En Auvergne, leur nouvelle vie à la campagne : "L’Allier, c’était un coup de dés "

Ils ont laissé derrière eux une vie entre béton et goudron pour travailler au vert et réenchanter leur quotidien. L’Auvergne s’est imposée à eux et ce retour à la terre est un aller simple. Portraits de citadins à la campagne.
 

Moulins (Allier): La famille Giuliani dans son jardin. Depuis six ans, elle a quitté sa Provence natale pour le Bourbonnais. Un aller simple.
Moulins (Allier): La famille Giuliani dans son jardin. Depuis six ans, elle a quitté sa Provence natale pour le Bourbonnais. Un aller simple.

Ils n’ont pas attendu le confinement pour rêver d’une vie au grand air. Quand beaucoup étaient emmurés dans les villes, eux, goûtaient déjà à une liberté retrouvée depuis bien des années. La pandémie n’a fait que conforter ces néo-ruraux dans leur choix. Ils viennent de Paris ou de Marseille, ils s’enracinent aujourd’hui quelque part entre Haute-Loire et Cantal, et leur exode rural est sans retour.

Nicolas, Sylvie et leurs enfants : plus belle la vie dans l'Allier entre Moulins et Noyant d’Allier (1/5)

Phénomène des temps modernes bien connu des geeks, les algorithmes. De ces croisements savants de données informatiques accouchent des possibles à saisir (ou pas) derrière nos écrans et claviers. Un jour, sur un moteur de recherche, pour barder un mur fatigué, vous tapez par exemple « planches de bois », et le lendemain, sans trop savoir comment ni pourquoi, en quelques clics, vous n’êtes pas à l’abri d’acheter un longboard, sans jamais avoir, bien sûr, mis un pied sur ce genre de planche à roulettes en érable. C’est sur ce mode 2.0 que l’Auvergne a justement fait un appel du pied aux Giuliani sans que ni madame ni monsieur ne s’y attend vraiment. Cette famille n’avait jamais quitté Marseille jusqu’au jour où un courrier électronique qui avait pour objet « Changer de vie » tombe dans la boîte mail. Il n’en fallait pas plus pour que Nicolas, Sylvie, et leurs deux filles hissent la grande voile. Cap au Nord-Ouest !

A Marseille, trop chère la vie !

Six ans, cette année, que les Giuliani ont jeté l’ancre à Moulins. Une tout autre vie, déconnectée du cœur bouillant de leur ville de toujours. Dire que, quelques mois avant leur déménagement, ils ne savaient pas où se trouver le département de l’Allier. « Vous savez, le Marseillais est particulier » reconnaît Nicolas. Pour lui, il y a Marseille et le "reste du monde ! " Sylvie, son épouse, est professeure des écoles. Elle est née dans les quartiers Nord de Marseille, elle y a travaillé et elle y a construit une vie de famille. Elle plante son ancien décor : « J’ai exercé pendant vingt ans mon métier d’enseignante dans un établissement REP Plus (Réseau d’Education Prioritaire), avec de grandes difficultés sociales, mais je n’ai jamais eu de problèmes et l’ambiance de travail avec mes collègues était excellente ».

Soit. Néanmoins, un jour, s’impose pourtant, à elle comme à son mari, l’idée de tourner le dos à cette vie. Surtout quand ils se sont projetés vers l’entrée au collège de l’une de leurs deux filles. Leur ville leur quartier leur vie demain, leur réflexion à cet instant précis, tout débouchait sur une impasse. « A Marseille, les écoles, comme les collèges et lycées publics, sont devenues des ghettos, et il vaut mieux alors se tourner vers les établissements privés » confie Nicolas. Sous-entendu, des frais supplémentaires à une vie déjà suffisamment coûteuse comme ça. Chaque jour, Nicolas, kinésithérapeute, devait traverser toute la ville pour rejoindre son cabinet, au sud. « Les loyers y sont devenus trop chers. Ajoutés à cela, les embouteillages monstres, le parking payant et le péage aller-retour pour accéder au tunnel, je n’arrivais plus à travailler. La solution aurait été de pouvoir évidemment se loger tout près de mon travail, mais rien que pour un T3, c’est déjà 400.000 euros. Et même à ce prix, je n’ai aucune garantie de retrouver mon cabinet comme je l’avais laissé la veille, combien de fois on me l’a cassé ! » se désole-t-il. Combien de temps aussi, ces parents auraient dû encore jouer les taxis pour leurs filles ? « Quand il fallait les emmener voir leurs copines, pas une seule fois nous est venue l’idée de les laisser partir à pied, impensable. La voiture est obligatoire quand dans les rues du centre-ville, des bandes d’adolescents laissés-pour-compte sont à l’affût du moindre sac à main ou du moindre portable. D’ailleurs, quand quelqu’un vient vous parler, il faut changer de trottoir. Cela peut être une technique d’approche pour vous racketter ».

Depuis leur quartier St-Louis (XVème arrondissement), « la porte du Tiers-Monde » selon Nicolas, ce couple de Marseillais se met alors à rêver d’un nouvel horizon, moins borné, plus dégagé. C’est là qu’interviennent internet, moteur de recherche, algorithmes, mail et… Auvergnelife (plateforme d’accompagnement portée par l'Agence Régionale de Développement des Territoires d’Auvergne), la plateforme d’accompagnement pour tous ceux qui souhaitent changer de vie et s’installer en Auvergne. Un clic et le changement entame son œuvre.

