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L'homme aux 292 alphabets

Thomas Huot-Marchand dans son atelier à la friche artistique de Besançon / © Emmanuel Rivallain
Thomas Huot-Marchand dans son atelier à la friche artistique de Besançon / © Emmanuel Rivallain

Connaissez-vous le Luo, l'Elymaïc, le Cham ? Peut-être pas. Lui en revanche a étudié tous ces alphabets, anciens ou contemporains. Il y en a 292 au total dans le monde. Thomas Huot-Marchand est typographe. Rencontre avec un homme de lettres reconnu dans le monde entier. Un Bisontin majuscule.
 

Par Emmanuel Rivallain avec Marie-Pierre Goisseaud

L’emploi du temps de Thomas Huot-Marchand est réglé comme une machine à écrire. En début de semaine, il travaille à Besançon au bord du Doubs. Ensuite il part à Nancy où il dirige l’ANRT, l’Atelier national de recherche typographique, l’épicentre de la typographie en France.
On a tous eu -sans le savoir- les mêmes expériences de typographie. Le tableau de test d'acuité visuelle chez l’ophtalmo, du plus gros au plus petit, l’abécédaire de la grande tante encadré dans le salon. Mais lui ? Nous l’avons rencontré à Besançon, dans sa boite à lettres. "Petit, déjà, j’étais attiré par les lettres, les titres des livres. A l’adolescence, le graffiti a transformé ma vie et m’a conduit progressivement vers la calligraphie puis la typographie. Le graffiti comme la typo tord les mots pour mieux les exprimer. Et ça, ça me plait énormément. Cela a quelques conséquences. Je peux m’arrêter à la surface d’une livre. Un livre mal composé me choque. Je ne pourrai pas le lire."
 
Une heure passée avec cet homme de lettres suffit pour vous faire regarder l’alphabet comme une suite d’insectes passionnants.

Chaque lettre a un squelette qu’il faut bien étudier. Chaque lettre joue une chorégraphie.
 

Conception d'un caractère d'alphabet à partir du squelette de la lettre N / © Emmanuel Rivallain
Conception d'un caractère d'alphabet à partir du squelette de la lettre N / © Emmanuel Rivallain

Pour le typographe le choix de la police de caractère va transformer le sens du mot. "La typographie me fascine parce qu’elle va colorer l’écriture. Elle va créer l’environnement visuel des mots. Le choix de la typo me fait penser au comédien qui cherche le ton, la voix d’un texte. Plus simplement, si vous écrivez « Bonjour » en capital gras ou en italique, vous n’aurez pas le même rendu. Selon le choix, on entendra la personne crier dans la pièce ou chuchoter, et pourtant c’est le même mot."


Le "Minuscule", caractère Lilliputien


Thomas Huot-Marchand pousse les expériences typographiques assez loin. Il a édité sur une seule feuille « Les Voyages de Gulliver » de Swift. Un ouvrage de plus de 400 pages tout de même ! Pour cela, il a créé une police de caractère, le « Minuscule ». Le titre est en corps 300, le dernier chapitre et la dernière phrase en corps 1, quasiment illisible à l’œil nu. Il faut une loupe pour finir la lecture.

« Pour Gulliver j’ai dû aller le plus loin possible dans la forme de la lettre, à la limite de la caricature. L’enjeu était de lire le plus facilement possible le plus loin possible. Ainsi le O devient un carré. »

 

Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift sur une seule affiche en police Minuscule. / © Photo Emmanuel Rivallain
Les Voyages de Gulliver de Jonathan Swift sur une seule affiche en police Minuscule. / © Photo Emmanuel Rivallain
Il faut une loupe pour lire le texte en corps 2. Le O devient carré. / © Photo Emmanuel Rivallain
Il faut une loupe pour lire le texte en corps 2. Le O devient carré. / © Photo Emmanuel Rivallain


Le typographe bisontin vit partiellement de ses lettres. Il est rémunéré en royalties sur les licences vendues, les polices de caractères qu’il a dessinées ("Minuscule", "Garaje", "Minerale"). Il travaille pour les théâtres (grands consommateurs de lettres pour les affiches) mais aussi parfois pour des hôtels. La Metro Goldwin Mayer lui a commandé une police pour son centre à Las Vegas. Les lettres mesurent 5 mètres de haut ! 

C'est à Besançon que l’on croise le plus les alphabets de Thomas Huot-Marchand. Cliquez sur cette carte et vous découvrirez des typos qui vous sont peut-être familières. Est-ce un hasard, Besançon se loge dans la boucle du Doubs qui forme un très bel Omega !
 


Le projet Unicode

Thomas Huot-Marchand est l’une des chevilles ouvrières d’un projet –n’ayons pas peur des mots- universel. Ce travail de plusieurs années associe l’école de Nancy, l’université de Berkeley aux Etats-Unis et l’université de Mayence en Allemagne (ville de Gutenberg, inventeur de l’imprimerie et quelque part premier des typographes).

