Saône-et-Loire : le coup de gueule d'une éleveuse bio contre le film de Yann Arthus-Bertrand qui lui répond

« Legacy », c’est le nouveau documentaire de Yann Arthus Bertrand diffusé pour la première fois le 27 janvier. Film choc dénonçant l'urgence climatique, il pointe du doigt l'élevage. Un argument qui exaspère Claire Juillet, éleveuse bio en Saône-et-Loire qui lui adresse une lettre ouverte.

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"J’ai d’abord été prise de colère, puis d’indignation. Depuis quand vous sentez-vous pousser des ailes de procureur ?" Claire Juillet ne mâche pas ses mots. Après avoir vu un extrait du film "Legacy", le dernier documentaire de Yann Arthus Bertrand, elle adresse au réalisateur une lettre ouverte. Elle y dénonce "un ramassis d’approximations qui viendra, une fois de plus, alimenter l’infime minorité agissante de ceux qui veulent la peau des agriculteurs en général et celle des éleveurs en particulier."

Claire Juillet est éleveuse bio de vâches Salers et de porc de plein air à Sainte-Hélène (Saône-et-Loire). Sur son exploitation, elle produit aussi des légumes. "Moi je n'ai pas d'animosité personnelle contre monsieur Arthus Bertrand" explique celle qui dit conserver précieusement chez elle le livre "Bestiaux" du photographe-réalisateur. "Mais je commence à en avoir assez que l'on présente les choses sans différencier l'amalgame qui peut être fait dans la tête de téléspectateurs essentiellement urbains qui n'ont pas une idée assez claire de ce qu'est l'élevage en France." Selon elle, il est malhonnête d'associer sans distinction les images d'élevage intensif pratiqué dans certains pays et la réalité de l'élevage en France. 

Vaches françaises et vaches américaines

Dans le documentaire, le réalisateur ne manque en effet pas de dénoncer de manière appuyée les excès de l'élevage intensif. "Ailleurs, les animaux domestiques (...) sont élevés et mis à mort dans des conditions qui montrent notre inhumanité. Dans ces usines à viande, retirés à leur mère dès leur naissance pour produire massivement notre lait, les petits veaux sont entassés à perte de vue, par milliers, dans la peur et la souffrance" commente ainsi Yann Arthus-Bertrand. Plus loin il ajoute : "Pour la production en masse de viande bon marché, les animaux sont entassés pour etre engraissés, shootés aux hormones et aux antibiotiques." A chaque fois, des images d'exploitations intensives de milliers de bovins sur plusieurs kilomètres. La localisation est très rarement indiquée.

Pour l'éleveuse, le documentaire entretient volontairement la confusion. "Où avez-vous filmé les images terrifiantes de ces concentrations de bovins ? écrit-elle. Pas en France, bien sûr, mais le film ne le dit pas. Vous laissez croire que tous les bovins seraient soumis à un régime d’injections chimiques de toutes sortes. Ignorez-vous que c’est interdit chez nous ?"

Querelle de chiffres

Autre critique adressée au documentaire, la critique par principe de la consommation de viande. "On mange trop de viande, ça veut dire quoi ?" s'agace la professionnelle. Dans le documentaire, Yann Arthus Bertrand s'alarme : "en quarante ans, la consommation de viande dans le monde a triplé". Conséquence, le volume de cultures dédié à l'alimentation animale augmente au niveau mondial. "En France, ce n'est pas vrai, répond Claire Juillet. Les courbes de consommation de viande ne font que baisser"

"S'il n'y a pas d’amendement organique parce que l'on n'élève plus d'animaux, que met-on sur les cultures pour les faire pousser ? On met des engrais chimiques !"

Claire Juillet, éleveuse bio

 

Dans son film, le réalisateur compare ensuite les productions d'un hectare d'élevage qui permettrait selon lui de nourrir 2 personnes "carnivores" à un autre hectare consacré à des plantation qui permettrait, toujours selon l'auteur, de nourrir cinquante végétariens. "Ca fait partie des calcul à la noix de quelqu'un qui a jamais tenu une bêche de sa vie" tranche Claire Juillet. Selon elle, ces chiffres théoriques ne correspondent pas à la pratique. Il seraient basés sur des cultures végétales intensives ne prenant en compte ni la rotation des cultures, ni leur durabilité. "L’an dernier, mon fils avait semé 120 mètres de salade. Elles sont toutes mortes, en 48 heures."

 

Agriculteurs ou consommateurs vertueux ? 