De Marseille en Auvergne en un clic

La région Auvergne (c'était avant la création de la région Auvergne-Rhône-Alpes) organise une opération séduction dans les Bouches-du-Rhône et promet une qualité de vie meilleure sur ses terres. « Ce jour-là, on a reçu un accueil très chaleureux » se souvient Nicolas. J’ai rencontré un collègue kiné de Haute-Loire qui cherchait un associé à Craponne-sur-Arzon. Ma femme a demandé sa mutation et on pensait qu’avec le nombre de points acquis elle obtiendrait ce qu’elle voudrait, mais non. On s’est donc retrouvés dans l’Allier. On ne savait même pas situer le département sur une carte. C’était donc un coup de dés ! » Un coup de dé, un coup de tête, et un bon coup de Mistral, ce fameux vent de secteur Nord-Ouest, pile dans la direction de Moulins. Après une traversée de cinq cents kilomètres à l’intérieur des terres, cette famille dont les yeux plongeaient chaque jour dans la Grande Bleue, arrive à bon port sur les rives de l’Allier. Face à eux s’ouvre un nouveau monde.

« Moulins est une ville à taille humaine » décrit Sylvie. C’est sûr qu’on en fait vite le tour mais je n’ai jamais autant flâné en ville qu’ici. On fait plus confiance à l’autre, on est moins à regarder à droite à gauche s’il y a des gens louches, bref, on n’est plus parasités par des problèmes d’insécurité. Et sur la place d’Allier, l’ambiance y est paisible, pas plus de cris que de disputes et c’est tellement nouveau pour nous ». Les anciens phocéens prennent donc ici un bain d’insouciance. Nicolas abonde : « Tout est ici plus facile, à tous les niveaux : les loyers, les transports, la sécurité. Je peux laisser mon cabinet ouvert comme cela m'arrive par étourderie, comme mes clés sur la voiture, il ne se passera rien ».

« Notre vie est ici maintenant »

Il faut dire que la pagode et les bouddhas pour voisins doivent y être pour beaucoup. Le cabinet de kinésithérapie de Nicolas Giuliani se trouve à Noyant-d’Allier, à 20 kilomètres de son domicile, situé entre une résidence pour personnes âgées et le musée de la mine. Son carnet de rendez-vous ne désemplit jamais, tellement les journées sont remplies, Nicolas refuse même des patients. « La demande est très forte car la population est âgée et parce qu’on est dans un désert médical. Je suis le seul kiné à vingt kilomètres à la ronde, je travaille à l’échelle d’un canton mais pas d’un village. Bref, je travaille ici autant qu’à Marseille, au même tarif qu’en ville, dans un cabinet deux fois plus grand, à vingt minutes à peine de chez moi, sans parking payant ni péage ! » Nicolas s’est donc simplifié la vie même s’il avoue avoir eu quelques doutes vite chassés : « On m'avait dit que les gens de l'Allier étaient fermés. Ce n'est pas les Marseillais, très chaleureux de prime abord, moins réservés certes mais…(silence). Ici, en tout cas, ils m'ont donné ma chance. Ils sont tellement en manque de soins, je dois bénéficier de ça ».

Moulins (Allier): La famille Giuliani.
Moulins (Allier): La famille Giuliani.

 De leurs côtés, les filles, Clothilde et Astrid, c’est à pied qu’elles rejoignent le collège pour la première et le lycée pour sa grande sœur. Quant à leur mère, l’école où elle enseigne, c’est presque la porte à côté. Et comme le désir étant mimétique, la famille Giuliani a même donné des idées aux proches. Sylvie raconte : « Deux ans seulement après notre arrivée à Moulins, mes parents nous ont rejoints. Après notre départ, plus rien ni personne ne les retenait à Marseille. Bien sûr, il y avait bien les amis mais les liens du sang sont plus forts. Aquagym, patchwork, rando et potager rythment leur vie. Ils habitent à 700 mètres de chez nous et ils sont très heureux, eux aussi ». Ces néo-Moulinois goûtent aux charmes discrets, au quotidien tranquille, au paysage doux du Bourbonnais. Les Côtes Matras sont leur Notre-Dame-de-la-Garde. De là-haut, ils réalisent qu’ils ont troqué la mer à perte de vue contre un océan de verdure à 360 degrés.

Mais ils n’ont pas perdu au change. Sylvie est catégorique : « Je ne ressens aucun manque, notre vie est ici maintenant même si j’ai plus de réserves quant à mon mari. Les personnages hauts en couleur lui manquent ». Ces personnages que le théâtre de la vie nous offre au détour d’une rue, sur une place, à la terrasse d’un café, à la faveur de mots qui dépassent la pensée ou de gestes exagérés voire les deux. Pour cela, Moulins ne sera jamais Marseille mais les Giuliani continueront à chanter quand ils parlent, alors par endroit on entendra et sentira, ici et là, la Provence dans le Bourbonnais. Car, comme l’écrit le romancier Miguel Zamacoïs « emporter de chez soi les accents familiers, c'est emporter un peu sa terre à ses souliers. Lorsque, loin du pays, le cœur gros, on s'enfuit. L'accent ? Mais c'est un peu le pays qui vous suit ! ».

Claire, Mathieu et Gabriel : De Lille à Perpezat, dans le Puy-de-Dôme (2/5)

C’est fou ce qu’une simple balade peut modifier la trajectoire d’une vie. Il aura suffi d’un grand bol d’air pur respiré à plein poumon à travers lacs et volcans de la région pour faire de ce jeune couple de Lille des Auvergnats d’adoption. C’est l’histoire de Claire et Mathieu, partis de leur Nord natal, pour s’installer tout près de Rochefort-Montagne (Puy-de-Dôme), après une escale à Clermont-Ferrand.

« On a renoncé à un travail salarié pour travailler chez nous  »

Après presque trois mois de sieste, le « Chien qui louche » vient de rouvrir les deux yeux. Il peut observer à nouveau les va-et- vient des clients à l'heure du café derrière un livre. La patronne, Claire, jeune libraire de Rochefort-Montagne, raconte comment est née l'idée, avec son compagnon, de tourner ici une page de leur vie « L’arrivée de notre fils a été déterminante. On voulait qu’il grandisse au milieu des prés, qu’il coure à travers champs, et qu’il s’aventure dans les bois. Et ici, tout autour de nous, le cadre est magnifique ! » se réjouit-elle.

