Bayeux : le piège Daech avec les sous-titres

Daech et son drapeau noir a plané sur le prix Bayeux des correspondants de guerre. / © X Collombier / Montage photos AFP
Daech et son drapeau noir a plané sur le prix Bayeux des correspondants de guerre. / © X Collombier / Montage photos AFP

Daech peut-elle créer un véritable état ? Patrick Cockburn (the independent)  Pierre-Jean Luizard (historien), Jean-Pierre Perrin (Libération) et Hélène Sallon (Le Monde) se sont livrés devant 1500 personnes à un décryptage d'une nouvelle guerre de 30 ans.

Par Xavier Collombier

L’EI veut instaurer un nouvel Etat, qui prétend être un Etat de droit, même si les principes et les règles qui le fondent nous semblent aberrants. Refuser de le reconnaître est contre-productif comme peut l’être toute forme de diabolisation. Les réduire à des barbares ne résoudra rien.


Pierre-Jean Luizard, histoirien chercheur au CNRS, à Libération, 03/2015.

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 spécialistes pour essayer de comprendre l'emballement de l'histoire. L'émergence d'un nouveau califat auto-proclamé, aujourd'hui présent dans 13 pays dans le monde. Les 1 500 personnes présentes aux rencontres des reporters du Prix Bayeux des correspondants de guerre, sonnées après 2h30 d'explications, ont eu une image nette du piège tendu par Daech. 

Quelle est l'origine de Daech ?

Ce retour aux préceptes de l'islam primaire trouve sa source dans le fondamentalisme wahhabite d'Arabie Saoudite et dans le mouvement salafiste des frères musulmans des années 20 en Egypte. L'idée de ce califat soudé par la loi fondamentale de l'islam, la Charia, prospère avec le délitement d'Etats nations créés de toutes pièces par les colonisateurs  (Irak, Syrie,Libye etc..).
"C'est un fanatisme née du whabbisme, c'est un enfant de la guerre et d'Al Qaieda. Des sortes de khmers rouges avec une expertise militaire" résume en une formule Patrick Cokburn.

 / © X Collombier
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Comment l'occupation américaine de l'Irak a accéléré le processus ?

Pour la première fois de l'histoire, le pouvoir est donné aux chiites à Bagdad, nous sommes en 2003. L'occupation américaine a engendré la haine auprès de sunnites qui ne se voient pas comme un minorité et qui ne sauraient abandonner le pouvoir. Après les scandales de la torture et des viols de la prison d'Abou Ghraib, les grands camps ouverts des américains sont des nids pour les djihadistes sunnites. Les liens se tissent. La stratégie radicale s'élabore.

L'armée irakienne constituée par la coalition est gangrenée par la corruption. "Un poste de colonel se paye à l'époque 200 000 $" rappelle Jean-Pierre Perrin. "L'armée régulière irakienne n'était pas constituée de soldats mais d'investisseurs. Les gradés rackettent les Irakiens aux check points, c'est la corruption généralisée partout en Irak." précise David Cokburn.

"La chute de Mossoul est symptomatique. Cette ville sunnite est tombée sans un coup de feu. L'armée irakienne a été balayée en 48 heures. La stratégie est admirable. Les mosquées avaient toutes été infiltrées. Un seul mot au lever du soleil -Daech- au micro du muezzin aura suffit à mettre en panique l'armée, qui n'avait aucune envie de mourir pour une ville sunnite" conclut le grand reporter de Libération.

Pourquoi le conflit syrien a été un accélérateur pour l'Etat Islamique ?

Assad est dans une stratégie du pire. Pour sauver son régime, il joue la carte du chaos et a laissé prospérer les groupes les plus radicaux.  "Il faut savoir d'où viennent les réfugiés syriens aujourd'hui. Ils viennent  pour la plupart des zones pilonnées par l'aviation et l'armée syrienne et ce ne sont pas les territoires gérés par Daech" explique Jean-Pierre Perrin.


Qui finance Daech, cette armée de 100 000 hommes ?

L'organisation, à la différence d'Al Qaida, a bien comme objectif de créer un Etat. Elle lève des impôts, maintient en place les édiles locales, tire profit des ressources pétrolières et des réseaux de contrebande déjà en place depuis l'embargo sous Saddam. Le commerce d'antiquité est également une source de revenus. Les banques des villes prises par l'organisation ont été pillées. Pour nos spécialistes, même si aucun n'en apporte la preuve formelle, des fondations privées d'Etats du Golfe financent une organisation, en phase avec l'idée d'un islam sunnite radical.

Daech a-t-il de quoi se constituer en Etat ?

Nos obervateurs sont unanimes. Il existe déjà, constitué de 9 mini califats. " Ce ne sont pas des talibans, cet islam des villages" précise Pierre-Jean Luizard." Les diplômes sont un facteur sélectif pour grimper dans l'organisation. Quand ils prennent un barrage ils le font fonctionner. Ils ne décapitent pas les structures en place, on l'a vu à Ramadi, souvent les choses vont mieux dans le quotidien avec Daech."

Pourquoi autant de violence ?

Les références de Daech sont les trois décennies fondatrices de l'islam, les plus violentes. La religion est vécue comme l'identité même, le fondement de la culture. Qui n'est pas sunnite est un renégat. "La vie dans la capitale politique de Daech, Raqqa en Syrie, c'est l'horreur. Tout est quadrillé, celui qui résiste est tué" raconte la journaliste du Monde Hélène Sallon. La loi de la première "guerre sainte" "le djihad" est appliquée sans faillir. Femmes et enfants sont les premières victimes. "Les femmes issues de la minorité Yazidis, considérée comme une secte par les islamistes, sont vendues comme esclaves sexuelles pour 20 $ sur les marchés, les enfants enrôlés dans l'armée" rappelle le correspondant de guerre de The Independent.
"L'atrocité mise en scène est un pur objectif de communication. Daech, connaît nos ressorts émotionnels. L'objectif est bien de nous faire venir sur le terrain et de nous présenter comme les nouveaux croisés. Daech table sur l'enlisement des occidentaux et multiplie les horreurs pour nous faire venir sur le terrain" alerte la journaliste du Monde. 
"Les combattants étrangers, ces 10 000 volontaires qui rejoignent l'armée de l'Etat Islamique chaque mois, sont utiles pour la propagande et les attaques suicides. Daech ne leur a jamais fait confiance, la majorité de leur combattants sont syrien ou Irakiens et tous sunnites" précise Patrick Cokburn.
"C'est la stratégie du pire. Ils sont obsédés par le choc des religions, la fin du monde. " explique JP Perrin. "Quand l'église russe bénit ses soldats pour une nouvelle croisade et que je vois que Poutine devient un héros à Bagdad, aujourd'hui chiite, on a toutes les raisons de s'inquiéter" finit, sombre,  Pierre-Jean Luizard.


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