Violences conjugales : "J'ai pris conscience que ce n'était pas moi la coupable, mais lui !" témoigne une femme victime

Chaque année en France, plus de 200 000 femmes seraient victimes de violences  conjugales. Elles sont une centaine à en mourir, tuées par leurs conjoints ou ex-conjoints. Dans le Doubs et en Haute-Saône, voici les témoignages de femmes victimes de violences, et d'hommes, auteurs de violences.

Au traumatisme vécu par les femmes victimes de violences conjugales, s'ajoute la souffrance de leurs enfants.
Au traumatisme vécu par les femmes victimes de violences conjugales, s'ajoute la souffrance de leurs enfants. © France 3 Franche-Comté / Fabienne Le Moing
Sa voix douce cache à peine son anxiété. Marie nous reçoit chez elle, à Besançon. Parler du cauchemar qu'elle a vécu lui pèse encore. Pourtant, elle a tenu à nous rencontrer. Afin d'inciter les autres femmes à ne pas attendre. Il faut réagir tout de suite, quand la violence apparait, dit-elle.

Marie a vécu pendant 18 mois avec un homme violent. Du harcèlement, des coups, une tentative d'étranglement : 

On se sent englué dans un truc qui nous échappe, dans une image qu'on nous renvoie : on est une mauvaise personne, on se dit qu'on mérite ça...


Pourtant, Marie estime avoir eu de la chance. Ses parents et ses soeurs ont été à l'écoute. Ils sont venus à son secours. Après avoir longuement hésité, elle avait également pris rendez-vous dans les locaux de l'association Solidarité femmes, à Besançon.

L'intervenante m'a dit : que va-t-il se passer la prochaine fois ? Il va vous tuer, il ira en prison, et votre fille aura tout perdu... ça a été le déclic !


 

Pendant 18 mois, Marie a subi les violences de son compagnon.
Pendant 18 mois, Marie a subi les violences de son compagnon. © France 3 Franche-Comté / Fabienne Le Moing



C'est d'ailleurs après une discussion avec sa fille que Marie a décidé de rompre avec son compagnon : 

Elle a vu son père tenter de m'étrangler, elle m'a dit : maman, la prochaine fois que ça se produit, tu ne penses pas à moi, tu pars !

Sa fille est aujourd'hui en garde alternée, une semaine chez elle, une semaine chez son père. Marie n'a pas porté plainte. Après son départ, son ex-compagnon a commencé une thérapie auprès d'une psychologue.
 

Prisonnières d'un cycle de violences


Beaucoup de victimes sont prisonnières de la violence de leurs conjoints pendant de longues années. Elle ont honte de parler de ce qu'elles vivent. Elles ont  peur de tout perdre et d'être séparées de leurs enfants.

Ces hommes  peuvent être à la fois des princes et des démons. Après une période de violences, ils deviennent les plus merveilleux des conjoints, ils ont cette capacité à dire je m'excuse, je ne recommencerai plus,

explique Isabelle Paris, la psychologue de l'association Solidarité femmes.

Les violences conjugales ne sont pas seulement physiques : beaucoup de femmes sont littéralement détruites par ce qu'elles ont subi. Dans les locaux de l'association, les femmes entreprennent un long travail de reconstruction.
 

Ce sont elles, les expertes de la violence. Elles se protègent, se donnent des conseils, se stimulent, pour sortir des processus de violences.



Qui sont les femmes qui s'adressent à l'association solidarité femmes ? Qui sont les hommes violents ? Comment se reconstruire après les violences conjugales ? Trois questions posées à Isabelle Paris, psychologue :

Besançon, association solidarité femmes





Peur des représailles


En octobre 2018, à Besançon, une femme de 34 ans avait été tuée dans la rue par son mari. Il l'avait pourchassée pendant des mois, malgré une décision de justice qui lui interdisait de la contacter.   

Le risque de représailles ? Les centres d'hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), comme ceux de Besançon ou de Vesoul, le connaissent bien. Grâce à eux et au réseau associatif, les femmes victimes de violences peuvent être hébergées dans une ville inconnue de leurs conjoints ou ex-conjoints.  Elles vivent dans des foyers sécurisés ou des logements en ville, avec des adresses tenues secrètes.
 

Elodie Gresset, directrice du service d'accueil des femmes en difficulté de Vesoul : "par des cadeaux, par des mots, le monsieur peut remettre la personne sous son emprise"
Elodie Gresset, directrice du service d'accueil des femmes en difficulté de Vesoul : "par des cadeaux, par des mots, le monsieur peut remettre la personne sous son emprise" © France 3 Franche-Comté / Fabienne Le Moing


Christine est l'une de ces femmes hébergées dans un foyer sécurisé, dans le Doubs. Grièvement blessée par son conjoint, elle est restée plus de 12h00, inerte, avant de pouvoir contacter les secours. Elle témoigne : 

D'un seul coup, son regard changeait, je savais que j'allais prendre... J'ai peur qu'il me retrouve, pour lui c'est de ma faute s'il a fait de la prison

 

Difficile travail de la Justice


Les violences conjugales sont souvent difficiles à appréhender par la justice. Comme le précise le procureur de la République de la Haute-Saône, Emmanuel Dupic :

C'est un contentieux difficile parce que les femmes ne portent pas plainte, et même quand elles le font après l'intervention de la police, souvent à la barre, elles retirent leur plainte


Dans ce contexte, le développement des foyers d'accueil pour les conjoints violents est un atout précieux. Les hommes y sont placés sous contrôle judiciaire, avec interdiction de contacter leurs victimes et de s'approcher du domicile.