Le GR 30 des volcans comme révélateur

Claire, 34 ans, Mathieu, 38 ans, et Gabriel, leur fils de 4 ans, vivent à Perpezat (Puy-de-Dôme), à 35 km au sud-ouest de Clermont, à 5 km de Rochefort, là où les prix au m2 y sont nettement moins élevés.

« Avant de venir ici, on a regardé près de Clermont, mais c’était trop cher et puis mon compagnon se rêvait montagnard alors… ! » précise Claire, nordiste pur jus. Pour Mathieu, petit-fils de mineur, jusque-là ses montagnes, « c’étaient les terrils autour d’Arras (Pas-de-Calais) » en plaisante-t-il. Chaque mineur avait un potager et du coup, enfant, je passais beaucoup de temps à désherber, c’était la corvée » se souvient-il aujourd’hui. Sous ses yeux d’enfant, des montagnes de schistes et des jardins potagers. Puis, un jour, bien plus tard, après avoir longtemps espéré l’emprunter et l’avoir prévu de longue date, Mathieu, entouré d’amis, part sur le GR 30 des volcans et des lacs d’Auvergne. Une boucle de 199 km entre Aydat, St-Nectaire, le Chambon, Besse, La Godivelle, le Guéry, le Pavin, le Sancy….Bref, partout des paysages de carte postale.

« Une rando lui a suffi pour qu’il tombe amoureux de l’Auvergne » résume Claire. « Un an après, on saisissait une opportunité professionnelle pour emménager à Clermont. Clermont a été, en fait, un sas pour passer de la grande ville à la campagne, car si j’avais écouté Mathieu, on y serait depuis longtemps. Mais je lui ai demandé d’attendre un peu parce que je n’étais pas prête » reconnait l’ancienne citadine qui n’avait jamais quitté Lille. Pendant cinq ans, le couple occupe donc un appartement en ville et Mathieu obtient même du propriétaire un petit carré de terre pour planter quelques légumes. Pendant ce temps, une autre graine pousse : Gabriel. Et l’idée qui germait finit, elle, par fleurir. En 2017, elle a pris la couleur de l’exode urbain.

Perpezat (Puy-de-Dôme): Mathieu Malapelle et son fils, Gabriel, 4 ans, devant les framboisiers du potager.
Perpezat (Puy-de-Dôme): Mathieu Malapelle et son fils, Gabriel, 4 ans, devant les framboisiers du potager.

« L’hiver, on est contents avec nos bocaux »

Perpezat, une maison sur un terrain de 3000 m2, à 1000 mètres d’altitude. La montagne, le potager, et Mathieu, heureux, dans son jardin d’Eden. Une terre d’abondance. « On y plante des courgettes, des potimarrons, des oignons, des petits pois, des salades, des épinards, des pommes de terre et dans la serre, des tomates, des aubergines, des poivrons. Sans mécanisation, avec un peu d’eau et du paillage pour conserver l’humidité. On veut tendre vers l’autosuffisance, alors on agrandit chaque année un peu plus le potager. Aujourd’hui il occupe une surface de 300 m2 » décrit le jardinier qui, mine de rien, a beaucoup appris à « l’école des mines ».

Les rôles sont bien définis et complémentaires. A Mathieu, les mains dans la terre et à Claire, les mains sur les livres et la tête dans les recettes. « Avant j'allais au supermarché comme tout le monde et puis, j’ai appris à faire des conserves de tomates, de haricots, de courgettes, de soupes, de couscous. On passe le mois de septembre à ne faire que ça et quand arrive l'hiver on est bien contents avec nos bocaux » reconnaît Claire. « Avec les crises financières, avec cette crise sanitaire maintenant, on n’a pas la prétention de sauver le monde, mais si on peut avoir des légumes à portée de main sans dépendre du camion de livraison qui alimente le supermarché du coin ! rajoute Mathieu. « D’ailleurs avec le confinement, on a mesuré notre chance. On a pensé à nos copains de Paris, de Lyon et même de Clermont-Ferrand. Nous, le confinement nous est passé dessus moins violemment. De mon jardin, je vois le Puy de la Tâche, les Roches Tuilières et Sanadoire ! » 

« Accueillie les bras ouverts par la mairie »

Aujourd’hui, le jeune couple est persuadé d’avoir fait le bon choix. « On a renoncé à un travail salarié pour travailler chez nous. La perte d’argent est compensée par moins de dépenses pour nous nourrir et nous déplacer. On s’inscrit dans la décroissance même si j’avoue qu’il m’est difficile de résister à une tablette de chocolat dans les rayons des supermarchés que l’on fréquente encore » confie-t-il. Claire et Mathieu étaient tous deux régisseurs dans le spectacle vivant. Dix années d’intermittence, quelques années de CDI, puis retour à la liberté. « Difficile dans ces métiers de trouver une activité compatible avec la vie de famille. On travaille les soirs, les week-ends, les jours fériés. Quand on vous dit tel jour telle heure, difficile de refuser. Je savais de toute façon que cela n’allait pas pouvoir durer toute une vie, et que j’aspirais à autre chose. Aujourd’hui j’ouvre et je ferme quand je veux, dans les rayons de la librairie, je choisis moi-même les ouvrages, de la BD aux romans. Et depuis l’ouverture, à la Toussaint 2018, le commerce est pérenne. Mon comptable m’a dit que je pouvais commencer à me rémunérer un peu et si cela continue, dans un an, je percevrai un salaire raisonnable » s’en félicite Claire.

