“Je prends soin des défunts pour aider les vivants” : des thanatopracteurs nous racontent leur métier

Marion Chinal exerce le métier de thanatopracteur en Franche-Comté / © Pascal Sulocha - France Télévisions
Marion Chinal exerce le métier de thanatopracteur en Franche-Comté / © Pascal Sulocha - France Télévisions

Son sourire est celui de la vie. Marion Chinal, travaille au quotidien avec la mort. Dans son discret véhicule blanc, la jeune femme de 34 ans sillonne les routes de  Franche-Comté. Son métier consiste à prodiguer des soins funéraires à celles et ceux dont le cœur a cessé de battre.
 

Par Sophie Courageot et Pascal Sulocha

Brutalement. Des suites d’une longue maladie. Ou fauchés en une fraction de seconde par un accident de la route. Ces défunts rythment le quotidien des journées de travail de Marion Chinal.

 
© Pascal Sulocha - France Télévisions
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Quels sont les gestes, les techniques d'un thanatopracteur ? 


Ce matin-là, Marion Chinal se rend au funérarium du val de Vennes à Orchamps-Vennes dans le Doubs. Les premières brumes d’automne font leur apparition, recouvrant les sapins comtois. 

La famille d’une octogénaire décédée quelques heures plus tôt a demandé des soins funéraires de conservation. Après une heure de travail, Marion Chinal transporte la défunte dans le petit salon du funérarium. Les familles, voisins, proches vont venir lui rendre un dernier hommage. Une tradition qui ne se perd pas en milieu rural.

Le travail du thanatopracteur consiste à ralentir le processus de métamorphose des corps, éliminer au maximum les bactéries, et redonner un visage le plus digne possible aux défunts. Avec des mots simples, Marion Chinal nous explique les gestes qu’elle pratique lors d’un soin funéraire : « Nous injectons un produit via les artères du défunt, afin de lui donner un aspect reposé. Ce produit va redonner au corps les couleurs de la vie, atténuer les lividités. Pendant le soin, on masse le corps du défunt pour que ce produit pénètre.  Si la personne est morte de maladie, d’un traumatisme ou d’une mort violente, notre but, c’est d’atténuer les traits de douleur. Nos efforts portent sur le visage et les mains. Durant notre intervention, nous ponctionnons aussi tous les liquides biologiques du défunt ». 

A la fin de son travail, le thanatopracteur pose parfois un soupçon de maquillage. Il arrive que les funérariums et les familles lui fournissent une photo du défunt. Marion Chinal va s’efforcer de rendre à cette personne des traits les plus proches de la réalité, jusqu’à reproduire la coiffure que cette dame aux cheveux blancs aimait tant. 

 
Le laboratoire de thanatopraxie accueille les défunts. / © Pascal Sulocha - France Télévisions
Le laboratoire de thanatopraxie accueille les défunts. / © Pascal Sulocha - France Télévisions
 

Table réfrigérée, carrelage : un décor de bloc d'hôpital


Il est l’homme-orchestre de ce ballet qui se met en route à chaque décès. Michael Ulas, 44 ans est le jeune patron de ce tout récent funérarium du Doubs. Il est aussi thanatopracteur et compagnon dans la vie de Marion Chinal. Le couple s’est rencontré lors d’une formation. 

Michael Ulas nous fait visiter le laboratoire de soins. Une pièce simple et dépouillée où il dépose les défunts transportés dans son véhicule funéraire. Une grande croix dorée est présente au milieu des produits de soins et machines. Elle est là quand le défunt était pratiquant. Dans le Haut-Doubs, la religion catholique est encore très ancrée. 

« Je ne sais pas si on se prépare à travailler au quotidien avec les morts. Je pense qu’on est fait un peu pour ça » nous confie Michael Ulas. « Moi, je travaillais à l’usine à temps plein la nuit, et le jour, je faisais un petit contrat aux pompes funèbres, c’est là que j’ai découvert la thanatopraxie » dit-il. « Je n’ai jamais eu cette difficulté d’approche d’un défunt. Je suis persuadé qu’être soignant est plus dur que notre métier, c’est incomparable pour moi, car les soignants voient mourir des patients qu’ils ont accompagné » explique Michael Ulas.

