Sans eux, la plage ne serait plus vraiment la même. Au milieu des vacanciers qui se prélassent au soleil, les vendeurs ambulants arpentent sans répit le bord de mer, donnant de la voix pour se faire remarquer et attirer les clients. Un métier difficile, surtout quand la concurrence fait rage. Reportage à la Grande Motte.




"Allez, chouchous, beignets, boissons fraîches !" Tout en donnant de la voix, Oussama, 21 ans, slalome entre les trous dans le sable, les vacanciers étendus sur leurs serviettes, les pelles et râteaux éparpillés.

"Mon cauchemar sur la plage c'est les enfants, lance le jeune homme. Ils courent partout, tout le temps. Il faut faire attention à les éviter."

Pieds nus, lunettes de soleil sur le nez, chapeau de paille sur la tête, Oussama arpente le rivage. Il tire sa charrette dans un sens puis dans l'autre, encore et encore. Il regarde à droite, à gauche, vigilant, prêt à bondir dès qu'une main se lève pour l'appeler.


Oussama, 21 ans, travaille pour la première fois comme vendeur ambulant / © FR 3 Occitanie / Richard Duclos
Oussama, 21 ans, travaille pour la première fois comme vendeur ambulant / © FR 3 Occitanie / Richard Duclos

 

Mais en cet après-midi du mois d'août, les mains qui se lèvent sont rares. Le vent souffle fort, et les personnes s'étant aventurées sur la plage du Couchant, à la Grande Motte, sont peu nombreuses. Les allers-retours le long de la mer se multiplient, mais pas les ventes. "Quand j'arrive sur la plage, je sais en cinq minutes si je vais faire une bonne journée ou pas, explique Oussama. Parfois je n'ai pas fait dix pas qu'on m'arrête."

Comme l'indiquent les lettres bleues sur son t-shirt rouge, identiques à celles que l'on trouve sur sa charrette, Oussama travaille pour l' "écurie" Ola Ola. Cela fait plus d'un mois maintenant. C'est son premier été en tant que vendeur ambulant. La plupart de ceux que l'on voit sur les plages sont payés à la commission, généralement entre 30 et 40% de leurs ventes. Les vendeurs d'Ola Ola sont eux payés à l'heure, ce qui leur assure le Smic à la fin du mois, même quand les ventes sont mauvaises.

Cela n'empêche pas Oussama de se donner à fond. Presque courbé en deux pour affronter le vent, il marche d'un pas vif, dans le sable mou – "l'autoroute" comme il dit, là où il est facile d'avancer –, aussi bien que dans le sable sec, là où la progression est difficile.

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L'objectif des vendeurs : attirer l'attention, même de ceux qui somnolent sur leur serviette

 

© FR 3 Occitanie / Richard Duclos
© FR 3 Occitanie / Richard Duclos

 


"Une fois, j'ai fait 22 kilomètres en une après-midi"


En moyenne, un vendeur parcourt une quinzaine de kilomètres par jour. "Une fois, j'ai regardé avec une application sur mon portable : j'ai fait 22 kilomètres en une après-midi. Mais c'était sur un secteur où il fallait marcher une heure pour arriver", souligne Oussama.

Malgré l'effort, cet étudiant en classe préparatoire scientifique garde le sourire, plaisantant avec ses clients, donnant du "frérot" à certains. "C'est sûr que c'est du sport comme travail, mais le reste de l'année je n'ai pas le temps de me dépenser, donc c'est bien", relativise-t-il.
 

"Je suis sur la plage, je bronze, il y a pire !"

 

DIAPORAMA - Vendeurs ambulants : un ballet de charrettes


 

16 h : le coup de feu pour Lucille


De temps en temps, Oussama croise Lucille, une collègue. Les deux vendeurs en profitent pour faire du troc : des chouchous contre des boissons, selon les stocks et les besoins de chacun. Lucille, 19 ans, étudiante en biologie, est elle aussi vendeuse ambulante pour la première fois. Elle a commencé au début de la saison, fin mai.

Lucille, 19 ans, a commencé la saison en mai. / © FR 3 Occitanie / Richard Duclos
Lucille, 19 ans, a commencé la saison en mai. / © FR 3 Occitanie / Richard Duclos

 

Lucille marche plus lentement qu'Oussama, mais enchaîne également les va-et-vient entre les vacanciers. Sa stratégie ? Chanter, sourire à tout le monde, répondre à ceux qui lui font coucou. Alors qu'elle passe devant eux, quatre garçons sur leurs serviettes se redressent pour la regarder. "On se fait draguer toute la journée. Et des fois les dragueurs n'achètent même pas", remarque Lucille, qui précise : "C'est plutôt avec les familles que je marche bien. Certaines achètent tous les jours, elles m'attendent."