Claire Gourlet dans sa librairie-café "Le chien qui louche" à Rochefort-Montagne (Puy-de-Dôme).
Claire Gourlet dans sa librairie-café "Le chien qui louche" à Rochefort-Montagne (Puy-de-Dôme).

Il est vrai qu’ouvrir une librairie-café à Rochefort-Montagne, le pari était audacieux. D’ailleurs aucune des douze banques sollicitées par Claire n’a cru au projet. Un financement participatif et des aides de la région viendront l’encourager à s’installer dans ce village bien connu pour ce viaduc qui enjambe le bourg et y détourne par centaines des voitures et camions chaque jour. « Pour exister, je dois communiquer sur les réseaux sociaux. Je ne suis pas fan, je peux vivre sans mais j’y suis obligée pour être visible. Je dois dire que la mairie m’a accueillie les bras ouverts et que ce n’était pas le cas de toutes les mairies, elle m’a proposé un local à disposition. Et aujourd’hui encore, elle m’accompagne dans l’administratif. » Par prudence et pour se maintenir à flot, Mathieu a gardé un pied dans son métier et les deux, dans ses chaussures de rando. Et quand vient l’été, il ne les quitte jamais y compris dans son potager où il faut aller le dénicher.

Semer des graines

Cette année encore, il sera plus que jamais au rendez-vous. Pour l’heure, il prépare une parcelle pour planter des pommes de terre. Gabriel n’est jamais trop loin de lui. Alors, Mathieu en profite pour continuer de semer des graines à la volée. « Je ne le force jamais, mais il est important que je lui montre. Au mois de mars, il met une graine dans un pot, à côté du poêle à bois. Et cette graine va devenir courgette ou tomate quelques mois plus tard. Je lui apprends ce que j’apprends : la patience, à une époque où personne ne prend plus le temps. Je lui apprends aussi à consommer et la valeur des choses. Les gens n’ont pas conscience du temps qu’il faut. On veut tout, tout de suite et moins cher. Mais le travail d’un maraîcher ne sera jamais rémunéré à la hauteur de l’énergie déployée et du temps passé devant ses rangs de légumes » confie-t-il. La graine semée n’a semble-t-il pas encore germé.

Perpezat (Puy-de-Dôme): Mathieu et son fils Gabriel, 4 ans, dans le potager de 300 m2. Des graines et des plants au printemps, des légumes en été et des bocaux pour l'hiver.
Perpezat (Puy-de-Dôme): Mathieu et son fils Gabriel, 4 ans, dans le potager de 300 m2. Des graines et des plants au printemps, des légumes en été et des bocaux pour l'hiver.

« L’année dernière, j’avais préparé un petit carré pour que mon fils s’en occupe. Mais cette année, il n’en a pas voulu » regrette, le sourire en coin, Mathieu. Et Claire d’ajouter : « Pendant le confinement, il en a eu marre de voir personne, il voulait aller en ville. Je savais qu’il me la sortirait celle-là mais pas si tôt ! ». Après tout, cette graine-là a bien le temps de germer. Mathieu, pour qui c’était une corvée de désherber le potager du coron de son grand-père, le sait mieux que personne. On sait maintenant quel rapport il entretient avec cette terre nourricière.

Objectif Auvergne : mission réussie pour Ludivine et Sébastien (3/5)

On peut vivre à la campagne sans vraiment y vivre. Ou plutôt, sans vivre la campagne comme on se l'était imaginé, rêvé, fantasmé dans un coin de sa tête. Jusqu’au jour où l’envie nous prend de fuir cette campagne pour une autre, plus authentique. Ludivine et Sébastien Denis ont ainsi quitté leur nid quelque part entre Picardie et Normandie pour s'enraciner, à 800 kilomètres de chez eux, sur le plateau de la Chaise-Dieu. Berbezit (Haute-Loire), 15 habitants : point d'arrivée de leur longue odyssée vers une vie plus conforme à leur idéal.

La famille Denis au grand complet, chez eux, à Berbezit (Haute-Loire)
La famille Denis au grand complet, chez eux, à Berbezit (Haute-Loire)

« On a été accueillis comme le Messie»

Le kit main libre sur les oreilles, tout en se racontant, Ludivine s'affaire à son nouveau métier. Dans le laboratoire de transformation de la ferme, elle nettoie les outils de travail nécessaires à la découpe du cochon et à la salaison. A entendre le bruit de fonds, ce concert de vaisselles, la jeune femme ne manque pas d'énergie et sa voix enjouée met, d'emblée, à l'aise. « On peut parler vous savez, je peux tout faire en même temps ! ». A sa place, plus d'un serait débordé par autant de manœuvres à la fois. A commencer par son mari peut-être, bien content que sa femme se fasse l’écho de leur fabuleuse épopée. Cette mère de famille de trois enfants partage son temps de travail avec Sébastien depuis que tous les deux ont repris un élevage porcin de deux cents têtes, loin des leurs et de leur terre natale.

C'était en août 2017, au terme d'un voyage rocambolesque. Ce jour-là, à Berbezit, flotte un air de kermesse, il ne manquait d'ailleurs plus que les tambours et la fanfare. « On a été accueillis comme le Messie ! » se souvient Ludivine. « Les gens d'ici nous avaient suivi depuis notre départ et ils ont continué à le faire tout au long de notre périple grâce aux réseaux sociaux, sur lesquels je donnais chaque jour des nouvelles à nos amis et à nos parents plus ou moins inquiets ». Le fameux périple fut baptisé « Objectif Auvergne en roulotte ». Il dit déjà beaucoup de cette odyssée. 800 kilomètres en roulotte à travers les routes départementales. Départ en juillet de Beaucourt-sur-l’Ancre (Somme), arrivée à destination six semaines plus tard. Jeté sur la diagonale de la France rurale, l'attelage comprend, Quenouille, la jument de trait, Epsonne son fils et mulet, et le couple Ludivine et Sébastien entourés de leurs deux enfants d’alors Victor, 7 ans et Darius, 4 ans.