 
Michael Ulas est thanatopracteur et responsable d'un funérarium dans le département du Doubs. / © Pascal Sulocha - France Télévisions
Michael Ulas est thanatopracteur et responsable d'un funérarium dans le département du Doubs. / © Pascal Sulocha - France Télévisions


"On peut faire ce métier et garder le sourire"


Jeune. Et encore en plein apprentissage. Stéphanie Jaillet sera bientôt thanatopractrice. Elle est en fin de formation. Pour valider son diplôme national, la jeune femme doit pratiquer 100 soins de conservation. Elle apprend les gestes du métier aux côtés de Marion Chinal. 

En deux mois, les deux jeunes femmes ont parcouru près de 7 000 km sur les routes du Doubs, Jura et du Territoire de Belfort. « Moi, j’ai choisi ce métier. J’étais conseiller funéraire. Ça m’a toujours intrigué. C’est plus dur d’être conseiller funéraire et de faire face aux familles dans la douleur que d’être thanatopracteur… Et puis ne pas faire un métier comme les autres, je trouve ça bien. Quand on dit aux gens qu’on est « thanatho », ils ne savent pas ce que c’est. Ils ont du mal à comprendre qu’on fait ce métier, qu’on garde le sourire, qu’on vit ! » lance la trentenaire. 

 
Stéphanie Jaillet espère être prochainement diplômée en thanatopraxie. / © Pascal Sulocha - France Télévisions
Stéphanie Jaillet espère être prochainement diplômée en thanatopraxie. / © Pascal Sulocha - France Télévisions


Thanatopracteur, un métier récent et encore mal connu

La thanatopraxie porte aussi un autre nom. Elle est appelée embaumement dans certains pays comme le Royaume-Uni, le Canada ou les Etats-Unis. Le terme thanatopraxie vient des mots « thanatos », la divinité grecque de la mort et « praxein » qui veut dire opérer, exécuter une opération manuelle. Jusqu'au milieu des années 1960,  les médecins pratiquaient les soins funéraires. « Les obsèques se déroulaient à l’époque très rapidement. Les pompes funèbres déposaient au domicile des défunts de gros blocs de glace, les lits réfrigérants n’existaient pas » raconte Michael Ulas. La thanatopraxie s’est professionnalisée à la fin des années 80. La formation dure aujourd’hui entre un et deux ans.
 
© Pascal Sulocha - France Télévisions
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Rencontrer les proches des défunts est parfois difficile à vivre


Travailler avec la mort, c’est se confronter parfois à des moments douloureux. Michael, Marion et Stéphanie en ont tous connu. « On a l’habitude de voir des morts. Notre mental est préparé. On prend de la distance pendant l'acte de soins. Mais parfois, quand on termine le soin et qu’on met le défunt dans le salon funéraire, là, on ne le voit plus comme avant. On le voit en tant qu’être humain. Et c’est là, à ce moment qu’on peut lâcher sur le plan émotionnel » confie Marion Chinal. Comme ce jour où elle s’est occupée d’un père et son fils décédés dans un accident de la route. Comme celui où elle a pris en charge un jeune mineur qui avait décidé d’en finir avec la vie. 

Marion Chinal s’est orientée vers la thanatopraxie à l’âge de 17 ans, tentée dans un premier temps par un travail dans la police scientifique. Elle a lâché le lycée pour suivre cette formation de thanatopracteur. À 20 ans, elle décrochait son premier contrat. Elle n’a cessé depuis de s’occuper des défunts. « On peut ne pas accepter la mort et faire ce travail. Moi, j’ai toujours eu peur de mourir et le fait de faire ce travail, cela ne m’enlève pas cette peur. Je pense que travailler avec la mort, ça me fait croire que je peux la maîtriser, mais en fait pas du tout ! » explique Marion Chinal. 
 
