Besançon : d'une obligation de quitter le territoire à un baptême républicain, la belle histoire de la famille Aliu, originaire du Kosovo

Samedi 20 novembre a eu lieu un baptême républicain à Besançon. Aline Chassagne et Matthieu Guineberg, élus communistes, sont devenus la marraine et le parrain de Denis et Léart, deux jeunes originaires du Kosovo. Une cérémonie symbolique, chargée en émotions, pour valoriser un parcours remarquable. Récit.

"Quand les gens se mobilisent, ça peut modifier des destins." Ces mots prononcés par l'élue communiste Aline Chassagne, adjointe à la Culture à la Ville de Besançon, résument bien le moment d'union qui s'est déroulé samedi 20 novembre, devant le Centre Dramatique National de Besançon. Ce soir-là, le froid était au rendez-vous mais l’atmosphère fut réchauffée par les sourires sur les visages.

Une quarantaine de personnes s'est rassemblée pour assister au baptême de Léart et Denis, deux des quatre enfants de la famille Aliu. Cette dernière se bat depuis maintenant huit ans pour obtenir le droit de vivre légalement et en paix sur le sol français, et plus particulièrement à Besançon. Arrivés du Kosovo pour fuir des menaces et l'insécurité, les membres de cette famille ont redoublé d'efforts pour se faire accepter et pour gagner le droit d'intégrer pleinement la société française. Léart et Denis ont pour marraine Aline Chassagne et Matthieu Guinebert, élu communiste à la Région Bourgogne-Franche-Comté.

"On a quitté le Kosovo parce que ça n'allait plus pour nous. Il n'y avait plus de place pour nous là-bas. En tout cas pour nos parents, car nous nous étions encore petits. Mon père subissait des menaces. On avait peur pour notre sécurité" explique sans trop s'attarder sur les détails Denis. Ancienne province serbe, le Kosovo est un État fragile. C'est aussi l'un des États les plus corrompus d'Europe, selon Transparency International. Malheureusement pour la famille Aliu, la France a placé depuis 2011 le Kosovo sur la liste des pays d’origine sûrs. Les ressortissants kosovars n'ont donc plus accès au statut de réfugiés. Pour obtenir un titre de séjour ou une régularisation, il ne leur reste plus qu'à déplacer des montagnes.

"Permettre ce type de cérémonies dans un cadre municipal"

À 23 ans, le grand jeune homme au sourire franc et au regard doux est devenu l'un des piliers de sa famille, en tout cas sur le plan administratif. Il semble connaître tous les dispositifs d'aide aux demandeurs d'asile et a très bien compris que pour obtenir une régularisation en France l'engagement et l'irréprochabilité étaient de mise. Arrivé sans un mot de français en bouche, il parle désormais couramment notre langue, tout comme ses trois frères. "Il y avait des chocolats qui s'appelaient "merci". On ne connaissait que ce mot, toute la famille... "Merci", c’est tout. Pour aller acheter un chewing-gum on y allait les six ensemble" se souvient-il, avec une certaine forme de pudeur. Une pudeur qu'on retrouve lors de la cérémonie de baptême, notamment quand les deux jeunes remercient leurs parrain et marraine et tous les gens qui les ont aidés à en arriver là. 

"C’est une démarche très citoyenne, mais moi ma place est un peu multiple. Il y a ce lien d'amitié avec la famille Aliu, mes convictions politiques et certainement aussi, en toile de fond, l'interpellation aux autres élus sur la nécessité qu’on puisse permettre ce type de cérémonies dans un cadre municipal" explique Aline Chassagne, qui a créé au fil des mois de solides liens avec Denis. L'élue communiste aurait aimé que l'événement puisse se dérouler en mairie de Besançon.

Je ne suis pas un sous service de la préfecture. Je ne suis pas toujours en accord avec la politique de l'État et notamment la politique d’asile et d’accueil. Si on ne dérange jamais les lignes établies, à quoi on sert ? Ça passe aussi par ce genre d’actes.

