La polémique enfle depuis lundi autour de "Moi, la mort je l'aime comme vous aimez la vie", une pièce inspirée des dernières heures de la vie du terroriste Mohamed Merah présentée dans le cadre du festival off à Avignon. Lundi, la mère d'une des victimes du tueur faisait part de son choc. Mardi des avocats de proches des victimes du jihadiste demandaient l'annualtion pure et simple de la dernière représentation. Ils n'ont pas été entendus. 

La représentation maintenue

Patrick Klugman, Ariel Goldman, Elie Korchia et Jacques Gauthier-Gaujoux, avocats de proches de victimes de Mohamed Merah écrivaient mardi au metteur en scène Yohan Manca et à l'auteur du texte Mohamed Kacimi "nous qui avons la responsabilité de porter la voix de ceux qui ont péri à Toulouse et Montauban et celle de leurs familles, nous considérons qu'une telle entreprise de réhabilitation dans le contexte que nous traversons sous couvert d'alibi culturel est une honte et un déshonneur. Nous vous demandons d'y renoncer", 
La représentation a été maintenue comme prévu au théâtre de la Manufacture et s'est déroulée sans perturbation. 

Un texte pédagogique pour le directeur du théâtre

"C'est un beau spectacle, avec un texte pédagogique, que nous sommes fiers de défendre et qui pose bien la question des mécanismes de la radicalisation" a réagi Pascal Keiser, le directeur de la Manufacture. "Rien n'excusera jamais le meurtre d'un enfant de trois ans, et la pièce le dit clairement, mais ne pas traiter ces questions au théâtre, c'est faire la politique de l'autruche," a-t-il souligné.

Une plainte déposée ?

Le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA) "reçoit un très grand nombre de protestations émanant de citoyens scandalisés et indignés", a par ailleurs écrit le BNVCA dans un communiqué distinct mardi. Il assure avoir chargé son avocat, Charles Baccouche, de déposer plainte à Avignon pour "apologie contre le terrorisme et antisémitisme". Même si "aucune plainte n'a été déposée à ce stade, à ma connaissance", déclarait le procureur de la République d'Avignon, Philippe Guémas, en milieu d'après-midi mardi.

Un texte douloureux

La pièce intitulée "Moi, la mort je l'aime comme vous aimez la vie", écrite par l'auteur algérien Mohamed Kacimi à partir du verbatim des derniers échanges entre les policiers et le tueur retranché dans son appartement, avant qu'il ne soit abattu par le Raid.
"Je me suis écroulé en larmes après la représentation, il y a eu beaucoup de pression, j'ai eu des menaces de mort. Et porter à la scène des paroles comme celles-ci, ce n'est pas facile", a déclaré après le spectacle à l'AFP le metteur en scène Yohan Manca, qui joue également le rôle de Merah.
"C'est très douloureux mais c'est du théâtre documentaire, politique. Il n'est jamais trop tôt pour parler de certains sujets, mais il est souvent trop tard. Le théâtre polémique depuis la nuit des temps", a-t-il affirmé au sujet de cette pièce qui a déjà été lue au théâtre de la Loge à Paris du 11 au 13 novembre 2015. "Merah avant d'être un monstre était un être humain. Pour essayer de comprendre ces jeunes terroristes, il faut entrer dans leurs têtes, dans leur parole. Ce n'est pas parce qu'on les humanise qu'on les excuse".

Des sentiments mitigés

L'idée de porter à la scène les derniers instants du terroriste suscite des réactions très partagées. Pour Latifa Ibn Ziaten, la mère de la première victime de Merah, "mettre Mohamed Merah dans une pièce de théâtre, parler de lui, de ses conversations, c'est faire de lui un héros et je ne trouve pas ça intelligent. Merah, c'est pas un héros, c'est un assassin".
Franck Touboul, le président du conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) en Midi-Pyrénées, va dans le même sens, se disant "totalement réfractaire à tout ce qui peut participer à stariser, glorifier, encenser, rendre romanesque le parcours d'un barbare et à assurer la promotion de son nom." tout en ajoutant que "la culture et la création sont libres, fort heureusement."
Au contraire, Simon Cohen, l'avocat de l'épouse de Jonathan Sandler et du père de Myriam Monsonego assassinés le 19 Mars 2012 dans une école juive de Toulouse, défend lui "la liberté absolue de la création artistique" estimant quelle "peut s'appliquer à n'importe quel sujet."

Les 11 et 15 mars 2012, Mohamed Merah, 23 ans, a tué trois militaires par balle dans la rue, à Toulouse et Montauban, puis, le 19 mars, trois enfants et un enseignant dans un établissement scolaire juif de Toulouse, avant d'être tué le 22 mars par le Raid qui assiégeait son appartement depuis la veille.