Marion Chinal a commencé à exercer le métier de thanatopracteur à l'âge de 20 ans. / © Pascal Sulocha - France Télévisions
Marion Chinal a commencé à exercer le métier de thanatopracteur à l'âge de 20 ans. / © Pascal Sulocha - France Télévisions

 


"Ces défunts qui ont du mal à quitter nos esprits"


Ces jours où le métier est empreint d'émotion, ces jours où un défunt ne lui sort pas de l’esprit, Marion Chinal qui fait partie d’un groupe de thanatopracteurs peut appeler un numéro où elle trouvera au bout de la ligne un soutien psychologique. Pour Stéphanie Jaillet qui débute dans le métier, le sentiment de solitude est présent. « Notre formation, c’est pas mal de théorie. On apprend tout de l’anatomie, de la réglementation funéraire, mais à l’école, on n’a pas de suivi psychologique » confie Stéphanie Jaillet. 

« Le thanatopracteur est celui qui arrive par la porte de derrière. Il travaille dans l'ombre. C’est un itinérant, un solitaire, mais il joue un rôle important dans l’aboutissement des obsèques » précise de son côté Michael Ulas. 

Ce métier leur apporte aussi beaucoup sur le plan humain. « Se dire tous les jours qu’on est vivants, savourer les choses…». Marion Chinal sait mieux que quiconque la précieuse valeur de la vie. 

Alors que la brume est en train de disparaître sur les paysages du Haut-Doubs, Marion Chinal nous ouvre le coffre de son véhicule professionnel orné d’un caducée comme celui des médecins. On y trouve des caisses de matériel métalliques soigneusement rangées. Un bac de stockage est destiné à recueillir les liquides biologiques du défunt. Une trousse de maquillage étonnement fournie. 

 
© Pascal Sulocha - France Télévisions
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Le formaldéhyde, un produit dangereux pour les thanatopracteurs


Marion Chinal travaille aussi au quotidien avec un masque à cartouche. Les thanatopracteurs utilisent en effet un produit dangereux pour leur santé. Le formaldéhyde.

Plus connu sous le nom de formol, ce gaz inodore est cancérigène. Il est à manipuler avec précaution dans un laboratoire ventilé. « Les techniques de thanatopraxie n’évoluent pas. Mais ce qui évoluera à terme, ce sont les produits utilisés. Pour trouver un produit stabilisant qui se rapprocherait du bio, et qui soit le moins polluant possible pour l’environnement et celui qui le manipule » explique Michael Ulas. « Le formol que nous utilisons est pour l’instant le seul produit capable de stabiliser des cellules sans les détruire. Les chercheurs ne trouvent pas pour l’instant d’autre produit… » regrette le thanatopracteur. 

À la fin de chaque soin de thanatopraxie, Marion Chinal attache une petite fiole à la cheville du défunt. Une fiole qui contient le produit injecté. En cas d’autopsie ou d’exhumation du corps des mois ou des années après, le médecin légiste aurait connaissance du produit injecté et de sa concentration.  Le « corps » pourrait encore livrer ses secrets.


La thanatopraxie est un libre choix des familles, elle est parfois obligatoire


En 2018, 39% des défunts en France ont fait l’objet de soins de thanatopraxie indique le rapport publié en juillet 2019 par la mission d’information sur la thanatopraxie du Sénat. Les soins de thanatopraxie ne sont pas une obligation pour les familles. 

Selon le rapport du Sénat, le prix d’un soin varie selon l’opérateur funéraire, la région et l’offre de thanatopracteurs sur le marché. Ce prix est libre. Les opérateurs de pompes funèbres du secteur public ont indiqué aux sénateurs vendre une thanatopraxie entre 280 et 370 euros aux familles. Les services funéraires de la Ville de Paris facturent une thanatopraxie autour de 400 euros indique le rapport de Sénat.

Sur son secteur, Marion intervient dans les maisons de retraite, les funérariums, plus rarement à domicile où l’intervention du thanatopracteur est très réglementée pour des raisons sanitaires.