Les femmes et les enfants ne sont plus soumis à ce qui est vécu comme une double peine : subir les violences et trouver un nouveau toit.

Auviv, depuis 2009 en Haute-Saône, ou Altérité, dans le Doubs, depuis 2018, font partie de ces structures pilotes en France. Elles hébergent les auteurs de violences conjugales et assurent aussi une prise en charge médicale et psychologique.
 

Pierre vit au foyer "Auviv" de Vesoul. Il a été placé sous contrôle judiciaire, avec interdiction de contacter son épouse : "pendant les 15 premiers jours ici, je n'ai pas arrêté de pleurer"
Pierre vit au foyer "Auviv" de Vesoul. Il a été placé sous contrôle judiciaire, avec interdiction de contacter son épouse : "pendant les 15 premiers jours ici, je n'ai pas arrêté de pleurer" © France 3 Franche-Comté / Fabienne Le Moing


En Haute-Saône, nous rencontrons Pierre. Il a une soixantaine d'années. L'homme est grand, costaud. Le contraste entre sa carrure et sa voix est saisissant : il est en permanence au bord des larmes.

Début janvier, une violente dispute avait éclaté avec sa femme. Il a été mis en examen, avec interdiction de la contacter et obligation de résider au foyer Auviv

C'est là que Pierre a débuté une thérapie avec un psychologue. Des images de l'enfance lui sont revenues. Des scènes de violence entre ses propres parents :

J'avais 5 ans, j'étais accroché à la jambe de ma mère, je criais, je pleurais...

Il sera jugé pour violences conjugales. Son casier judiciaire est vide. Son avocate lui a précisé qu'il ne devrait pas être condamné à de la prison ferme. Mais il redoute cette échéance.  
 

Solidarité femmes, 40 ans au service des victimes de violences


L'association Solidarité femmes de Besançon va fêter ses 40 ans. Tout est partie d'une groupe de militantes féministes, engagées aux côtés de victimes de viol.
Aujourd'hui, l'association assure en particulier l'hébergement des femmes et de leurs enfants. 

Les bénévoles et les salariées de Solidarité femmes avaient été durement éprouvées en 2018 par le meurtre d'une des résidentes, Razzia, tuée par son mari.
 
Violences conjugales (1)


 

Comment sont pris en charge les hommes violents ?


Le premier foyer d'accueil pour conjoints violents est né à Arras, dans le nord de la France, sur proposition d'un procureur de la République.

A ce jour, des centaines d'hommes, en attente de jugement ou soumis à des obligations de soins, ont été hébergés dans les structures francs-comtoises Auviv  et Altérité.
 
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Une violence encore sous-estimée


La loi stipule que frapper les conjoints ou les parents est une circonstance aggravante. La peine encourue devrait être alourdie. Selon Nicole Rigoulot, avocate à Besançon,

Dans la réalité, c'est complètement faux ! Parce qu'un homme qui frappe sa femme ne fait pas peur à la société. Votre voisin qui frappe sa femme ne vous fait pas peur, il ne vous frappera pas, ni vous, ni vos enfants

Pourtant, l'ampleur des violences conjugales commence à être mieux connue. Il y aurait plus de 200 000 victimes chaque année, en France, dans tous les milieux sociaux.
 

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Les enfants, victimes eux aussi


Difficile de connaître le nombre d'enfants victimes du climat de violence conjugale. Ils ressentent ou sont témoins des insultes et des coups. Ils sont déchirés entre leurs parents et font l'objet de chantage affectif.

Le travail des structures d'accueil est aussi celui-là : proposer un espace de prise en charge pour les enfants.
 
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Les noms des personnes qui témoignent dans notre reportage ont été modifiés afin de préserver leur anonymat. Nous les remercions de nous avoir fait confiance.

Qui contacter en cas de violences conjugales ?
Vous êtes victimes de violences conjugales ? Vous en êtes témoins dans votre voisinage ? Par ordre de priorité, voici les bons réflexes à adopter :
 
  • En cas de danger immédiat, appelez le 17. L'intervention et les constatations des policiers ou des gendarmes sont précieuses pour sortir du cycle des violences conjugales
  • Portez plainte au commissariat de police ou à la gendarmerie, au besoin en vous faisant accompagner par un parent ou une amie. Demandez à être reçue par la référente ou le référent violences conjugales
  • Allez aux urgences de l'hôpital ou appelez les sapeurs-pompiers (le 18 ou le 112). Faites constater les blessures par un médecin, puis rendez-vous au commissariat de police ou à la gendarmerie
  • Vous avez besoin d'être écoutée, de préparer votre départ du domicile, de trouver une association, une aide juridique ? le 3919 (violences femmes infos)
  • Pour un hébergement d'urgence, le numéro national est le 115.

Dans notre reportage, les associations et structures d'accueil, d'écoute et d'hébergement pour les femmes victimes de violences sont les suivantes :
 
  • Solidarité femmes, à Besançon : 03 81 81 03 90
  • Le Roseau : 06 86 67 63 00
  • Le SAFED à Vesoul : 03 84 76 00 10
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