« C'était incroyable, chaque jour nous réservait des surprises. Des gens voulaient tout nous offrir. Dans l'Aisne, une jeune fille sur son tracteur attendait notre passage, elle nous a accueilli chez elle pour la nuit, le matin, avec son père, elle nous avait rempli le garde-manger sans nous le dire avec des pizzas et du pain. Quand on s'est quittés, on pleurait. Plus loin encore, une voiture nous a doublé, elle roulait à tombeau ouvert puis elle a freiné d'un coup en plein milieu de la route. C'était un copain de lycée que je n’avais jamais revu, il m'avait reconnu, on s'est retrouvés au milieu de nulle part ! On a même été escortés par les gens du voyage jusqu'à leur aire d’accueil ». Tous ces souvenirs, Ludivine, pour ne rien oublier de ce voyage d'une vie, les a tous consignés, jour après jour au fil des rencontres, des virages, des villages et des paysages tranquilles. Un carnet de route inspiré par sa grand-mère de 93 ans qui « écrit encore son quotidien, tous les soirs depuis plus de cinquante ans » raconte-t-elle, pleine d’admiration.

Plutôt la roulotte que l’avion

Cette conquête de l’Auvergne ainsi racontée ressemble à une voie royale, quand, partout, le « carrosse » est accueilli avec les meilleurs égards. Autant de signes forts qui confirment que le chemin tracé est bien le bon. Cette roulotte revêt tant de symboles. « On l’avait achetée trois ans plus tôt à une personne qui l’avait fabriquée de ses mains, et on n’avait jamais vraiment eu le temps d’en profiter. La seule véritable sortie, c’était pour partir de chez nous. On ne l’aurait pas imaginé » réalise cette ancienne salariée de l’industrie. « Pas le temps d’en profiter ». Sébastien était vacher dans une exploitation agricole quand Ludivine était bien trop occupée entre les enfants et son emploi. « Je m’occupais de l’approvisionnement en pièces détachées chez un sous-traitant d’Airbus, à 20 km de la maison. Un monde très particulier, dans lequel il faut écraser l’autre pour avancer. Où l’on est exhortés par la hiérarchie pour le faire. Cette course à la performance, prouver sans cesse qu’on est les meilleurs, pour moi, tout cela a fini par devenir contre-nature ». A ce rythme, Ludivine a tenu, malgré tout, dix ans.

« Quand j’ai quitté l’entreprise, c’était avec grand plaisir d’autant que c’était dans le cadre d’une rupture conventionnelle et que c’était donc loin d’être gagné d’avance. Le hasard a voulu que mon dernier jour de contrat tombe le jour de mon anniversaire. C’était un beau cadeau ! ».  Elle tenait là son passeport pour le voyage que l’on sait. Le voyage d’une campagne à une autre, finalement. Pas vraiment. Elle explique : « Vous savez, dans le Nord, ce n’est pas comme ici. Les exploitations agricoles sont immenses, les cultures, intensives, les villages, des cités-dortoirs. C’est tout le monde chez soi ! Avant d’arriver à Berbezit, on vivait dans une commune de 90 habitants, à 40 km d’Amiens, et on ne connaissait personne !" Comme en ville quoi. Pour toutes ces raisons, cette famille a donc pris la route en quête d’une vraie campagne, à taille humaine. Pour finalement mener une vie dans un village de moyenne montagne.
 

La roulotte de l'odyssée de la famille Denis. 800 km par les routes départementales entre la Somme et la Haute-Loire entre juillet et août 2017.
La roulotte de l'odyssée de la famille Denis. 800 km par les routes départementales entre la Somme et la Haute-Loire entre juillet et août 2017.

« Nos enfants ? Des petits Robinson »


Berbezit culmine à 1000 m d’altitude sur le plateau de la Chaise-Dieu. Le bourg compte 15 habitants, mais avec les hameaux satellites, la population de la commune grimpe jusqu’à 45 habitants. Un refuge accueille les pèlerins de Saint-Jacques et autres randonneurs avec ou sans ânes, une chambre d’hôte y ouvre son café une fois par semaine. Un vrai lieu de vie « Le vendredi soir, les habitués comme nous, s’y retrouvent autour d’un verre. C’est un lieu et un moment de partage et d’échanges. Nous, on ne connaissait pas la vie de village et c’est très agréable » raconte Ludivine, arrivée avec deux enfants en bas âge. Depuis, un troisième est venu compléter la fratrie. Après Victor et Darius, Joseph, 2 ans depuis peu, est le petit auvergnat de la famille. « Cela faisait dix-huit ans qu’il n’y avait plus eu de naissances à Berbezit. Joseph est donc vraiment le petit dernier. La moyenne d’âge augmente et le ramassage scolaire est même réapparu pour nos enfants. On peut les laisser dans le village, il y a toujours quelqu'un pour veiller sur eux. Ils ont la liberté que beaucoup d'enfants ne peuvent pas avoir, ils sont plus autonomes. Ce sont de petits Robinson et les habitants sont heureux d’entendre crier des enfants » s’en réjouit la maman. C’est cette qualité de vie là que la famille Denis est venue chercher ici et a fini par trouver. Chefs de famille et chefs d’entreprise à la fois.