L'après-midi avance. Quand vient 16 heures, l'heure du goûter, les ventes se font soudain plus nombreuses. Et les clients attirent les clients : souvent, Lucille reste quinze ou vingt minutes au même endroit, le temps de servir tous ceux qui font la queue autour de sa charrette. Veillant à ce que cette dernière ne soit pas renversée par le vent, la jeune fille fourre de pâte à tartiner les beignets – sans les toucher avec ses doigts, règle d'hygiène oblige. "Aujourd'hui c'est une ''journée beignets'', explique-t-elle. C'est lorsqu'il y a du vent mais qu'il ne fait pas trop chaud. Les ''journées glaces'', c'est en cas de grosse chaleur."


Pour les clients, acheter aux vendeurs ambulants, "ça fait partie des vacances !"

Acheter aux vendeurs ambulants : "ça fait partie des vacances !"


Une bonne journée rapporte en moyenne 200 €. Au-delà, les vendeurs ont droit à des primes, par palier. Après avoir vendu plusieurs produits d'un coup, c'est d'un pas plus léger, et avec un regain d'énergie, que Lucille repart. En cas d'affluence sur les plages et de prise d'assaut de sa charrette, elle peut téléphoner au local d'Ola Ola, situé à quelques kilomètres, pour demander un réapprovisionnement.

Régulièrement, Lucille croise un concurrent. Spécialisé dans les beignets, les limonades, ou proposant comme elle un vaste choix. Ils se saluent, échangent quelques mots. "Il faut être cordiale, souligne Lucille. S'il y a une mauvaise ambiance, le concurrent va essayer de te mettre des bâtons dans les roues."

Interdiction de faire demi-tour

Entre eux, les employés d'Ola Ola ne sont pas en compétition. Mais avec les autres, le combat est acharné. Avec parfois quelques coups bas, comme des charrettes renversées ou mises à l'eau, ou bien des paroles d'intimidation. Chaque vendeur a un secteur délimité : pas question d'empiéter sur le territoire d'un concurrent, sous peine de voir celui-ci appeler la police. Car désormais, cette dernière est de plus en plus présente, pour prévenir les conflits.

Pour ne pas aller jusque là, un code existe entre vendeurs. Des règles à respecter, comme par exemple : si l'on est derrière un concurrent et que celui-ci fait demi-tour en fin de secteur, interdiction de faire demi-tour avant lui pour lui repasser devant et avoir les premiers clients. "Il faut du respect, du fair-play", explique John Tassi, le patron d'Ola Ola.



Le sourire et la bonne humeur, indispensables à John pour bien vendre. / © FR 3 Occitanie / Richard Duclos
Le sourire et la bonne humeur, indispensables à John pour bien vendre. / © FR 3 Occitanie / Richard Duclos

 


John, 28 ans, a commencé à vendre des glaces et beignets à 17 ans, pour un job d'été. Après plusieurs saisons, il s'est mis à son compte en 2012. D'abord seul, puis avec quatre charrettes, puis huit, puis vingt. Il présente la plage comme "un terrain de sport" : "la vente, c'est un match que mon équipe doit gagner."

Au mois de juillet cette année, il n'y a pas eu vraiment de victoire à célébrer : sur les plages, les touristes n'ont guère consommé. "Il a fallu attendre août pour que l'on commence à se dire qu'on ne faisait pas cette saison pour rien", raconte John.

"Jusqu'ici, on arrivait à grandir chaque année. On s'attendait à continuer sur cette lancée, mais il y a eu un gros freinage. Il faut espérer que ça redécolle en 2018 !"


Les ventes sont d'autant plus difficiles cet été que l'activité a été restreinte par la mairie de la Grande Motte. La ville a décidé de réduire le nombre de vendeurs ambulants sur ses plages, en ne délivrant que 50 autorisations. John n'a donc plus que 6 charrettes sur la station balnéaire, au lieu de 12 habituellement. Pas question pour autant de faire comme certains et de vendre sans en avoir le droit : "Il est très important de montrer patte blanche cette année, pour avoir plus d'autorisations l'an prochain", déclare-t-il.

En attendant, sur les plages le vendeur fait avec, et tente de se démarquer. Avec des produits faits maisons, fruits frais et citronnade artisanale. Et surtout en criant plus fort que les autres. L'arme ultime de John, c'est sa chanson, une ritournelle entraînante qui reste dans les esprits.

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La chanson de John a une histoire : l'idée lui est venue d'un ami, qui le saluait toujours en lui disant "ola ola ola". Au départ, John chantait de façon plus classique "oh hé, chouchous beignets"


"Par rapport à celui qui dit juste ''à la glace à la glace'', tu te fais remarquer ! Les ventes ont augmenté à partir du moment où j'ai trouvé cette chanson. C'est une vraie composition, pas une reprise", dit-il fièrement, avant d'ajouter : "On nous la chante même dans la rue lorsqu'on nous voit."

 

18 h : fin de l'après midi et retour au local / © FR 3 Occitanie / Richard Duclos
18 h : fin de l'après midi et retour au local / © FR 3 Occitanie / Richard Duclos