REVOIR Le texte lu par Michèle Laroque, Michel Boujenah, Patrick Timsit pour l'hommage de Nice

Michèle Laroque et Michel Boujenah ont lu un texte écrit par le prix Nobel niçois Jean-Marie Gustave Le Clézio.  / © France 3
Michèle Laroque et Michel Boujenah ont lu un texte écrit par le prix Nobel niçois Jean-Marie Gustave Le Clézio. / © France 3

Des artistes dont Michèle Laroque, Michel Boujenah, ou Patrick Timsit, ont lu un texte de Jean-Marie Gustave Le Clezio, prix Nobel de litterature et écrivain niçois, accompagnés au son de l'orquestre philarmonique. Ce texte a été écrit au lendemain de l'attentat du 14 juillet.  

Par Cecile Bonte Baratciart

Il s'agit d'un des moments forts de la cérémonie d'hommage. Les artistes Michèle Laroque, Michel Boujenah, Patrick Timsit, Line Renaud, Patrick Chesnais, Michel Legrand, Elsa Zylberstein, François Berléand, ont lu le texte écrit par l'écrivain niçois Jean-Marie Gustave Le Clezio, prix Nobel de litterature. Un hommage composé au lendemain de l'attentat du 14 juillet. 


L'intégralité du texte :


Je suis né à Nice, j’y ai grandi. Il n’y a probablement aucun endroit au monde que je connaisse mieux.
Chaque rue, chaque quartier de cette ville, chaque coin et recoin.
Je sais où cela se trouve, j’y suis allé un jour ou l’autre, j’en connais le détail, le petit rien qui fait que c’est cela et rien d’autre.
La promenade des Anglais, ça n’a pas été mon endroit préféré. Je ne suis pas de ce quartier, trop beau, trop luxueux à mon goût.
Je suis du port. J’ai aimé les bateaux - dans mon enfance, les pointus des pêcheurs, les vieux cargos rouillés qui trafiquaient le vin rouge et le liège sanglant venu de l’autre côté de la Méditerranée, et bien sûr les ferrys de la Corse qui, outre les touristes et leurs autos, transportaient des vaches et des chevaux. La Prom’ - comme on l’appelle à Nice avec affectation et affection -, c’est plutôt la plage, les filles qui déambulent deux par deux en minishort, les garçons en espadrilles, les pédalos, les buvettes avec leurs tables de ping-pong en sous-sol.

Quand j’avais 17 ans, on y allait, mais comme ça, sans plus, sans y croire vraiment, pour jouer au touriste.
La Prom’ avait une histoire, pourtant. Celle de ces fameux Anglais qui, au milieu du XIXe siècle, avaient été émus par la misère des Niçois - au temps du duché de Savoie - et avaient voulu leur venir en aide en échangeant chaque jour un panier de pain contre un panier de cailloux. Un miracle à l’anglaise, afin de ne pas ajouter à la charité l’humiliation. Les cailloux, ils avaient servi à la construction d’un chemin le long de la mer, la Promenade des Anglais.

L’IDENTITÉ DE LA PROM’


À Nice, après cela, devant la mer, il s’est passé des choses cruelles. Avant la Première Guerre mondiale, une jeune fille émigrée de Russie a vécu là ses premières émotions  de la vie adulte, elle a rêvé de devenir peintre et écrivain, de vivre une vie exaltée, libre et lumineuse, et c’est là qu’elle est morte de la tuberculose à 23 ans.
Elle s’appelait Marie Bashkirtseff. Sur la promenade, il y a toujours une stèle à l’ombre d’un pin, pour rappeler qu’elle venait y lire ou rêver devant la mer. À peu près à la même époque, Paul Valéry est venu habiter Nice, et Modigliani s’est promené sur la belle avenue libre de voitures - mais ils n’ont pas vu la petite Marie.

Un peu plus loin, en allant vers l’est, une amie de ma grand-mère, ouvrière monteuse chez Charles Pathé, a habité dans une de ces petites maisons construites dans le rempart, que le producteur avait louées pour son équipe à l’époque où il pensait faire de cet endroit la nouvelle Santa Monica de Californie.
L’amie de ma grand-mère se prénommait Gabrielle, chaque matin elle sortait de sa petite chambre pour aller piquer une tête dans la mer froide, sous le regard des mouettes. C’était l’époque où les grands acteurs américains venaient à Nice, l’époque de Rudolph Valentino et d’Isadora Duncan.

La Prom’, quand j’ai commencé à y aller, n’était plus fréquentée par ces remarquables excentriques, et par beaucoup moins de millionnaires. Elle était plutôt le rendez-vous des retraites confortables qui se chauffaient aux reflets du soleil sur les balcons des immeubles modernes, en attendant la bataille de fleurs ou le défilé du carnaval. Certains jours, c’était la promenade des tempêtes, la mer démontée jetait des pierres sur les vitrines des cafés et sur la façade du Palais de la Méditerranée.

Certains soirs d’été, un dissident nommé Fontan dissertait sur les nouvelles limites du monde selon les langues, et dessinait sur une carte du monde. Quand il devenait gênant, la police l’expulsait de l’autre côté de la frontière, mais il revenait toujours. Tout cela est ancien, mais c’est resté pour moi l’identité de cette partie de la ville, entre exotisme et naïveté, adolescence insolente et maturité résignée. 

Ce qui arrive à Nice, ce crime monstrueux, indescriptible, qui a frappé ce lieu et qui a tué tant de promeneurs innocents, de familles avec leurs enfants, un jour de fête, me touche doublement, parce que j’y suis allé souvent, autrefois, portant mes filles sur mes épaules pour qu’elles puissent voir le feu d’artifice sans être bousculées par la foule - et aussi, et surtout, parce qu’en tuant ces innocents l’assassin a détruit, a sabré et meurtri ce qui nous attache : la vie, non pas la pavane de luxe et de vanité telle qu’un esprit confus peut l’imaginer, mais la vie ordinaire, avec ses menus plaisirs, ses fêtes patronales, ses historiettes amoureuses sur la plage de galets, ses jeux d’enfants aux cris stridents, ses baladeurs à rollers ou ses petits vieux somnolant sur leurs chaises longues, ses autostoppeuses ébouriffées ou ses photographes de couchers de soleil.
La tragédie entre ici, aveuglément, elle broie les corps et les rêves, elle tue les enfants qui ont encore dans les yeux les gerbes d’étincelles du bouquet final dans les nuages roses.
Que soit maudit l’assassin qui a ouvert cette blessure dans cette ville.
Qu’a-t-il pensé, qu’a-t-il voulu au moment où son camion s’est lancé dans la foule, a broyé le corps des enfants dans les bras de leurs parents, qu’a-t-il entendu dans leurs cris avant le silence de la fin ?
Que périsse le monde puisqu’il ne voulait plus y vivre, c’est ce qu’il a voulu. C’est ce que nous devons refuser. Cela sera difficile, peutêtre impossible. Comment pouvons-nous écarter le voile du néant pour tenter de retrouver la vie ? 
Comment pourrai-je revoir le pin de Marie, le petit matin bleu de Gabrielle, comment refermer les bords de cette plaie ? La mémoire des innocents fauchés sur la Prom’ ce soir du 14 juillet 2016 nous aidera peut-être, alors pour y croire nous devrons imaginer, comme les Japonais, leurs âmes flottant pour toujours dans le ciel au-dessus de la mer comme un vol de merveilleux papillons.

Jean-Marie-Gustave Le Clézio

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