« Moi, je veux des cochons ! Moi, de la montagne ! »

« On voulait être nos propres patrons, fabriquer nos propres produits. On ne voulait pas d’une grosse exploitation comme c’est la norme dans notre région. Les gens d’ici sont aussi très contents que l’activité ait pu trouver des repreneurs, et que des jeunes s’installent » lâche la jeune patronne. Le couple âgé de moins de quarante ans a donc repris un élevage de porcs charcutiers. Il maîtrise toute la chaîne, depuis la naissance jusqu’à la transformation. La néo-berbézienne décline les produits maison: « saucisson, saucisse sèche, jambons, filet mignon, poitrine roulée. On vend en direct sur les marchés de Brassac-les-Mines, Brioude et Paulhaguet. On a même embauché Bernard Saby, celui qui a créé la salaison et qui nous l’a vendue. C’est lui qui pendant un an et demi nous a formé au métier et transmis le savoir. Le 1er juin dernier, avec tous ses trimestres, il a pu ainsi partir à la retraite ».

Accompagné, tutoré, attendu, et maintenant reconnu, la vie rêvée de tout repreneur. La raison sociale de cette affaire familiale est l’alpha et l’omega de son aventure. Elle a pour nom « La roulotte des salaisons ». Le véhicule hippomobile est devenu le symbole de leur déracinement en douceur, il a aidé à apprivoiser le changement, à quitter une peau pour en revêtir une autre, une mue opérée kilomètre après kilomètre, jusqu’à ce coin de Haute-Loire où les candidats à la reprise ne se bousculaient pourtant pas. « En deux ans, Bernard n’avait reçu que deux candidats. En un été, on a visité trois fermes. Une dans la Drôme, une dans les Vosges, et celle-ci. On voulait faire de l’élevage extensif, pas d’antibiotiques, pas de traitements chimiques dans nos champs car ce que l’on récolte (blé, trèfle et pâture) alimente nos cochons. Mon mari a dit : ‘‘moi, je veux des cochons’’, moi, j’ai dit : ‘‘je veux de la montagne’’ ». Le compromis s’appelle donc…Berbézit et jusque-là, leur vie ne manque pas de reliefs.

Alain, Romy et leurs filles : la mise au vert dans l'Allier (4/5)

L'été 2007 arrive à grands pas. Pas envie de prendre l'avion, pas envie de prendre un bain de foule, juste besoin d’un bain de soleil, loin de toute agitation. Tout cela ressemblait, presque déjà, à l'été qui nous attend tous. Les vacances auront pour cadre un ailleurs proche mais il reste à le situer. Un couple ouvre la carte de France Les doigts d’Alain et Romy s'arrêtent sur un bout de terre, pour eux, encore inconnu. Sans le savoir, les dix jours qu’ils s’apprêtent à passer à Isserpent (Allier) vont déterminer le reste de leur vie.

Romy et Alain Deppoyan, installés depuis plus de dix ans au Breuil (Allier)
Romy et Alain Deppoyan, installés depuis plus de dix ans au Breuil (Allier)

Plus de temps à perdre

Juin 2020. La demeure bourgeoise goute aux premiers soleils de l’été. Le lierre galope sur la façade, souligne les volets rouges et les fenêtres ouvertes. Elle veille sur un parc, avec piscine, d’un hectare habité par des arbres centenaires. Isserpent ne se trouve qu’à 6 km de là. Cette maison est un lieu de vie à part entière. Romy y exerce son métier de traductrice mais elle participe aussi à l’accueil des clients des chambres d’hôtes gérées par Alain, son mari. « Ce que l’on a aimé en 2007, on l’apprécie désormais tous les jours » s’enthousiasme la maîtresse de maison avant d’être plus précise : « Ce coin nous avait immédiatement apaisé, on ressentait une douceur de vivre, une certaine tranquillité. Et puis, la gentillesse des gens, cela nous avait marqué à l’époque ». Deux ans plus tard, la famille Deppoyan pliait définitivement bagage. Elle quittait les alentours d’Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) pour écrire la suite de sa vie au Breuil (Allier).

« On habitait à Puyricard exactement, au nord d’Aix, raconte Alain, ancien gérant d’un centre de contrôle technique automobile. En dix ans, ce village est devenu une ville, il est passé de 5000 à 15.000 habitants. Pour faire Puyricard-Aix, 8 km, il fallait compter une demi-heure de route ! C’est le temps que l’on met pour aller à Vichy, à 30 km de chez nous. Ici, on parle en kilomètres, pas en temps de trajet, et cela change tout ». Pire, chaque jour, sa femme Romy, ancienne psychologue, avalait (de travers) trois heures de bouchons aller-retour pour se rendre à Marseille, où elle travaillait. « Bref, on avait du temps à perdre dans les embouteillages et pas de temps pour nos enfants, il fallait faire quelque chose » résume Alain.

: La maison de la famille Deppoyan, arrivée des Bouches-du-Rhône en 2009 pour ouvrir des chambres d'hôtes au Breuil (Allier)
: La maison de la famille Deppoyan, arrivée des Bouches-du-Rhône en 2009 pour ouvrir des chambres d'hôtes au Breuil (Allier)

« On a vu notre vie changer ! »

Aujourd’hui, avec le télétravail à la campagne, la voiture n’est plus un problème, Et quand il y pense, Alain mesure combien sa vie a pris un sacré tournant. « Je suis sûr qu’ici, il y a moins d’entorses au code de la route quand je vois le respect pour l’autre et pour l’environnement, je ne pensais même pas que ça pouvait encore exister ». A l’écouter, un nouveau monde se serait ouvert à lui et aux siens. « On a vu notre vie changer, on a découvert d’autres rapports humains, plus cordiaux. Ici, on se dit ‘bonjour’’ quand on se croise, quand on a un problème, un voisin arrive. En ville, avant qu’un voisin vous aide… (silence). Et puis, la parole a une valeur. Dans le sud, elle ne vaut pas grand-chose. Quand quelqu’un vous dit ici quelque chose, il le fait. Cela non plus je ne connaissais pas et cela m’a surpris ». Dans le bon sens, il va sans dire.

