Dans le village de l'Eure, la vente annuelle de génisses normandes devient un lieu de discussion, d'espoir et de transmission pour les éleveurs. L'occasion de rappeler les nombreux avantages de la Normande, dont le déclin dans la région pourrait être freiné par l'arrivée d'une nouvelle génération.

"Regardez cette belle annonce de mamelle", "une très belle morphologie", "un patrimoine génétique exceptionnel, puisque sa mère a effectué 6 lactations"... Au centre du ring, Samuel Journée soigne la description d'une génisse amouillante, première Normande à défiler sous le regard des quelques acheteurs de la vente sous plis cachetés de Routot (Eure).

Du glorieux passé de Routot, marché de bestiaux important dès le XIV ème siècle, il reste les piliers et le toît de la Halle centrale, sous lesquels se déroule depuis quatre ans cette " vente aux enchères" organisée par l'Association des Éleveurs de Bovins de Race Normande.

En ce début du mois d'août, 14 génisses provenant de deux exploitations sont proposées à des prix allant de 1 200 € et 1 500 €. "J'arrive à l'âge de la retraite et je dois arrêter", explique Christian Leclert, éleveur à Beaumont-le-Hareng (Seine-Maritime). Il propose 10 génisses, la plupart âgées de 3 ans et prêtes à vêler. "Malheureusement, il n'y a pas de jeunes pour continuer, donc je viens pour trouver des acheteurs".
La halle de Routot date du XVIII ème siècle. Auparavant entièrement fermée, elle sert aujourd'hui à de nombreux événements. Et sert même de patinoire, pendant l'hiver. / © Simon Auffret
La halle de Routot date du XVIII ème siècle. Auparavant entièrement fermée, elle sert aujourd'hui à de nombreux événements. Et sert même de patinoire, pendant l'hiver. / © Simon Auffret

 

Pourtant, les Normandes représentaient 56 % du cheptel bas-normand en 1998, contre 30 % en 2010. Dans la course au rendement, la vache brune et blanche est perdante. Si son lait est plus gras, il est aussi moins abondant. "La Normande a aussi son caractère", glisse Guillaume Lecomte, vétérinaire et aussi éleveur - de Highland Cattle. "Elle n'est pas forcément adaptée aux stalles, aux robots de traite, aux installations les plus modernes".

Autour de la halle de Routot, les compliments fusent autour de génisses parfois nerveuses. "C'est sûrement la première fois qu'elles sont attachées", glisse Guillaume Lecomte. Race plutôt rustique, adaptée aux systèmes herbagers, la Normande est aussi réputée pour sa sociabilité.

"J'aime beaucoup celle-ci", souffle en souriant Jean Thékal. À 87 ans, l'ancien éleveur de Bartouville (76) est venu donner un coup de main et nettoie avant son entrée sur le ring une des génisses de Christian Leclert. Lui avait commencé avec cinq vaches, Normandes évidemment, avant de participer au renouveau des associations d'éleveurs dans les années 1970. Aujourd'hui, 4 de ses 5 enfants - deux garçons, deux filles - sont éleveurs. "Ils n'ont pas que des Normandes, je désapprouve", rigole Jean Thékal.

Jean Thékal, 87 ans et inconditionnel de la Normande

 

Entre 2000 et 2010, le nombre d'exploitation en bovin mixte a diminué de 37 % en Normandie. De nombreuses fermes ont fermé autour de Routot, d'autant que "nous ne sommes pas dans une zone AOP [Appellations d'Origine Protégées], ni celle du camembert, ni celle du neufchatel", glisse un agriculteur présent lors de la vente. Les prix y sont plus rémunérateurs.

Pour les Delamare, cependant, pas question d'arrêter. "Nous venons reconstituer notre cheptel après quelques soucis sur l'exploitation il y a 3 ans", détaille Charles, le fils de Didier Delamare, maire d'Ectot-l'Auber (Seine-Maritime) et éleveur, comme son père à lui. "Je devrait reprendre ensuite." Il rêve même de participer au Salon de L'Agriculture, et compte bien garder ses Normandes, majoritaires dans l'exploitation.

"Je suis persuadé que beaucoup de jeunes vont se tourner vers la Normande", assure Jean Thékal. La race s'adapte très bien aux exploitations de taille réduite, avec peu d'intrants et sur un système herbager. "C'est vrai que le bio peut correspondre à la Normande", soutient le vétérinaire Guillaume Lecomte. "Mais pour l'instant, ce n'est pas du tout la tendance".

La vente sous plis cachetés

 

Lors de la vente, deux génisses ne trouvent pas preneur. Une première à Routot pour l'association, qui relativise. "C'est d'abord une action d'animation du territoire et de lien social", résume fermement l'animateur Samuel Journée à Marie-Jean Douyère, adjoint à la mairie de Routot. "Et sincèrement, les prix d'estimations ne sont pas si élevés. Sur des voitures, il y a un argus. Alors que là…". "Au vu du travail d'élevage derrière, les prix semblent toujours bas", complète Guillaume Lecomte.

L'objectif est surtout de se faire rencontrer les agriculteurs : les ventes de génisses se font habituellement de manière plus informelle. "Mais regardez, vous êtes là", lance Guillaume Lecompte. "C'est aussi ça l'intérêt de cette journée".
L'estimation du prix des génisses est l'objet de discussion entre les organisateurs. / © Simon Auffret
L'estimation du prix des génisses est l'objet de discussion entre les organisateurs. / © Simon Auffret