"Je suis en bio depuis 20 ans, ce n’est pas moi qui vais defendre l’agriculture industrielle" affirme l'éleveuse. "Mais il devient de plus en plus insupportable de recevoir, à longueur de journée et par trop de canaux médiatiques, ces incessantes leçons de morale, surtout lorsqu’elles viennent d’écologistes de salon dont les modes de vie sont aux antipodes de ce qu’ils exigent du citoyen lambda."

Plus généralement, l'éleveuse souligne aussi "le gouffre" entre les exigences appliquées aux producteurs français et la réalité de la consommation souvent importée. "C’est tres gentil de vouloir que nous on lave plus blanc que blanc, mais les gens achetent de la merde en grande surface. Nous, éleveurs français, on ne peut pas faire ça. On a des contrainte fiscales, sociales et environnementales qui ne sont pas les mêmes." 

Pour conclure l'éleveuse appelle les consommateurs à se rapprochez des producteurs. "Venez chez nous vous rendre compte de ce que c’est en vrai !"

La réponse de Yann Arthus-Bertrand

Ce vendredi 5 février, alors que la lettre de Claire Juillet a déjà été lue plusieurs centaines de milliers de fois, le réalisateur du documentaire lui répond sur les réseaux sociaux, "n'ayant pu [la] joindre personnellement".

"Je suis peut-être un écologiste de salon depuis 50 ans, néanmoins les sujets abordés dans LEGACY me tiennent à cœur" commence Yann Arthus Bertrand qui dit comprendre "l'indignation" de l'éleveuse et les difficultés de la profession. "Mes propos ne les visent pas" pas affirme-t-il. Il rappelle au passage une tribune qu'il a signé pour une juste rémunération des éleveurs laitiers et sa jeunesse où il a travaillé dans un élevage Charolais de l'Allier durant plusieurs années.

Le documentariste précise ensuite son intention dans le documentaire. "Ce que je dénonce dans LEGACY, c’est l’agro-industrie mondiale, l’impact de l’agriculture au niveau international, l’industrie de l’élevage animal et ses pratiques irrespectueuses. Dans le monde, ce sont 65 milliards d’animaux qui sont tués chaque année, parfois dans des conditions immorales. Si vous élevez des animaux en plein air dans de bonnes conditions, ma critique ne s’adresse évidemment pas à vous. Tout comme je ne demande pas à tout le monde de devenir végan du jour au lendemain, mais seulement d’avoir du respect pour l’animal qui est consommé. Quand la vie animale devient une industrie, j’estime qu’il est juste de s’indigner."

 

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Saône-et-Loire : le coup de gueule d'une éleveuse bio contre le film de Yann Arthus-Bertrand

 

Lettre ouverte adressée à Yann Arthus Bertrand

Monsieur Arthus Bertrand,
La presse unanime annonce avec enthousiasme la diffusion imminente de votre dernier (?) film “Legacy” qui sera projeté sur M6 dans quelques jours. Avant tout, je tiens à préciser que je conserve précieusement dans ma bibliothèque votre magnifique livre “Bestiaux”, acquis dès sa parution et que je feuillette régulièrement avec le plus grand plaisir, tant les portraits qu’il contient montrent toute l’humanité des éleveurs et le lien particulier qui les unit à “leurs bêtes”.
Au vu de la bande annonce de votre film, bien que je comprenne qu’il s’agit d’une mise en bouche destinée à appâter le spectateur, j’ai d’abord été prise de colère, puis d’indignation. Depuis quand vous sentez-vous pousser des ailes de procureur ? Qui vous permet, apôtre de la décroissance sur le tard, familier des milliardaires, utilisateur compulsif des moyens de locomotion les plus polluants, de donner des leçons au reste de l’humanité ? Certes, personne n’est irréprochable, mais votre commentaire en voix off dans ce petit teaser est un ramassis d’approximations qui viendra, une fois de plus, alimenter l’infime minorité agissante de ceux qui veulent la peau des agriculteurs en général et celle des éleveurs en particulier. Où avez-vous filmé les images terrifiantes de ces concentrations de bovins ? Pas en France, bien sûr, mais le film ne le dit pas. Vous laissez croire que tous les bovins seraient soumis à un régime d’injections chimiques de toutes sortes. Ignorez-vous que c’est interdit chez nous ? Vous semblez trouver scandaleux que la consommation mondiale de viande ait été multipliée par 3 en 40 ans. Avez-vous bien réalisé que, dans le même temps, la population mondiale a doublé et qu’elle se répartit comme suit : 59,5 % en Asie et 17,2 % en Afrique, loin devant l’Europe qui représente moins de 10 % ?
Laissez-moi vous apprendre que dans cette même période la consommation de viande en Chine a été multipliée par 12, celle du Brésil par 2 et que, depuis 2004, l’Inde est devenu le premier producteur mondial de lait. Je vous suggère sur ce point la lecture du rapport de 2006 de la FAO sur l’élevage, dans lequel vous pourrez découvrir que le centre de gravité des activités liées à l’élevage se déplace inéluctablement du Nord vers le Sud depuis 1995. Que vous en soyez désolé n’y change rien : il se trouve que les populations des pays émergents ont aussi envie d’avoir accès à une nourriture autrefois réservée aux “riches” et qu’ils en acquièrent peu à peu les moyens. Au nom de quel principe vous sentez-vous autorisé à leur faire la morale ? Auriez-vous le toupet de proposer que, pour lutter contre le réchauffement climatique, il conviendrait que le Botswana mette fin à une politique agricole qui tend à l’autosuffisance alimentaire de sa population ?

