Vous êtes formidables

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TEMOIGNAGE. Sylvain, infirmier à Lyon : “On n'a pas été formés à ça. Ça, c'est un malade en détresse respiratoire qui pressent qu'il va mourir sans être accompagné par ses proches”

Image d'illustration / © MaxPPP
Image d'illustration / © MaxPPP

Chaque soir, à 20 heures, de nombreux français se postent à leur fenêtre pour applaudir les soignants, ces gens formidables qui crient depuis des années le manque de moyens pour exercer leur métier. Mais voilà, le Coronavirus est là et le simple fait d'aller travailler les met en danger de mort.

Par Alain Fauritte

L'annonce du premier décès d'un médecin ne va pas calmer leurs angoisses. Tous les matins, en se levant, ils savent qu'ils vont prendre des risques en se rendant à l'hôpital, à la clinique ou au domicile de leurs patients. Il était déjà difficile pour eux d'apaiser nos souffrances. Aujourd'hui, ils vivent la peur au ventre. Pour eux, mais aussi pour leurs proches.

Qu'ils soient libéraux, du secteur public ou du secteur privé, ces hommes et ces femmes ont tous idéalisé leur profession. Soulager la douleur des autres, c'est effectivement une belle ambition. Mais la confrontation au réel entache un peu cet honorable dessein.

Besoin de reconnaissance

Sylvain* a 46 ans. Son visage poupin aux yeux malicieux rassure et distrait les malades de la clinique privée lyonnaise dans laquelle il travaille depuis une dizaine d'années. Il soigne, accompagne, trouve les mots rassurants et fait parfois le clown pour ôter les angoisses et apaiser les souffrances. Une vocation, son métier ? "Non, dit-il, un tel quotidien ne peut pas être une vocation". Quoi alors? "Peut-être un besoin de reconnaissance…", hésite-t-il.          

Ses journées sont souvent longues, surtout depuis que les services, pour des raisons économiques, sont passées aux douze heures. Oui, douze heures de vigilance, d'efficacité, et d'humanité. Douze heures sans aucune faille, car une erreur peut tuer. Mais quand on aime son métier... Oui, il aime son métier.

Un maigre salaire

Il n'aime pas le stress, la course, le fait de sauter des repas ou de les prendre sur un coin de table en 5 minutes. Il n'aime pas les plannings contraignants. Il n'aime pas la maigreur de son salaire aux vues de ses compétences et de son expérience : 1 800 euros mensuels avec ses 20 ans d'ancienneté. Il n'aime pas le discours d'Emmanuel Macron qui rend hommage avec grandiloquence à une profession que lui et ses prédécesseurs refusent depuis des années de rémunérer décemment.

En revanche, il aime le contact avec les patients. Il aime rassurer, donner de la chaleur, rendre le sourire. Il aime le travail collectif, l'entraide, les moments de complicité avec les collègues. Il aime les félicitations des médecins lorsqu'il prend les bonnes initiatives et la satisfaction de sa chef qui apprécie ses qualités professionnelles et humaines.

Les inconvénients, il les affronte avec une seule arme : le sentiment du travail bien fait. C'est le lot de nombreux professionnels de bien des secteurs, sauf que, dans son cas, le résultat de sa mission apparait instantanément sous ses yeux, il est visible car il touche à l'humain.

Or, depuis quelques jours, c'est à l'invisible qu'il est confronté. Un mal qui n'a ni odeur, ni couleur, ni saveur. Un virus qui frappe au hasard et qui pourrait le frapper lui. Sauf que lui, rien ne le protège, ou presque.

Sentiment d'impuissance

Se protéger d'un virus, ce n'est pas qu'un masque de sécurité de très haut niveau et des gants. C'est de multiples protections jetables à changer tout au long de la journée, à condition de ne pas subir une pénurie. C'est à chaque seconde de la précaution, de l'attention, de la concentration. Et ça, douze heures par jour. Qui peut s'astreindre à une telle pression ? Avec lui, à chaque seconde, la peur de l'erreur, qui pourrait lui être fatale ainsi qu'aux patients fragiles ou à sa famille.

Et comme si cette angoisse ne suffisait pas, il y a le sentiment d'impuissance. Ne rien pouvoir faire pour aider certains malades à guérir et, pire, ressentir leur désarroi. "On n'a pas été formés à ça", dit Sylvain. "Ça", c'est un malade en détresse respiratoire qui pressent qu'il va mourir et qui ne peut être accompagné par ses proches. Les familles sont interdites de chevet et les soignants ne peuvent remplacer des proches aimants. C'est un des aspects cruels de cette maladie. Et c'est un poids de plus sur le moral déjà lourdement atteint des soignants.

Alors certes, les applaudissements de la population tous les soirs lui font chaud au coeur. C'est un petit pansement sur sa souffrance à lui. Mais dans quelques mois, qui s'en souviendra?

*Le prénom a été modifié