Médecin à Clermont-Ferrand, elle écrit un livre sur la crise Covid : « Il y avait une forme de déni »

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Écrit par Solenne Barlot

Margot Smirdec est médecin hospitalier à Clermont-Ferrand. Quand la crise sanitaire du Covid 19 s’abat sur le personnel soignant, elle est en première ligne. Pour tenir, elle raconte son expérience dans un journal de bord, qui est désormais publié.

« Je m’appelle Margot. Je suis médecin paraît-il. Je suis même anesthésiste-réanimatrice. C’est un métier à la mode depuis peu. Tendance printemps 2020. » Quelques mots pour se présenter et Margot Smirdec, médecin à Clermont-Ferrand, nous plonge dans le chaos. Elle raconte avec ses mots la crise du Covid, qui s’est abattue sans qu’on l’attende sur un hôpital démuni. Dans un journal de bord, elle couche sur le papier son vécu, au départ pour elle seule puis pour les autres : « Au départ, c’était cathartique. Quand j’ai commencé à écrire ce n’était pas pour publier un livre. J’en avais besoin pour tenir. Il y avait quand même quelque chose qui m’animait. Ce qu’on était en train de vivre était tellement hallucinant, il se passait des choses qui n’étaient pas dites, qui n’étaient pas connues et qui sont vraiment importante et on devait en prendre note pour ne pas oublier. Je me disais que le récit, le fait de se mettre dans la peau de quelqu’un, c’était important pour permettre à l’autre de comprendre ce qui s’est vécu. »

"La malveillance succède à l'incompétence"

« Mais là, il surgit face à moi : le Covid est là. Invisible, impalpable, inaudible, insondable, inodore, incolore, il sème partout la mort », écrit Margot. Et, petit à petit, elle perd confiance en les dirigeants, comme elle le raconte : « Ce qui m’a marqué, c’est d’avoir le regret de constater que j’avais raison : je pensais depuis longtemps que les personnes en poste de décision n’étaient pas très compétentes et qu’elles n’avaient pas l’intention d’œuvrer pour le bien commun. Malheureusement, j’en ai eu la preuve à cause du Covid. Dans ce que je vivais au quotidien auprès des malades, dans ce projet de concevoir un respirateur artificiel à bas coût… De croiser toutes ces informations confirmait mon intuition. Il y avait une complète déconnexion, une absence de confiance dans les personnes de terrain et un manque d’esprit pratique et de connaissance de l’être humain. Surtout, il n’y avait pas de bonne intention. Ce que je décris dans mon livre, c’est que la malveillance succède à l’incompétence. »

Un serment "hypocrite"?

Elle en arrive même à se demander si son serment d’Hippocrate n’est pas « hypocrite ». Margot Smirdec a l’impression de ne plus pouvoir faire son travail : « L’organisation actuelle de la société permet difficilement au médecin d’honorer son serment. C’est hypocrite dans le sens qu’il y a une forme de déni, on fait semblant que c’est le cas mais ça ne l’est pas. Ce qui est compliqué c’est qu’il y a beaucoup de gâchis, des moyens qui ne sont pas mis au bon endroit. On ne permet pas au soignant de prendre soin des patients. L’organisation du système de santé est, selon moi, profondément hypocrite. Des infirmiers et infirmières le décrivent bien, elles sont empreintes d’une grande culpabilité, on leur demande de faire des actes qu’elles n’ont plus le temps de prendre soin. Ça fait souffrir les patients mais aussi les soignants. Ça joue beaucoup dans la fuite des personnels médicaux, en plus des salaires qui sont loin d’être mirobolants. Les soignants continuent de le faire pour la plupart, mais à leurs dépens. » Et pendant ce temps, les grèves à l’hôpital se multiplient, les soignants dénoncent leur souffrance.

Une augmentation de la charge de travail

Pour elle, le Covid aurait pu être l’occasion de donner plus de moyens à l’hôpital. Une occasion manquée selon le docteur Smirdec. « On aurait pu avoir la lucidité ou la décence de se remettre en question suite à cette crise qui a clairement montré les défaillances, or ça n’a pas du tout été le cas. La fermeture des lits d’hospitalisation s’est poursuivie. Il n’y a pas cette conscience qu’on rentre dans un phénomène vicieux des départs, où la charge de travail augmente pour ceux qui restent. Aujourd’hui, on est vraiment rentré dans le dur. Ça s’est aggravé dans le sens où, dans les médias, il y a eu une place énorme accordée à la technique : le vaccin, la réanimation… La première des choses à faire, c’est la prise en charge sociale. Les gens arrivent chez nous au bout d’années et d’années de misère sociale, d’isolement… C’est trop tard. Mais ça rassure de sauver des gens avec toute cette technique. »

"Je suis toujours assez optimiste"

Margot Smirdec en est convaincue, la réaction a été trop tardive : « Sur le moment ce n’était probablement pas audible. On était abreuvés du matin au soir de saturation d’informations, de stress et d’ennui, autour de la peur du virus. Les gens étaient complétement sidérés. Au début, même à l’hôpital, on faisait comme si de rien n’était, alors qu’on avait les échos de ce qui se passait à Strasbourg, à Compiègne… Quand j’ai dit qu’on devrait peut-être un peu anticiper, on m’a renvoyée dans mes 22. Il y avait une forme de déni je pense. » Malgré tout, elle garde la foi : « Je suis toujours assez optimiste même si j’ai la sensation qu’après cette crise, on est dans une forme d’amnésie, c’est comme si le Covid n’avait jamais existé. Je suis contente d’avoir écrit ce livre, ce journal de bord. On a oublié le confinement, le couvre-feu, toutes ces mesures liberticides… On a un devoir de mémoire, de tirer les leçons de cette crise. Mais je reste optimiste parce que je trouve que beaucoup de personnes ont eu une forme de prise de conscience. On arrive à parler de beaucoup de choses, de l’organisation de la société, de ce qui compte vraiment pour les gens ». Le livre Mon blanc de travail est accessible aux éditions Librinova.