Hélène, 7 ans, et Anna, 15 ans, leurs filles, grandissent donc elles aussi au rythme de cette vie tranquille, au fil des saisons. Elles savent déjà qu’il y a un temps pour tout. « Ce n’est pas tout, tout le temps, comme en ville, où il n’y aucun temps mort. En hiver, on fait rentrer du bois, la nature est en sommeil et nous avec, et quand reviennent les beaux jours, on redécouvre alors notre environnement immédiat. Ce rythme est reposant » reconnaît leur père. Lui qui a fait du temps pour soi et du temps passé avec ses enfants, une priorité. C’est aujourd’hui l’autre valeur ajoutée de cet exode urbain. « Si l’on fait des enfants c’est pour les éduquer, pas pour leur acheter un téléphone portable et les lâcher dans la nature. Là, on s’approche du paradis. Je n’avais pas de temps pour jouer avec elles aux jeux de société, faire du vélo ou de la rando. Donner du pain aux ânes du voisin, c’était inimaginable. Tout cela, on n’en aurait jamais eu l’accès en restant à Aix ». De révélations en révélations, Alain s’est aussi découvert. La maison de famille est devenue son école de travaux manuels : « A la ville, on sous-traite des compétences. Un plombier par-ci, un plaquiste par-là. Quand on est arrivés au Breuil, je ne savais rien faire de tout ça et maintenant je suis aussi bricoleur que jardinier ».

La peur du vide

Belges, Italiens, Allemands, Suisses, Britanniques, au gré des annulations de ces dernières semaines, les clients étrangers se feront sûrement rares cet été dans ce havre de paix. Les réservations de juillet et août sont pour l’instant maintenues mais sous réserve. A n’en pas douter, les Parisiens seront les premiers à en profiter. Et peut-être que cette année, contrairement aux autres années, ils auront réussi à apprivoiser enfin le silence. Après cinquante-cinq jours de confinement, dans des rues sous cloche, on peut au moins l’espérer pour eux. « Ce qui manque ici aux Parisiens, c’est le bruit, ne s’en étonne même plus Alain. Ce n’est pas la literie qui les dérange, c’est l’absence d’une sirène d’ambulance, ou de voiture de police. Si bien que les premières nuits, ils n’arrivent pas à dormir ». Ses amis citadins ressemblent à ses clients. « Ils ne pourraient pas, eux non plus, mener cette vie-là, sans l’agitation urbaine. Ils carburent tous au stress positif ». Grand bien leur fasse semble-t-il vouloir dire.

« On en deviendrait sauvage »

Toutes les cases des bienfaits du confinement, la famille Deppoyan les cochent donc depuis plus de dix ans maintenant. Le retour à une vie simple, au plus près de nos aspirations essentielles, à bonne distance de l’hyperconsommation. Romy privilégie d’ailleurs depuis toujours les circuits courts. « Ici, on a tout grâce aux producteurs locaux. De la viande, de la charcuterie, du lait, du fromage, de la farine, des œufs, de l’huile de noix. On peut déjà faire beaucoup de choses avec ça ! Il ne nous manque que les légumes car on est en montagne ». Cette montagne, que Le Breuil en occupe l’un des contreforts, c’est la montagne Bourbonnaise. Un refuge sacré pour la famille où la Loge des Gardes et la Cascade de Pisserote en sont les trésors. « On a perdu en confort financier, mais on a tellement gagné en qualité de vie, reconnaît Alain. On en deviendrait presque sauvage, en rigole son épouse, Alain de surenchérir : « Quand on retourne à Aix pour rendre visite à mes parents, tout paraît déshumanisé, tout est agressif, les gens klaxonnent pour tout et n’importe quoi. La promiscuité altère les rapports humains ». Si bien que l’appel du retour ne tarde jamais à se faire entendre. Il est temps alors de regagner le nord quand tous convergent vers le sud, de retrouver leur maison, la bien nommée…« Au bonheur du parc ».

Dennis et Céline : le chevrier et l'infirmière (5/5)

« Un soir quand je rentrais du travail, la police était en bas de mon immeuble. Elle cherchait des douilles ». Ce souvenir est vieux de dix ans, mais Dennis l’a gravé dans un coin, pas si loin, de sa mémoire, à jamais. Avec sa compagne Céline, ils occupaient alors un F2 de 36 m2, à Bagnolet (Seine-Saint-Denis). Il était directeur de crédit dans une chaîne hôtelière de luxe, elle était secrétaire médicale.

Et beaucoup plus qu'aujourd'hui dans leur nouveau cadre de vie, à Lugarde, dans le Cantal, ils vivaient confinés dans la routine d'une vie en banlieue, sans relief ou presque : « On sortait très peu. La semaine, on travaillait dans un bureau, le week-end, c'était devant la télé. Et entre les deux, des voitures brûlées et des violences. C'était chaud ! » se souvient Dennis. Tellement qu'avant d'accepter une promotion, il dût réfléchir à deux fois. « J'ai demandé à mon employeur un bilan de compétences et quand je suis revenu le voir, il avait un paysan en face de lui ! » confie-t-il. Sa révolution était en marche et rien ni personne ne pouvait la contenir.

D’un deux pièces à l’Arche de Noé

Point de départ d'une nouvelle vie ? Lugarde, donc. Son viaduc, sa gare, ses 145 habitants et le plateau du Cézallier pour porte d’à côté. Bienvenue dans le monde d'après ! Au revoir l'appartement de poche et les horizons bornés. Chaque jour qui passe, Dennis réalise sa chance : « J'ai été formé pour changer de métier tout en continuant à être payé pour le poste que je n'occupais plus, mais quel pays au monde peut permettre cela ? Les Etats-Unis ? Franchement, on ne le sait pas toujours mais on vit dans un pays qui offre des possibilités et c'est fantastique ! ». Un Fongecif, un bac agricole décroché à Aurillac (Cantal) et la reprise d’une exploitation, voilà comment l'ancien cadre a troqué son costard-cravate contre des bottes en caoutchouc au cœur de la petite Mongolie d'Auvergne.

