Italie et coronavirus : une étude inédite dans le Val de Suse pour suivre à la trace le Covid-19

Plus connus pour leur combat contre la construction du TGV Lyon-Turin et les stations de ski des JO de Turin, les habitants de la petite vallée italienne du Val de Suse se voient offrir une occasion unique de mieux comprendre comment ils ont été marqués dans leurs corps, par le coronavirus.
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- Photo d'illustration - © PIERRE-PHILIPPE MARCOU / AFP

Une étude épidémiologique de grande ampleur, et inédite en Italie, va permettre aux habitants d’en savoir davantage sur leur état de santé… pour mieux se préparer à un retour éventuel du virus.

"Si l’on en parle jusqu’au Tyrol italien de notre étude, c’est qu’elle s’oppose en tout point à celle qui a été menée dans les Dolomites. Près de Cortina d’Ampezzo, on a cherché a pousser l’isolement d’une communauté à son extrême à la recherche d’une hypothétique immunité collective ! Nous aujourd’hui dans le val de Suse, on s’efforce de comprendre au mieux comment les organismes des habitants ont résisté à l’arrivée du Covid. Parce que tout pendant que l’on n’aura pas de vaccin, il va bien falloir vivre avec ce virus !"

Devant la tente de campagne où une centaine de valsusains sont déjà venus se faire prélever une goutte de sang, dimanche dernier, Paolo De Marchis, le coordinateur de l’étude qui associe une quinzaine de communes, une association locale de secours, une ONG de Turin et même deux universités italiennes. Un Paolo tout sourire, fier du succès de cette première journée de récolte de données.

Moyennant une réservation téléphonique obligatoire (00/39-334-25-49-783) et le paiement de 15 euros pour les résidents en Val Susa, toute personne passant par la tente que "Rainbow 4 Africa" a installé aux portes d’un supermarché, pourra repartir en sachant s’il est contaminé ou non par le Covid. Mais pas seulement. En à peine 1 à 2 jours, c’est un ensemble de données beaucoup plus utiles pour sa communauté de vie qui seront recueillies.

"La grande force de notre étude par rapport aux autres menées actuellement en Italie, c’est sa rapidité, continue Paolo De Marchis. Dans le cadre habituel, il faut plusieurs jours, voire plusieurs semaines pour recevoir les analyses des laboratoires. Ici en 24 heures, 48 heures maximum, on a un bilan global sur l’état de santé des défenses immunitaires de la personne testée."
 


L’appel au dépistage de toute une vallée
 

Les maires des 15 communes de la haute vallée de Suse sont toutes adhérentes au projet baptisé "Open Valley". Une façon pour les édiles, d’afficher publiquement leur adhésion à l’opération.

"Vous savez, pendant le confinement, il n’y avait plus aucun contact avec Turin et la basse-vallée. Au journal télévisé, on ne parlait que des grandes villes où l’épidémie faisait le plus de ravages. Les masques, les tests, ils étaient pour ces zones là du pays. Nous, élus, en appuyant cette opération, on a fait que relayer les demandes des gens qui venaient chaque jour nous demander en mairie : dites donc, moi, je voudrais bien savoir si je l’ai ou pas ce virus ?", explique Mauro Meneguzzi, maire de Sauzé d’Oulx, l’un des premiers maires volontaires pour le test.

La meilleure illustration de ces propos, elle battait le pavé dès les premières heures d’ouverture de la tente : une centaine d’habitants de la petite vallée reliant le tunnel du Fréjus à Turin. Tous se sont précipités, oubliant volontiers toute idée de grasse matinée, en ce dimanche matin.

"Cette haute vallée n’a pas forcément été la plus touchée par le Covid" (un millier de cas, dont 14 hospitalisations et deux morts), justifie Elisa Franchi, chirurgien et attachée de presse de l’ONG. "Mais dans cette vallée, on a la chance d’avoir une communauté très unie, où tout le monde se connaît ou presque ! Ici, la santé est considéré comme un véritable bien commun."

Une particularité que les promoteurs de la future ligne TGV Lyon-Turin ont appris à découvrir au fil des années de chantier. Dès les premières manifestations "No Tav" (Non au TGV) ils ont vu fleurir des banderoles contre les forages dans les gisements d’amiante présente à l’état naturel dans le sous-sol de la vallée, et de nombreux tracts affichant les craintes des valsusains pour leur santé, souvent déjà moins bonne que celles des autres habitants du territoire piémontais. Enquêtes épidémiologiques au poing !
 