« Les refus de pratiquer ce type de soins sont motivés par l’aspect financier. Ou le défunt avait choisi de lui-même un contrat d’obsèques sans l’intervention du thanatopracteur. Parfois certaines familles pensent que la toilette mortuaire a déjà été faite. Mais le soin de conservation et d’hygiène que nous pratiquons n’a rien à voir » ajoute-t-elle. Et puis parfois, les familles refusent avec cette formule qui revient souvent : « ll ou elle a déjà assez souffert, laissons-le tranquille »

Aujourd’hui en France, les soins de thanatopraxie restent facultatifs. Certaines compagnies aériennes, certains pays les exigent pour rapatrier des corps vers l’étranger. Les religions musulmane et juive n’acceptent pas la thanatopraxie. Elle n’est quasiment pas pratiquée en Suisse voisine, où le rapport au défunt n’est pas le même et ou les familles ne veillent pas les morts, explique Michael Ulas. En cas de mort suspecte, la justice peut retarder les soins de thanatopraxie. Ils sont interdits sur les défunts atteints d’un virus hautement contagieux comme le choléra ou la fièvre hémorragique.

 
Marion Chinal sillonne les routes de Franche-Comté pour prodiguer des soins de conservation aux défunts. / © Pascal Sulocha - France Télévisions
Marion Chinal sillonne les routes de Franche-Comté pour prodiguer des soins de conservation aux défunts. / © Pascal Sulocha - France Télévisions


Faire un autre métier, Marion Chinal ne l'envisage pas


Un motard s’est tué au petit matin sur une route du Haut-Doubs. Marion Chinal et Stéphanie Jailllet vont s’occuper du défunt. Trois êtres que rien ne prédestinait à se rencontrer. « Dans mon métier, il y a des gens très spirituels qui font ce métier pour cela. J’ai un collègue qui se sent "passeur d’âmes". Il y en a qui disent que c’est le corps du défunt qui nous choisit. Parfois, tout est improbable, le lieu, l’heure, et on y va » ajoute la jeune femme. Le véhicule blanc du thanatopracteur sillonne les routes par tous les temps, et sera confronté cet hiver aux routes enneigées du massif du Jura. 

« Pour l’instant, je me vois continuer à faire ce travail. Ce qui me ferait arrêter ? (silence)... Est-ce que perdre quelqu’un que j’aime me ferais arrêter parce que quand je ferais un soin, j’y penserais tout le temps ? Un accident sur la route ? Si physiquement, je ne peux plus... peut-être ? De ma propre volonté, je ne vois pas ce qui me ferait arrêter ce métier » confie la jeune maman. 

 
© Pascal Sulocha - France Télévisions
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"Aider les vivants à mieux vivre le deuil"


« La mort fait partie de la vie mais elle est encore tabou » ajoute Stéphanie future thanatopractrice. Certaines personnes ont toujours du mal à aller voir un défunt. Adulte comme enfant il faut leur laisser le choix sous peine de créer un traumatisme estime-t-elle. « Parfois certaines familles nous remercient, parce qu’on a fait un soin de thanatopraxie et quand ils ressortent du salon funéraire, ils nous disent que cette centenaire morte dans sa maison de retraite, ils l’ont trouvé belle" se souvient la jeune femme. Un dernier visage que le temps des obsèques effacera. Mais une dernière image d’un proche essentielle dans le processus de deuil.  « Faire un soin de conservation du défunt, nous on sait que c’est important pour les familles. Mais eux ne le savent pas » conclut Stéphanie Jaillet.

Prendre soin des défunts pour mieux aider les vivants. Stéphanie, Michael et Marion vont continuer ce discret travail de l’ombre. Un travail que ne soupçonnent pas les familles dans ce temps des larmes et des adieux à l'être cher.

 
Leur métier : Thanatopracteur, ou comment s'occuper des défunts / © Pascal Sulocha - France Télévisions
Leur métier : Thanatopracteur, ou comment s'occuper des défunts / © Pascal Sulocha - France Télévisions

 

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