TÉMOIGNAGES. "C'était comme l'enfer", quatre ressortissants afghans arrivés à Besançon après avoir fui les talibans se confient

Quatre ressortissants afghans arrivés à Besançon après la prise de pouvoir des talibans ont accepté de répondre à nos questions. Des récits glaçants qui rendent compte d'une situation extrêmement difficile sur place. Témoignages.
14 réfugiés afghans sont actuellement sur Besançon. Ils ont été évacués de Kaboul après la prise de pouvoir des talibans.
14 réfugiés afghans sont actuellement sur Besançon. Ils ont été évacués de Kaboul après la prise de pouvoir des talibans. © Jean-Stéphane Maurice - France Télévisions

Seize ressortissants afghans sont arrivés à Besançon fin août, après que l'Afghanistan et plus particulièrement la capitale Kaboul sont tombés aux mains des talibans. Malgré les promesses de changement, le groupe fondamentaliste dirige désormais d'une main de fer le pays, bloquant les moyens de communication, multipliant les exactions et les enlèvements

Nous avons pu nous entretenir avec quatre réfugiés afghans : deux trentenaires et deux pères de famille. Tous sont actuellement logés dans un foyer d'hébergement à Besançon et ont déposé une demande d'asile. Malgré la peur des représailles contre eux et leurs proches restés sur place, ils ont accepté de nous raconter un morceau de leur histoire.

"Quelque chose qui dépassait notre imagination"

Tous s'accordent sur un point. Tout est allé très vite et personne ne s'attendait à ce que les talibans fassent tomber Kaboul aussi rapidement. Karim*, la trentaine, travaillait pour le gouvernement dans la capitale afghane. D'une voix calme, après un profond soupir, il nous raconte les scènes dramatiques qu'il a vécu à l'aéroport de Kaboul : "C'était quelque chose qui dépassait notre imagination. C'était comme l'enfer. Autour de l'aéroport, il y avait des millions d'Afghans qui essayaient d'entrer dans l'aéroport pour partir à l'étranger. On a vu des situations vraiment vraiment difficiles... On a vu des familles qui avaient perdu leurs enfants. Des enfants qui avaient perdu leurs parents... On a vu pas mal d'enfants qui cherchaient leurs parents. On a vu des attentats... On a vu l'enfer."

Karim*, Mirwais*, Nabi* et Ahmad*, ressortissants afghans logés à Besançon, craignent pour leur sécurité et celle de leurs proches restés en Afghanistan.
Karim*, Mirwais*, Nabi* et Ahmad*, ressortissants afghans logés à Besançon, craignent pour leur sécurité et celle de leurs proches restés en Afghanistan. © Jean-Stéphane Maurice - France Télévisions

Ces scènes d'horreur, tous les ont vécues au moment d'être évacués de leur pays. Mirwais*, l'un des deux pères de famille qui a accepté de nous rencontrer, travaillait pour l'OTAN. Lui se trouvait déjà à l'aéroport au moment où des centaines de milliers d'afghans ont décidé de fuir par avion. Sa femme et ses quatre enfants l'ont rejoint pour pouvoir quitter le sol afghan.

"Ma famille a passé 30 heures dans un bus avant d’avoir la permission d’entrer dans l’aéroport. La procédure des talibans à ce moment-là, c’est que quand une femme est avec ses enfants et que son mari n’est pas là, elle ne peut pas quitter la ville. Ils ont demandé à ma femme où j’étais. Elle leur a dit que je travaillais à l’intérieur de l’aéroport. Ils ne voulaient pas la laisser passer, lui ont demandé de partir car je n’étais pas sur leur liste. Elle leur a demandé de vérifier. Ils ont pointé leurs armes sur elle, en lui disant que si elle ne restait pas calme, ils lui tireraient dessus. Ce moment a choqué toute ma famille" nous confie-t-il.

"Je suis triste pour mon pays"

Mirwais* tenait à mettre à l'abri sa femme, ses deux filles et ses deux fils dans un pays dans lequel ils peuvent aller à l'école sans crainte. "Il y a quatre mois, une explosion a tué 80 écolières en Afghanistan. On avait pris la décision dans la foulée de ne plus envoyer nos enfants à l’école. Nous remercions la France de nous accueillir. Nous sommes heureux car nos enfants vont avoir dans ce pays une bonne éducation" explique-t-il, tout en ayant une pensée émue pour tous ceux restés en Afghanistan, alors que personne ne peut prévoir comment la situation va évoluer.

Leur bonheur d'être en sécurité à Besançon n'efface pas la douleur d'avoir laissé derrière eux une partie de leur famille, leurs amis, ou encore leurs voisins. Les quatre hommes ont tous dans la tête leurs proches restés sur le sol afghan.