Un échantillon de 14 000 habitants, passés au crible


Mais dans cette dernière enquête, ce n’est pas tant de dénoncer, chiffres à l’appui, dont il s’agit… mais de récolter une foule de données inédites sur un échantillon conséquent d’habitants, pour mieux prévenir un éventuel retour du virus.

"Pour l’instant, en Italie, les enquêtes de cette nature ne sont pratiquées qu’à l’échelle d’une ou deux communes, explique Mauro Meneguzzi. Là, c’est un échantillon de 14 000 personnes vivant dans toute une vallée, que l’on se propose d’étudier, c’est une autre échelle tout de même !"

Et même davantage. Car avec la réouverture de la frontière française qui devrait intervenir dans quelques jours, certains français ou autres étrangers peuvent très bien venir se faire tester. Il leur en coûtera 30 euros, contre 15 pour les résidents de la petite vallée italienne. Le prix du risque de fausser l’étude ?

"Non, pas du tout !" rassure le professeur Paolo De Marchis, grand superviseur du projet Open Valley. "D’abord, parce que si ce sont des voisins de Modane ou des habitants de Montgenèvre qui viennent se faire tester, pourquoi ne pas les considérer comme des habitants de la même zone sanitaire, vu l’étroitesse des relations entre les deux côtés de la frontière ?"
 


20 minutes de tests pour un océan de données à analyser


Autochtones ou non, c’est donc une centaine de candidats chaque jour, que devraient accueillir les volontaires de l’association d’assistance sanitaire de Sauzé d’Oulx, et ceux de Rainbow 4 Africa. Une ONG au goût africain prononcé, (elle s’est faite notamment connaître en Sierra Leone, lors de l’hécatombe causée par le virus Ebola), mais dont l’implication dans le projet "Open Valley" n’a surpris personne, même sur les plus  hauts cols  de la Val Susa.

"Rainbow 4 Africa a débarqué en haute vallée de Suse il y a 3 ans, au moment où nous avons commencé à secourir des migrants venus d’Afrique. Dans la neige et au péril de leurs vies, ils cherchaient à passer les grands cols avec la France, à Bardonecchia et Montgenèvre surtout. C’est un peu pour rendre service à cette population de montagnards qui nous a tellement aidé dans notre mission, que nous avons décidé de faire partie de cette opération" explique Paolo Narcisi, médecin et président de Rainbow 4 Africa.

Mais la main tendue à une population amie n’explique pas tout. Car la matière à penser recueillie dans les plus ou moins 2 mois que durera cette première campagne, doit rapidement devenir matière à lutter contre le Covid 19.

"En seulement 20 minutes, on pratique deux séries de tests. Celui de la goutte de sang prélevée au bout du doigt, tout d’abord. Il nous permet de détecter les anticorps que la personne a nécessairement développé au contact du Covid. Ensuite, il nous faut rechercher de quels anticorps il s’agit. Si ce sont des IGM, cela veut dire qu’ils sont récents et que le contact avec le virus remonte à une huitaine de jours seulement. En revanche, si ce sont des anticorps IGG, qui vivent plus longtemps, c’est que le contact remonte à plusieurs mois" précise Paolo Narcisi. Un prélèvement nasal permettra ensuite au laboratoire de faire le test moléculaire mettant en évidence le matériel génétique du virus, son précieux RNA, porteur de tant d’informations sur le Covid et aussi sur sa circulation.

"Toutes ces informations que nous recueillerons seront ensuite croisées avec d’autres données telles que les déplacements des personnes, l’incidence de leur profession, les contacts qu’ils auront eu avec d’autres personnes, l’influence de la météo sur l’expansion de la contagion… Bref, dans quelques mois on aura une photographie de l’épidémie au plus près du terrain. On pourra aller jusqu’à un niveau de recoupement d’information tel que, par exemple, on pourra identifier l’heure de la ligne de bus qui aura transporté des passagers amenant le virus dans la vallée. Ce n’est qu’un exemple mais imaginez que l’on pourra découvrir de tels voies de contamination sur un échantillon de population déjà relativement important", conclut avec certitude Paolo.

Une fois la photographie prise en Val Susa, c’est aux étudiants et chercheurs de l'Institut d'hygiène et de médecine préventive de l'université de Turin et de la chaire des maladies infectieuses de l'université de Gênes qu’il appartiendra de la développer. En croisant des dizaines de milliers de données diverses et variées relevées sur 14 milles personnes qui possèdent chacun en eux une petite partie du mystère qui fait courir le monde depuis bientôt une moitié d’année.

 

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