« Avec des linguistes, on s’est posé la question. Combien y a t-il de systèmes d’écriture à travers le monde ? Sont-ils tous codifiés ? Codifier, pour nous, cela veut dire que chaque caractère (le A par exemple) bénéficie d’un identifiant unique reconnu et accepté de ceux qui utilisent cet alphabet. On connaît bien les alphabets latins. Mais il y en a beaucoup d’autres, non latins. Nous avons recensé 292 alphabets. Beaucoup sont des alphabets vivants, d’autres sont anciens et non utilisés. Il y a aussi des alphabets fictionnels, comme le "Klingon" bien connu de la communauté des fans de Star Trek. A leur demande nous avons dessiné et encodé cet alphabet. Les fans de Tolkien et du "Seigneur des Anneaux" nous ont contacté eux aussi mais le travail reste à faire.» 

Ecoutez cette émission de France Culture sur le "Klingon" du 1er mars 2019 :


Le résultat de ce travail tient dans une affiche intitulée The World’s writing System. Les 292 alphabets sont cités à travers une lettre, ou un idéogramme, un signe, un symbole. « Pour résumer il a fallu trouver l’équivalent du A dans toutes les langues. »

L’alphabet latin a 26 signes, l’hébreu une vingtaine, le chinois en a plus de 60 000 !


En haut de l’affiche, les plus vieux alphabets comme l’alphabet cunéiforme datant d’il y a 5000 ans. En bas les plus récents. Chaque représentant d’alphabet est en bleu ou en orange. En bleu, les signes et donc les alphabets déjà codifiés. En orange, ceux qui le seront un jour. Pensez tout de même qu’il faut des heures voire des semaines au typographe pour réaliser et normaliser un seul caractère. L’alphabet latin a 26 signes, l’hébreu une vingtaine, le chinois en a plus de 60 000 !
 
Thomas Huot-Marchand devant un caractère de l'alphabet Bronze Script, utilisé en Asie orientale vers -1000 av. J.-C. / © Photo Emmanuel Rivallain
Thomas Huot-Marchand devant un caractère de l'alphabet Bronze Script, utilisé en Asie orientale vers -1000 av. J.-C. / © Photo Emmanuel Rivallain

 
L’affiche est un très beau résumé en soi. Plein de mystères. Au premier regard le Mixtec, le Cham, le Bamum ne laissent personne indifférent.
Pour trouver l’affiche il faut s’adresser à l'université de Mayence. 

Une version vidéo de tous les caractères de tous les alphabets du monde existe aussi. Une expérience hypnotique et osons le dire, hallucinante. Le film dure 2h30. Dans ce défilé de caractères, l’alphabet latin occupe 25 secondes du film, une toute petite partie des 109 000 signes qui défilent. Les deux tiers sont des caractères japonais, coréens et chinois.
 


Pourquoi graver dans le marbre des alphabets ? En quoi est-ce utile ?
« Certains peuples ont des systèmes d’écriture vivants mais ils ne peuvent pas communiquer à travers le monde dans leur écriture, tout simplement parce qu’elle n’est pas codée. Un exemple. Nous avons travaillé avec les indiens Cherokee. Nous avons établi avec eux leur alphabet. Quelques années après, Apple a intégré cet alphabet. L’effet boule de neige a été énorme. Les indiens Cherokee peuvent désormais s’envoyer des SMS dans leur langue ! Le vrai danger c’est l’uniformisation. Notre travail aide des peuples à revendiquer leur culture. Autre exemple, le plus beau pour moi, il vient d’Afrique. Nous avons été approchés par deux frères habitant en Guinée et appartenant à l’ethnie Fulani, plus connue sous le nom de Peuls. Leur langue, l’Adlam, était jusqu’alors transcrite en alphabet latin ou arabe mais ces deux versions n’étaient pas fidèles. Le projet Unicode a donc donné une forme et ainsi l’Adlam a été sauvé. Aujourd’hui, 1 million de personnes peuvent échanger des textes. Je pense qu’on a été utiles.» 

Pour en savoir plus sur la belle histoire de ces deux frères guinéens, nous vous invitons à lire l'article de GuineeNews.org 
 
Le signe le plus emblématique de l'alphabet Cherokee. / © Photo Emmanuel Rivallain
Le signe le plus emblématique de l'alphabet Cherokee. / © Photo Emmanuel Rivallain


A titre indicatif, les experts de l’Unicode analysent aussi les nouveaux émojis inventés chaque année. La démarche est la même que pour les alphabets. Mise en forme, discussions et validation d'un symbole compris de tous.
 
Thomas Huot-Marchand est membre de l’Alliance graphique Internationale. Parmi ses dernières créations, la typo de la revue America, revue sur la littérature américaine et la nature.

Et après ? Thomas Huot-Marchand va bientôt partir à Pasadena, aux Etats-Unis, au Centre d’Art du Design. Il va passer 6 semaines en résidence. Une reconnaissance pour le bisontin. Les Californiens invitent chaque année celui ou celle qu’ils considèrent comme le meilleur typographe du monde. Thomas Huot-Marchand est incontestablement un type haut dans la typo. 
 

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