Découvrez le reportage d'Antoine Laroche, Sarah Rebouh et Jean-Stéphane Maurice :

Ahmad* a travaillé avec la coalition internationale. Il était lui aussi en grand danger de mort. Il nous explique : "Je suis venu avec ma femme et mes quatre enfants, mais mes frères, mes sœurs, ma mère et mon père ont dû rester en Afghanistan... Je suis content d’une chose : j’ai sauvé ma vie et celle de ma famille. Mais je suis triste pour mon pays. Dans les 20 dernières années, nous avions construit quelque chose, mais comme une tasse de thé jetée sur la table, ils ont tout détruit. Et nous n’avons plus rien maintenant."  

Selon lui, les talibans sont "comme les djihadistes", "ils ne sont pas ouverts d’esprit, ils ont une vision très stricte de l’Islam. Ils ne laissent pas les femmes et les gens faire ce qu’ils veulent." 

On pense à notre pays, à nos compatriotes, donc c'est vraiment difficile. On avait une vie là-bas, c'était notre pays, notre ville... Mais maintenant, c'est arrivé, il faut qu'on avance, on n'a pas d'autre choix. 

Karim*, ressortissant afghan

Nabi*, tout comme Karim*, travaillait pour le gouvernement depuis quelques mois lorsque les talibans sont arrivés au pouvoir. Le trentenaire venait de finir ses études en master quand Kaboul est tombée. "Même si avant les talibans il y avait quand même de l'insécurité, des insurrections, nous, la jeunesse afghane, on avait l'espoir de changer la situation. Moi, quand je travaillais j'avais vraiment envie de progresser, et peut-être d'être un jour un élément utile dans le gouvernement. Malheureusement, tout a changé en deux semaines"  témoigne le jeune homme au regard perçant.

Les réfugiés afghans scrutent les nouvelles de leur pays.
Les réfugiés afghans scrutent les nouvelles de leur pays. © Jean-Stéphane Maurice - France Télévisions

 

Il nous raconte que le chemin pour arriver jusqu'à Kaboul a été très compliqué. Il a dû traverser huit provinces pour rejoindre l'aéroport. "Pour moi, c'était quelque chose d'inacceptable de vivre avec ces gens, les talibans, surtout pour nous les jeunes qui avons vécu la démocratie, qui sommes nés après l'arrivée du gouvernement. Ils nous disent qu'ils nous pardonnent si on travaille avec eux... Mais, nous pardonner de quoi ? Ce sont eux qui ont fait exploser les écoles, ce sont eux les criminels, qui ont tué des milliers d'innocents. On ne peut pas faire confiance aux talibans. On ne peut pas vivre en sécurité avec eux" lâche-t-il.

Lui aussi le dit sans détour : "Le seul choix pour moi, c'était d'arriver à Kaboul"

Je suis content d'avoir quitté le pays, mais malheureusement, beaucoup de gens avaient l'espoir de faire leurs études, de vivre dans de bonnes conditions, mais à mon avis tout est détruit pour eux. Il n'y a aucun espoir.

Nabi*, ressortissant afghan

L'un des ressortissants afghans qui a accepté de répondre aux questions de notre journaliste Sarah Rebouh.
L'un des ressortissants afghans qui a accepté de répondre aux questions de notre journaliste Sarah Rebouh. © Jean-Stéphane Maurice - France Télévisions

Malgré la peur au ventre et les risques, Nabi*, Ahmad*, Mirwais* et Karim* ont choisi de témoigner pour faire connaître la situation de leur pays et pour sensibiliser les Européens sur le sort des Afghans. Mirwais* communique constamment via une messagerie en ligne avec des proches toujours bloqués en Afghanistan. Il nous demande de passer un message au gouvernement français et aux autorités. "Il ne faut pas que le gouvernement français oublie les Afghans. Il faut qu'il continue à les aider car beaucoup de gens risquent leur vie et doivent sortir du pays" nous dit-il, en nous montrant le groupe de discussion sur son téléphone.

"L'ensemble des services de l’État reste pleinement mobilisé pour assurer de nouvelles évacuations dès que possible de nos compatriotes qui resteraient sur place et des Afghanes et Afghans particulièrement menacés en raison de leurs engagements", a de son côté précisé le ministère des Affaires étrangères ce vendredi 10 septembre auprès des médias nationaux.

"Beaucoup de gens n'ont pas d'autre solution, ils sont obligés de quitter le pays" confirme Nabi*. Et le jeune homme de conclure : "Si les talibans restent au pouvoir, je pense que je ne pourrai jamais y retourner. Les talibans n'ont pas changé, ce sont les mêmes gens qu'il y a 20 ans. Un jour, si tout change, oui bien sûr, si on se sent en sécurité, libres, avec la liberté d'expression j'aimerais y retourner... Bien sûr, qui n'aime pas vivre dans son pays ?"

 

* Les prénoms ont été changés pour respecter l'anonymat de nos interlocuteurs.

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