Que n’utilisez-vous votre entregent considérable pour aller faire, pourquoi pas, la leçon à Xi Jinping ou à Bolsonaro ? Il est vrai que c’est un poil plus risqué que de culpabiliser la ménagère de moins de cinquante ans, de cajoler la vegane trentenaire ou de désigner comme tant d’autres avant vous, les agriculteurs comme boucs émissaires.
Venons-en au passage le plus ridicule de votre texte. Vous prétendez qu’un hectare cultivé peut nourrir deux carnivores ! De quels carnivores parlez-vous ? Je crois comprendre que vous faites allusion à l’être humain dans une pirouette sémantique destinée à flatter vos amis animalistes. Car vous ne pouvez pas ignorer que, d’une part, Homo Sapiens est omnivore (sinon il ne pourrait pas choisir de devenir végétarien) et, d’autre part, qu’on ne verra pas de si tôt vos chers lions brouter la savane. Au passage, vos deux carnivores ont un solide appétit car un hectare, c’est à peu près ce qu’il faut sous nos climats pour élever un bovin. Dans mon entourage, je ne connais personne d’assez affamé pour avaler la moitié d’un bœuf (soit 200 kg) par an.
Vous semblez par ailleurs réellement croire que le même hectare pourrait nourrir 50 végétariens. Ah bon ? C’est dommage, mais votre optimisme vous égare ou alors vous n’avez pas beaucoup pratiqué l’agriculture. 50 végétariens, c’est peut-être possible dans le cadre d’une agriculture ultra intensive chère aux industriels de la chimie, mais sûrement pas en agriculture biologique que vous prétendez défendre et en respectant les cycles nécessaires à la rotation des cultures. Une hypothèse plus raisonnable n’aboutirait alors qu’à la possibilité de nourrir 4 à 5 personnes sur cette surface. Mais bien sûr, asséner un slogan, ça marque davantage le spectateur qu’une leçon d’agronomie.
Cher Monsieur, il est possible que la bande annonce de votre film ne reflète pas avec exactitude le contenu de celui-ci. Ce ne serait pas la première fois que la pub ne correspondrait pas à la réalité du produit proposé. Mais, voyez-vous, il devient de plus en plus insupportable de recevoir, à longueur de journée et par trop de canaux médiatiques, ces incessantes leçons de morale, surtout lorsqu’elles viennent d’écologistes de salon dont les modes de vie sont aux antipodes de ce qu’ils exigent du citoyen lambda. Et vos récents efforts de soit disant “compensation carbone” visant à annuler l’impact écologique de vos déplacements dans les transports les plus polluants du monde ne sont rien d’autre qu’une version moderne du commerce des indulgences. C’est ce qu’on appelle s’acheter une conscience pour pas cher.

Soyez aimable Monsieur et quittez ce costume paternaliste passé de mode qui fleure la naphtaline néocoloniale. Nous sommes fatigués des discours de cette génération qui, après avoir profité sans réserve des Trente glorieuses, s’autorise à vouloir imposer à tous une prétendue sagesse acquise bien tardivement. Vous nous assurez que vous avez un cœur. À la bonne heure.
À l’avenir, servez-vous aussi de votre cerveau pour éviter de raconter n’importe quoi. Vos images sont plus éloquentes que vous. Vous feriez bien de vous en contenter ou d’employer vos talents et votre influence à mettre un terme à la dérégulation sauvage des échanges commerciaux qui est la véritable responsable du saccage de notre belle planète.

Claire Juillet

http://www.lagri.fr/tribune-quand-une-agricultrice-ecrit-a-yann-arthus-bertrand

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