Deux critères ont dicté ce choix :« On voulait s'installer loin de la pollution et où l'eau était de bonne qualité. On a cherché et on a pointé du doigt ce coin de France sur la carte ». En somme, une vie saine, un air pur et de grands espaces, un univers à des années-lumière du deux pièces dans le 9-3. Appréciez un peu le tableau ! Quelle toile pourrait contenir pareil paysage ? 9 hectares de terrain, 250 m2 de bâtiments agricoles, un potager de 200 m2, une serre de 10 m2, et une maison d'habitation de 100 m2, la propriété est peuplée d'une trentaine de chèvres, de neuf chiens, de trois chevaux, de quelques chats, de trois vaches, de cent cinquante poules, de quelques canards, de quelques oies, et d'oiseaux exotiques dont un perroquet qui passe la moitié de sa journée hors de sa volière. Bref, une autre planète. Surtout que le seul immeuble à se dresser devant leurs yeux est minéral. Il a pour nom... le Sancy. « Eté comme hiver, c'est magique ! » se plaît à dire Dennis.

Lugarde (Cantal): Les chèvres de Dennis et Céline dans les pâturages du Cézallier.
Lugarde (Cantal): Les chèvres de Dennis et Céline dans les pâturages du Cézallier.

« Les gens ont redécouvert le plaisir de cuisiner »

Pour lui, il ne s'agit pas d'un exil, mais bien d'un retour à la terre. Avant les années parisiennes (ils cumulent à eux deux, quarante-deux ans de vie dans la Capitale), et bien que ses parents n'y exerçaient aucune activité agricole, Dennis a grandi dans la campagne alentour d'Hambourg (Allemagne). Gamin, il allait chercher le lait à la ferme du voisin et en profitait pour nourrir les veaux et traire les vaches. Aujourd’hui, à 46 ans, il fabrique des cabécous, des yaourts au gingembre ou au citron avec le lait de ses Jersiaise et de ses chèvres, des bourriols et des madeleines qu’il écoule sur les marchés entre Cantal et Puy-de-Dôme. De Riom-es-Montagnes à Condat, de Bort-les-Orgues à Aubière et jusqu’à Billom. Sans compter les tournées de livraisons. Ces dernières semaines ont été sans précédent dans sa vie de paysans : « Les gens ne voulaient plus sortir sur les quelques marchés encore ouverts, ils se sont remis à cuisiner et ils ont redécouvert ce plaisir-là, la demande a été très forte, je n’ai jamais autant travaillé de ma vie ». Dennis se souviendra longtemps du confinement et de cet emballement pour la consommation de produits locaux : « Les gens ont aussi pris conscience que si l’on suit la saisonnalité des produits, on fait aussi des économies ! »

Dennis Grote, ancien cadre dans l'hôtellerie de luxe à Paris, dans sa chèvrerie à Lugarde (Cantal)
Dennis Grote, ancien cadre dans l'hôtellerie de luxe à Paris, dans sa chèvrerie à Lugarde (Cantal)

Avec moins, vivre heureux

Dennis ne compte pas ses heures de travail, entre 12 et 16 heures par jour. Son pouvoir d'achat a été divisé par quatre mais le luxe est bien ailleurs. Dans la somme de détails se niche son bonheur, et la liste de ses plaisirs minuscules qui suit est non-exhaustive : « Quand je prends mon café le matin en regardant les montagnes, quand je vais voir les bêtes, quand je fais mes fromages, quand on part à la pêche aux écrevisses…. C’est vrai, on gagne moins d'argent, mais est-ce qu'on a besoin de changer de téléphone ou d'ordinateur à chaque nouveau modèle ? Mon rêve n'est pas de m'envoler pour l'Australie pour dire que j'y suis allé. J'ai une vieille voiture avec des bosses mais elle roule et c'est ce qui m'importe. Et quand ma femme part en vacances, elle prend un cheval et un chien. En autonomie pendant une semaine, il ne lui manque rien. On est à notre place et on sait qu'on peut vivre heureux avec moins ». Une vie à rebours de la tyrannie de la consommation.

« On rencontre plus de gens ici qu’à Paris »

Céline, 42 ans, l’ancienne secrétaire médicale, passée elle aussi par la case « formation », est devenue depuis infirmière à la clinique du souffle de Riom-es-Montagnes (Cantal). L’idéal de Dennis est le sien. D’une même voix, ils chantent donc les jours heureux : « Ici, on respire mieux, et il y a toujours quelque chose à faire qui nous donne envie, on ne s'ennuie jamais. La première voisine est à cinquante mètres à vol d'oiseau, l'autre à huit-cents mètres, on a une liberté totale de mouvement, ça vaut toutes les activités culturelles en ville ». Serait-ce à dire alors que la distanciation physique a ses vertus ? « Je ne sais pas, mais elle est ici moins forte. Car, en plus des marchés où je côtoie des clients, on reçoit aussi du monde à la ferme chaque semaine. On rencontre plus de monde ici qu'on en a rencontré à Paris, après y avoir passé toutes ces années ». La distanciation sociale serait donc inversement proportionnelle à la taille des villes, où l’anonymat en est l’un de ses apanages.

Alors comment, dans de telles conditions, envisager, s’il le fallait, un retour à la ville demain ? Sans tergiverser, Dennis tranche la question : « Je préférerais vivre dans une caravane au fond des bois ! » La réponse est sans appel autant que le chemin emprunté par Dennis et Céline est à sens unique.

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