l'association France Parkinson sur son site internet.

Les pesticides au rang des suspects

Mais une expertise collective de l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) a confirmé en 2013 "une augmentation du risque de développer une maladie de Parkinson chez les personnes exposées professionnellement aux pesticides". S'appuyant sur une synthèse d'analyses, l'Inserm évoque "un excès de risque significatif de 62%".

A Toulouse, la biologiste Laurence Payrastre a participé à cette étude. Chercheuse au sein d'un laboratoire de l'Inra (Institut national de la recherche agronomique), elle étudie l'impact des mélanges de pesticides à faible dose sur la santé. "Dans la maladie de Parkinson, on constate une mort des neurones dans la partie du cerveau qui a trait à la mobilité, explique-t-elle. Or certains pesticides sont susceptibles d'accélérer ce processus de mort cellulaire, même si la relation de cause à effet reste à démontrer".

Au nombre des suspects, la biologiste cite deux herbicides désormais interdits en Europe, le paraquat et le roténone ; certains insecticides organophosphorés dont le chlorpyrifos, ou encore des fongicides toujours autorisés, tel le Maneb dans la famille des dithiocarbamates.

75 cas reconnus en deux ans

En 2012, l'Etat a finalement inscrit "la maladie de Parkinson provoquée par les pesticides" aux tableaux des maladies professionnelles en agriculture. Et au cours des deux dernières années, la France a reconnu officiellement 75 cas (dont 66 au titre du nouveau tableau), selon un bilan communiqué par la
Mutualité sociale agricole (MSA).

En 2010 et 2011, seuls neuf cas avaient été reconnus individuellement par les experts des comités régionaux de reconnaissance des maladies professionnelles. "On ne sait pas dire actuellement si ce nombre (de 75 cas en 2012-2013, ndlr) est en décalage avec la réalité", dit le dr Michel Gagey, médecin chef de l'échelon national de santé-sécurité au travail, et directeur de l'Institut national de médecine agricole (INMA) à Tours. "C'est normalement à la victime de faire une déclaration de maladie professionnelle, incitée par le corps soignant", rappelle-t-il. "Mais la France est un pays où il existe une sous-déclaration collective globale de toutes les pathologies en milieu professionnel, et pas seulement dans le milieu agricole".

Bourrage de crâne

Plus ou moins bien informés, souvent dans le déni, les agriculteurs restent nombreux à minimiser les dangers des substances qu'ils emploient contre les insectes ravageurs, les champignons et autres mauvaises herbes. Dans le seul département du Tarn-et-Garonne, l'association France Parkinson compte une quinzaine d'agriculteurs malades parmi ses 120 adhérents.

"Il s'en déclare de plus en plus parce qu'ils ne se sont pas protégés suffisamment", constate la présidente départementale de l'association, Marie-Nuria Falguieres, médecin du travail retraitée. "Mettre un masque, une combinaison, ça les gêne pour travailler et les agriculteurs se disent "pour un jour, allez, ce n'est pas la peine". Mais un jour plus un jour plus un jour... Ils ne veulent pas comprendre que ça finira mal pour eux, qu'ils auront des neurones détruits pour toujours", insiste Mme Falguieres.

"On n'est pas égaux devant la maladie"

A Cazes-Mondenard, Bernard Guignes assure voir encore "beaucoup d'agriculteurs qui traitent à temps perdu, vite fait, sans masque, sans gants, sans cabine, parfois la cigarette au bec". Cet ancien agriculteur évoque un "milieu agricole très conservateur qui ne change pas volontiers ses pratiques" mais aussi "le bourrage de crâne fait par certains syndicats et médias" alors que la nouvelle loi d'avenir de l'agriculture (adoptée en septembre) interdit désormais aux industriels de l'agrochimie de faire la publicité des pesticides auprès des professionnels ou dans la presse agricole.

Reste que dans les fermes, on se demande bien pourquoi tel agriculteur tombe malade et pas tel autre. "On n'est pas égaux devant la maladie", répond Alain Moles, convaincu qu'il peut y avoir "un terrain (génétique) favorable avec l'hérédité, peut-être un facteur psychosomatique, et surtout une sensibilité aux produits". "J'avais un voisin qui traitait sans aucune protection, il disait que ça ne lui faisait rien et c'est vrai qu'il était solide, il est mort d'un accident de tracteur", relève-t-il. "Moi je portais un masque, je traitais à l'abri d'une cabine. Mais la protection n'est jamais complète. Et puis, tant qu'on n'est pas malade, on n'est pas concerné, voila..."

En 2005, quand le diagnostic est tombé pour lui, il s'est dit: "ou j'arrête l'agriculture ou je me flingue ou je change de pratiques". A la fin de l'année, son frère et lui étaient passés à l'agriculture biologique. Désormais invalide, il milite aux côtés de ceux qui dénoncent "les effets hautement toxiques des pesticides sur la santé humaine".

Cancers de la prostate, leucémies

A Limoges, le dr Pierre-Michel Perinaud a lancé l'an dernier un appel intitulé "Pesticides : l'alerte des médecins de France métropolitaine et des Antilles", signé par 1.400 confrères. "Devant l'accumulation des preuves scientifiques", ces médecins demandent à l'Etat de créer de nouveaux tableaux de maladies professionnelles agricoles pour d'autres pathologies en lien avec l'exposition aux pesticides : les cancers de la prostate (constatés notamment dans les bananeraies aux Antilles) ou certains cancers hématopoïétiques.

Ils insistent aussi pour "que toute personne travaillant en milieu agricole dispose d'un livret individuel personnel où seront consignés les noms des divers produits employés, leurs quantités et leurs dates d'utilisation". Un historique qui ferait progresser la recherche sur les produits comme la santé publique.

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