Littoral - Le magazine des gens de mer

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Cent ans après un naufrage, le coffre d’un terre-neuva de Cancale

C'est grâce à un vieux coffre en bois hérité que Loïc Josse revient sur l'histoire de Pierre Archenoux, pêcheur de morues né à Cancale et de son naufrage à bord du Tadorne en 1913...

Par Sophie Bourhis

Récit écrit par Loïc Josse.
A la Droguerie de Marine a longtemps sévi un gros chat gris à la fourrure épaisse, aux grands yeux jaunes et sévères, aux longues moustaches élégantes, et au mauvais caractère légendaire, qui répondait au nom d’Etoupe. On le retrouvait souvent lové sur une glène de cordage à l’intérieur d’un grand coffre en bois ouvert, rempli de rouleaux de drisse de chanvre, de pelotes de coton tressé, de bobines de lin poli, de boules de coton à calfater toronné et de longueurs de ligne à morue anglaise. La rude texture des cordages végétaux et la suave odeur du chanvre et du goudron de Norvège convenaient parfaitement à son sens aigu du confort domestique.

Ce coffre est une sorte de grande malle de fortes dimensions, construite en bois tout juste dégrossi, sommairement peinte de couleur sombre, et dont le lourd couvercle est relevé. Il évoque l’image d’un cercueil, dont il a presque la longueur, mais heureusement pas les proportions : profond, il est plus large à la base qu’au sommet, et son dessus est bombé. Est-ce donc un coffre de marin ?
Pas tel qu’on imagine un coffre de marin au long cours, tel que l’on peut en admirer au Musée des Cap-Horniers, ou dans les livres de Jean Randier , et qui est plus élégant,  plus petit, plus léger. Ses formes sont simples et droites, rectangulaires, il est fait de planches peu épaisses, soigneusement assemblées, rabotées et poncées, et il est en général joliment décoré. Les matelots, au temps des cap-horniers, mettaient un point d’honneur à orner leurs coffres d’un portrait de grand voilier peint sur le dessus ou la façade, et rivalisaient de savoir-faire pour réaliser des poignées finement matelotées. Ils avaient le temps d’en fignoler la décoration, pendant les périodes de calmes des longues traversées océaniques. Leur coffre, pourtant beaucoup plus petit que celui de la droguerie, suffisait à contenir tous leurs effets pour plusieurs mois, voire un an ou deux de navigation lointaine.
Il ressemble encore moins à un coffre d’officier de marine du XIXème siècle, comme on en voit parfois dans la vitrine d’un antiquaire. Cette pièce rare est pratiquement de même taille qu’un coffre de matelot cap-hornier, mais beaucoup mieux finie, ce n’est plus un travail de charpentier, mais un délicat ouvrage d’ébénisterie. Les assemblages sont parfaitement jointifs, la couleur chaude du bois blond évoque le confort et la distinction, le vernis à multiples couches fait du dessus un vrai miroir, les charnières et la serrure sont finement réalisées, et les angles protégés par des coins en laiton. Le plus frappant, quand on l’ouvre, c’est l’odeur très marquée qui s’en dégage, le parfum caractéristique du camphrier, ce bois rare qui éloigne les insectes.
Le coffre de la droguerie est bien un coffre de marin, mais de terre-neuva, dont l’histoire authentique est particulièrement exceptionnelle.

Pêcheur de morues né à Cancale en 1871, Pierre Archenoux a navigué sur des voiliers de Saint-Malo, puis comme patron de pêche sur des goélettes terre-neuvières. Pour la campagne de pêche de 1913, il décide de passer sur un chalutier à vapeur, et embarque sur le «Tadorne » de Boulogne. Le voilà donc occupé à remplir le coffre qui l’accompagne depuis des années,  des vêtements, cirés et bottes dont il a besoin pour plusieurs mois de campagne, ainsi que des quelques objets personnels et victuailles qui amélioreront l’ordinaire et lui rappelleront son foyer. Le coffre est hissé sur la charrette à cheval qui emmène le pêcheur par le tramway jusqu’à la gare de Saint-Malo, pour prendre le train de Paris, puis changer pour celui de Boulogne. A nouveau une charrette, et voici le coffre enfin embarqué sur son navire, et affalé dans le poste d’équipage. Le départ ne tarde pas, et le chalutier fait route vers l’Islande. Il rencontre du mauvais temps tandis qu’il longe la côte Est de l’Angleterre, le vent forcit et la mer est grosse. Dans la nuit, le 29 mars à 4 heures du matin, le chalutier talonne et s’échoue sur des rochers balayés par la mer en furie. Le navire menace de se disloquer, les hommes essaient de tenir, certains attachés au gréement, d’autres tentent de rejoindre la côte à la nage.
A terre, les hommes du canot de sauvetage de Boulmer se précipitent à la rescousse et, en dépit des conditions de temps épouvantables, vont secourir les pêcheurs restés sur l’épave. Avec un courage extraordinaire, ils vont en deux tours, ramener les 25 survivants. Hélas, ils n’ont rien pu faire pour les 5 marins qui ont péri, dont le mousse, et Pierre Archenoux.
Les naufragés sont recueillis par les villageois qui organisent une chaine de solidarité efficace, les réchauffent, leur fournissent des vêtements secs, des boissons chaudes et les hébergent. Mademoiselle Boutet, une Française qui travaille au service de la comtesse Grey, sert d’interprète. Les survivants rejoindront leurs foyers tandis que les défunts sont enterrés et que la comtesse leur fait édifier un monument funéraire en granit.
6 mois plus tard, la comtesse a racheté à des pêcheurs locaux le coffre de Pierre Archenoux qui a été retrouvé près de l’épave, et le renvoie à la famille du marin à Cancale, comme l’atteste une lettre écrite par Mademoiselle Boutet à la veuve du pêcheur.
Les trois filles de Pierre Archenoux épouseront…. des capitaines de grande pêche.

Le coffre fut ensuite oublié dans la cave de la maison familiale à Cancale, et me fut donné par les descendants de Pierre Archenoux, qui en ignoraient encore l’histoire, à l’occasion d’un déménagement au tournant du XXIème siècle. La famille retrouva ensuite des coupures de presse et les courriers écrits par Mademoiselle Boutet, mais laissa le coffre à la Droguerie de Marine, à charge pour moi de le laisser accessible au public.
Avec mon ami Maurice Pommier, nous avons retranscrit l’histoire du coffre et à-travers lui, tenté de retracer la vie quotidienne d’un pêcheur de morues de l’époque, dans un petit livre pour les enfants, « Le Coffre du Marin », publié chez Gallimard Jeunesse.
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Ce fut un grand moment d’émotion, une fois le livre sorti, de retrouver les descendants de Pierre Archenoux et de leur faire découvrir le livre.
Quelques années plus tard, Lord Howick, le descendant de la comtesse Grey, vient de prendre contact avec nous pour nous demander de tenter de trouver les descendants des marins du Tadorne afin de les inviter à Boulmer pour célébrer ensemble le centenaire du naufrage, précisant que la tombe des marins de Cancale et de Boulogne fut constamment entretenue depuis un siècle.
Il y aura de l’émotion sur la côte du Northumberland dans quelques jours… ce qui ne parviendra pas à troubler le sommeil du chat installé dans le coffre. De quoi rêve-t-il donc ? Peut-être bien de solidarité des gens de mer ?