Morvan : il part "à la poursuite du train fantôme", cette ligne abandonnée depuis 10 ans entre Autun et Avallon

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Écrit par Lisa Guyenne

Le journaliste Pierre Demoux a parcouru à pied les 85 km de l'ancienne ligne de chemin de fer qui relie Autun et Avallon, mise à l'arrêt fin 2011, à la rencontre des habitants de ce territoire. Il en tire un livre, publié ce 18 mai. Entretien.

Journaliste au quotidien Les Échos, Pierre Demoux, originaire d'Étang-sur-Arroux en Saône-et-Loire, publie ce 18 mai aux éditions La Tengo "À la poursuite du train fantôme". Le récit d'un voyage à pied de 85 km, le long de l'ancienne ligne de chemin de fer du Morvan qui reliait Autun à Avallon jusqu'à fin 2011. Dans ce livre, 12 étapes et des rencontres avec les habitants pour évoquer le passé et l'avenir de leur région.

France 3 Bourgogne : d'où vous est venue cette idée ? 

Pierre Demoux : "Après être parti pour mes études à Paris, je suis revenu vivre à Auxerre avec ma femme il y a quelques années. En allant rendre visite à ma famille du côté d'Étang-sur-Arroux, je passais régulièrement devant cette voie ferrée qui a fermé fin 2011. J’avais depuis un moment l’idée d’écrire un livre sur le Morvan. Puis les confinements sont arrivés, avec l’impossibilité de voyager. Alors entre deux confinements, à l’été 2020, j’ai pris un billet de train pour Avallon, et j’ai été à pied jusqu’à Autun avec l’idée de multiplier les rencontres et de parler du Morvan d’aujourd’hui."

Vous avez suivi les rails de l'ancien chemin de fer ?

Pierre Demoux : "Oui, avec quelques pas de côté. Toutes les histoires que je raconte au fil de mes 12 étapes partent des alentours de la voie ferrée. Chaque histoire permet de raconter un aspect, un enjeu du Morvan d’aujourd’hui : la gestion des forêts avec la question des coupes rases, le retour du loup et la manière dont les éleveurs font face à cette nouvelle menace, le problème de la reconversion la façon de redonner vie à cette voie ferrée… Il y a par exemple, à Dracy-Saint-Loup, des Américains qui ont créé des chambres d’hôtes dans d’anciens wagons-lits. Ce sont plein d’histoires qui montrent à quel point, certes, la ligne a fermé il y a 10 ans, mais que ce n’est pas une fatalité non plus."

"Derrière le symbole d’un service public qui ferme, le territoire continue de se renouveler. Certaines choses s’éteignent, d’autres renaissent.”

Pierre Demoux

"C’était aussi l’occasion de découvrir toutes les richesses de la région. Par exemple, DIM, qui est né à Autun et continue d’être le premier employeur de la ville. Il y a aussi Courtepaille : le restaurant de Cussy-les-Forges dans l’Yonne, le long de l’ancienne Nationale 6, a été le premier de la franchise à ouvrir en France ! Sur l’ancienne route des vacances, il a vu défiler toutes les stars et les personnalités politiques, des Trente glorieuses jusqu’aux années 90-2000."

"Ce sont plein de petites histoires qui, au départ, partent d’une anecdote mais révèlent un enjeu touchant à la fois le Morvan et globalement toutes les zones rurales."

Pierre Demoux

"Il y a aussi l’arrivée des néo-ruraux, dont on a beaucoup parlé pendant le covid. J’ai pris l’exemple de la communauté néerlandaise : beaucoup de gens vivant en ville aux Pays-Bas sont venus ici chercher ce que viennent chercher les autres citadins, l’espace, la nature, l’immobilier moins cher… Avec la question de comment ces gens, avec des cultures différentes, s’intègrent sur place."

Combien de temps avez-vous mis pour effectuer cette traversée ?

Pierre Demoux : "J’ai pris mon temps pour rencontrer les gens. Je n’ai pas voulu prendre ma tente et dormir seul dehors, donc je dormais chez l’habitant. J’ai mis un peu plus d’une semaine à parcourir ces 85 km."

Qu’avez-vous découvert ou redécouvert, personnellement, dans ce territoire ?

Pierre Demoux : "J’ai découvert la plupart des choses que je raconte dans le livre ! Déjà, je ne suis pas un gros aventurier. Voir les paysages à pied, c’est les redécouvrir autrement. Le long de l’ancien chemin de fer, la nature a repris ses droits. Il y a des ronces, par endroits les arbres commencent à repousser. Par ailleurs, je ne connaissais pas forcément toute l’histoire de la région. Je savais que le Morvan était l’un des premiers fournisseurs de sapins de Noël de France, mais je ne savais pas tout ce que cela impliquait : le ballet des camions pour transporter les arbres, le fait que cela fasse vivre toute l’économie de la région pendant les trois mois de fin d’année, tous les saisonniers employés..."

Comment avez-vous été reçu par les personnes que vous avez rencontrées ?

Pierre Demoux : "Je ne m’attendais pas non plus à être reçu à coups de fusil (rires), mais j’ai été étonné de l’accueil toujours bienveillant des gens. À chaque fois, ils ont pris le temps de me raconter leur vie, un aspect important du Morvan…La seule mauvaise rencontre que j’ai faite, si on peut dire, c’était dans la forêt vers Rouvray. Je devrais rencontrer un éleveur de chèvres et de brebis qui avait subi une suspicion d’attaque de loup récemment. Je suis dans la forêt, la nuit commence à tomber, et j’entends des bruits un peu flippants près de moi…

"À un moment donné, j’ai cru que j’allais me faire attaquer par un loup. Finalement ? C’était un chevreuil !"

Vous vous êtes focalisé sur les rencontres avec des habitants dans votre livre. Vous êtes-vous aussi penché sur les politiques et les pouvoirs publics ?

Pierre Demoux : "Ma priorité, c’était les gens, ceux qui travaillent ici et font vivre le Morvan. Mais je me suis aussi rapproché des pouvoirs publics pour toute la partie politique autour des transports : la SNCF, la Région. Même si cela ne constitue pas le corps du livre, ce qui se lit aussi en creux, c’est cette question des choix politiques : pourquoi décide-t-on de fermer une ligne et pas une autre ? Celle-ci est longtemps passée entre les gouttes."

"La fermeture de cette portion a signifié la fin du lien du territoire avec Paris et le reste du réseau ferré français. Qu’est-ce que ça implique sur la vie quotidienne des gens ?"

"Il faut aussi noter que ces dernières années, la ligne Autun-Avallon n’était plus très empruntée. C’est la question de l’œuf et de la poule : est-ce que la ligne a fermé par manque de fréquentation, ou la fréquentation a-t-elle chuté parce qu’il n’y avait pas assez de passages de train, avec des horaires qui n’arrangeaient pas les gens ? Aujourd’hui, la question de la fermeture d’une ligne se pose sur une autre portion, celle qui relie Autun à Étang-sur-Arroux. C’est un petit tronçon d’à peine 15 km, et c’est le dernier lien entre Autun et le reste du réseau ferré régional. Cette portion a fermé en 2020 au début du covid et son trafic reste suspendu aujourd'hui."