Aline Chassagne, ajointe à la Culture à Besançon

La joie qui se dégage ce samedi 20 novembre dénote totalement avec certains moments traversés, comme le détaille Denis : "On a reçu deux obligations de quitter le territoire en 2020. On vivait cachés. C'était très dur. On ne dormait pas la nuit, on tremblait de peur... Pourtant, nous étions très entourés, on a reçu beaucoup de soutien depuis plusieurs années..."

Toute la famille travaille dans des secteurs dynamiques où les offres d'emplois pullulent et où les candidats sont rares. Denis a passé son CAP peinture, Donik a un CAP maçonnerie, Léonard un BEP en Systèmes électroniques et numériques, et le plus jeune, Léart, encore mineur, est actuellement en bac professionnel commerce. Leur mère oeuvre activement à la Croix Rouge et leur père travaille également et dispose d'une promesse d'embauche, tout comme deux des quatre frères. Ils attestent aussi à eux six d'une batterie de certificats annexes (sécurité incendie, sécurité civile, don du sang...). Donik a même été lauréat de la "victoire de la persévérance" à l'EREA Fournier, en 2016.

À l'heure où les flux migratoires sont devenus ultra-réglementés, les pouvoirs publics et les préfectures attendent des demandeurs d'asile des preuves d'intégration toujours plus importantes et une obstination à toute épreuve. La famille Aliu fait office d'exemple en la matière.

"Le cliché des gens qui viennent d’autres pays, qui ne bossent pas, qui profitent du système... On en est hyper loin. Ils ont des leçons à nous donner en matière de citoyenneté. Ils emmènent des valeurs à notre vie et à notre pays" insiste Aline Chassagne, rejointe par Matthieu Guinebert : "Cette cérémonie nous permet de mettre un coup de projecteurs sur des milliers de femmes et d'hommes à qui l'on refuse sans cesse de pouvoir vivre comme des êtres humains, que sans cesse la société rejette. Mettre en avant leur richesse, leur courage, le courage de s'accrocher, de faire des études, de trouver du travail, d'aimer la France, alors même que dans ce pays certains ne les considèrent pas comme des êtres humains. Je suis très fier d'être leur parrain."

"Ils n'ont pas de dette envers moi"

La cérémonie républicaine n'a pas de valeur juridique mais est hautement symbolique. Le but pour la marraine et le parrain et pour les personnes mobilisées est de permettre à la famille Aliu d'obtenir une régularisation définitive. Pour l'instant, elle dispose d'un titre de séjour d'un an, jusqu'en juillet 2022. Aline Chassagne, que Denis avoue considérer comme sa grand soeur, est optimiste pour la suite même si l'incertitude persiste. Le jeune homme regarde en direction de l'élection présidentielle de 2022. Il suit régulièrement les actualités politiques. Les débats nauséabonds entretenus par certains candidats, et notamment par l'extrême droite, l'inquiètent au plus au point. "Ça peut avoir une incidence sur notre situation. Qui va passer ? C'est inquiétant c'est sûr, ça fait peur" se questionne-t-il, avec cette crainte constante de voir le peu de droits qu’ils possèdent à présent un jour disparaître.

Quoi qu'il arrive, Denis et Léart, et par prolongement leurs deux autres frères ainsi que leurs parents, font désormais partie intégrante de la République française, par les liens qui les unissent avec leur marraine et leur parrain et à travers la famille symbolique qu'ils sont parvenus à créer autour d'eux. "Je veux dire à la famille Aliu qu’ils n’ont pas de dette envers moi. Plein d’autres familles méritent également qu’on s’attarde sur leur histoire et que des gens se mobilisent pour leur parcours" conclut Aline Chassagne. 

* Contactée par nos soins au sujet de la situation administrative de la famille Aliu, la préfecture du Doubs n'a pas encore répondu à nos sollicitations.

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