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Le jour où j’ai failli mettre Jean Dujardin à la porte !

Jean Dujardin / © Alain Fauritte
Jean Dujardin / © Alain Fauritte

C’était il y a tout juste 10 ans. Le film «Lucky Luke» va sortir sur les écrans. Le comédien Jean Dujardin fait une tournée promotionnelle dans le pays. Je l’invite dans l’émission que je présente sur France 3 Auvergne Rhône-Alpes. Et rien ne se passe comme prévu…
 

Par Alain Fauritte

Comme promis il y a quelques semaines, et pour pallier l’absence de «Vous êtes Formidables» à l’antenne, je me suis plongé dans mes souvenirs pour en ressortir cet épisode épique de l’enregistrement de «Déclik» en octobre 2009. Ce métier est merveilleux, mais il réserve parfois des surprises, des bonnes mais aussi des mauvaises… «Déclik», c’est mon émission fétiche. Un rendez-vous hebdomadaire proposé (et accepté) en 2005. Deux saisons se succèdent. Puis deux nouvelles saisons entre 2007 et 2009. Une émission de confidences. Tout ce que j’aime. Avoir un peu de temps, en télévision, c’est du luxe. Je savoure mes 26 mn en tête à tête avec des stars, un peu comme Henri Chapier et son «Divan», sauf que j’ai deux fauteuils rouges très confortables…   
 

UNE QUESTION D’INTERMEDIAIRES…

Les artistes sont plus faciles à attraper lorsqu’ils sont en promotion que lorsqu’ils n’ont rien à vendre. Et un Jean Dujardin qui passe par notre région pour promouvoir son dernier film «Lucky Luke», c’est une chance d’avoir en face de soi une personnalité populaire susceptible d’intéresser beaucoup de monde. L’invitation est donc lancée, via l’attachée de presse du cinéma qui accueille l’avant-première à laquelle va se rendre l’artiste. Elle connaît bien l’émission. Le comédien doit donc normalement savoir ce qui l’attend… Normalement ! Sauf que dans ce cas précis, les intermédiaires seront (trop) nombreux et l’information va passablement être déformée…

UNE TENSION EXTREME

Le grand jour arrive. Je suis allé voir le film. On va bien sûr en parler et aborder sa façon d’habiter le rôle. Mais l’essentiel de l’émission tourne quand même autour de la personnalité de l’acteur. Je suis donc incollable sur sa vie, son œuvre… Même 3 ans avant son Oscar pour «The Artist», Jean Dujardin est un acteur très populaire. Grâce à la série «Un Gars, une Fille», bien sûr, mais aussi «Brice de Nice», «OSS 117» ou «99 Francs». Il arrive donc en mini-van noir aux vitres teintées, suivi d’un autre mini-van aux vitres teintées, et un aéropage de gardes du corps, assistants, attachée de presse… Le grand jeu, quoi ! Ce n’est pas notre quotidien, mais on arrive à faire face. Tout ce petit monde se retrouve devant le salon de maquillage. Jean Dujardin, le visage fermé, me demande comment se déroule l’émission. Je lui explique le principe : «un tête à tête de 26 mn dans lequel on parle de vous, de votre carrière et bien sûr du film…». Silence. «Mais ça n’est pas le journal ?». Je comprends que l’information n’est pas passée correctement. En fait, l’attachée de presse du cinéma lyonnais a fait parvenir la demande à son staff parisien pour une émission régionale. Et vu de Paris, une émission régionale, ça ne peut être que le journal télévisé régional ! L’info part vers la production et vers l’agent du comédien pour qui son intervention s’inscrit dans un JT. Nous voilà bien !    

PAR ICI LA SORTIE !

Je lui exprime mon regret que l’information ait été déformée. Il répond, proche de la colère, qu’il en a «plein le c..» de raconter sa vie en long en large et en travers, que les gens en ont assez de l’entendre. Je réponds calmement que c’est le principe de l’émission et que je n’y suis pour rien si on l’a mal informé. Le ton monte. Il se dit «piégé». Je rétorque que je n’ai piégé personne. Il ressort du salon de maquillage. Son attachée de presse vient à sa rescousse et ajoute sa dose de sel dans le malaise : « on ne fait que les JT. On a refusé toutes les autres émissions, même Ruquier, c’est pas pour venir faire la vôtre ! ». Un petit groupe s’est formé autour de nous. J’aperçois le responsable d’antenne de l’époque, qui reste bien en retrait. Je suis seul face à des regards agressifs, réprobateurs et peu amènes. Je sens que l’émission est mal partie.

Perdu pour perdu, je me revois lui dire «Ecoutez Monsieur Dujardin, si vous ne voulez pas faire cette émission, la porte est là». Et je lui indique la sortie avec froideur, détermination et beaucoup de calme ! Et j’ajoute «mais c’est dommage car j’ai vu votre film et il y a de nombreuses choses intéressantes à en dire»… Il me regarde, hésite, «bon, il nous reste combien de temps (en regardant son attachée de presse) ? Bon, on la fait votre émission, mais pas un mot sur moi. On ne parle que du film». L’émission est sauvée, c’est tout ce qui compte, je réponds «OK !» et nous nous dirigeons vers le plateau. 
 

UNE ENERGIE INESPEREE

Avant d’enregistrer une émission, mieux vaut être détendu et concentré. Ce jour-là, je suis vidé, les jambes en coton, je bouillonne intérieurement, mais bon, il faut assurer. Et surtout faire vite. Ma fidèle Nathalie Christe, qui intervient en fin d’émission pour apporter une touche malicieuse avec quelques questions à l’invité est terrorisée. Elle me propose gentiment de s’effacer. Je lui épargne le sacrifice. Elle sera impériale, dans un bustier affriolant évoquant le costume d’un personnage du film, devant un Jean Dujardin ravi d’autant de générosité ! Mais juste avant que ne soit lancé le générique, l’attachée de presse du comédien pointe son nez sur le plateau pour proposer qu’il quitte l’émission avant la fin pour gagner 5 précieuses minutes: «vous terminerez avec votre collègue !».

UNE BAFFE PERDUE

Le pompon de la pomponnette ! Ce jour-là est le premier de ma vie ou j’ai failli perdre mon sang froid légendaire. Je n’oublierai jamais son nom : A.S. Elle est devenue une célèbre agent d’artiste. Elle avait toutes les qualités pour ça ! Heureusement, Jean Dujardin la repousse d’un geste de la main : «Laisse, c’est bon !».
L’émission débute. J'ai encore la main qui me démange, mais je suis concentré et souriant. Toutes les questions rédigées sur mes fiches passent à la poubelle. J’improvise quasiment tout autour du film et du métier d’acteur. Je me hasarde à une ou deux questions un peu personnelles mais pas intimes. L’homme est intelligent, intéressant. Je sens qu’il apprécie ma connaissance du cinéma et du film.
A la fin de l’enregistrement, il me remercie chaleureusement. Salue tous les techniciens. La troupe quitte très vite la station. C’est fait ! Soulagement.
Au visionnage, l’émission est superbe. Le comédien y est drôle et chaleureux. Moi qui suis très critique envers moi-même, j’ai le sentiment d’avoir été bon ! On dit que la peur donne des ailes. C’est la même chose pour le stress.
Je me demande dans des moments comme celui-là pour quelles raisons je fais ce métier.
Sans doute pour tous les autres beaux moments.