Littoral - Le magazine des gens de mer

Le dimanche à 12 h 55, rediffusé nationalement le vendredi à 8 h 10
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Orient-Express, minarets, et Corne d'or

Un vapur à toute allure... / © Loïc Josse
Un vapur à toute allure... / © Loïc Josse

Bysance, Istanbul, ou Constantinople. Une ville vibrionnaire, avec ses centaines de minarets, et la mer, partout, comme trait d'union à la lisière des continents. Les littoraux du Bosphore, un merveilleux billet signé Loïc Josse, notre ami droguiste de marine.

Par Aline Mortamet

Elle s’est successivement appelée Byzance, Constantinople, Istanbul. Elle est protéiforme, multiple, diverse, immense, huppée et populaire, très-ancienne et fort- moderne. Cette ville-monde qui possède plus de 15 millions d’habitants est vibrionnaire. On se bouscule dans l’antique et immuable bazar, autant que dans l’artère commerçante  hyper-branchée.
Une ville sur l'eau / © Loïc Josse
Une ville sur l'eau / © Loïc Josse
Les centaines de minarets s’élèvent  vers le dieu des croyants, rivalisant d’arrogance avec les immeubles géants tous neufs qui  s’élancent vers le dieu de l’argent. Les véhicules passent en files compactes sur le pont immense qui relie l’Europe à l’Asie, tandis qu’un autre pont est en construction sur la Corne d’Or, et qu’une entreprise nippo-turque s’active sur le chantier titanesque du tunnel ferroviaire sous le Bosphore…
Petite brume de fin de journée / © Loïc Josse
Petite brume de fin de journée / © Loïc Josse
Istanbul est une ville à nulle autre pareille, à cheval sur 3 littoraux, de part et d’autre du Bosphore qui relie la Mer de Marmara et la Mer Noire, et qui se divise avec le bras si poétiquement nommé Corne d’Or. Situation unique que cette mégalopole à cheval sur deux continents et 3 rives, dont on perçoit au premier coup d’œil que la mer est –comme si souvent –  non pas un obstacle à franchir, mais le trait d’union et le liant. De tous temps, Istanbul fut un carrefour, et de tous temps intensément maritime. L’existence de l’eau et des littoraux est omniprésente et constitutive de l’originalité, de la magie même, de cette ville aux confins des mondes.
Bosphore, rive asiatique / © Loïc Josse
Bosphore, rive asiatique / © Loïc Josse

Et s’il faut découvrir Istanbul, comme toutes les villes, à pied, il faut aussi l’apprivoiser par la mer. Une promenade en bateau sur le Bosphore est sans doute la manière la plus évidente de percevoir l’organisation du désordre urbain, la multiplicité des strates historiques, la beauté des constructions humaines. On embarque généralement sur une  des vedettes –qui portent joliment le nom de « vapur » - qui se pressent au port d’Eminönü, à deux pas du bazar égyptien et d’une grande mosquée.
Sur les eaux d'Istanbul / © Loïc Josse
Sur les eaux d'Istanbul / © Loïc Josse
Le quai est donc côté européen, et côté ouest de la Corne d’Or, sur la presqu’île de Sultanhamet, au confluent du Bosphore et de la Corne d’Or, lieu de l’antique Byzance, qui foisonne de mosquées, de minarets, où voisinent le château des sultans, Topkapi, et puis, pardonnez du peu, Sainte-Sophie, la Mosquée Bleue, et puis encore la Sublime Porte, et tant d’autres lieux plus grandioses et mystérieux les uns que les autres…  Et j’allais oublier la gare de l’Orient-Express avec sa façade rose et ses promesses de rêves de voyages…   De l’autre côté de la presqu’île, côté sud-ouest, au bord de la mer de Marmara, c’est Kumkapi, le quartier des pêcheurs, avec son somptueux marché aux poissons et ses restaurants très tentants.            
Mais revenons à Eminönü, sur le bord de la Corne d’Or : vers le nord, sur la même rive, se tiennent les quartiers populaires aux maisons de bois à l’étage qui déborde, là où résidaient auparavant Grecs et Juifs, remplacés de nos jours par les Kurdes et les Arméniens. Et tout au fond, au lointain sur les hauteurs, au-dessus du cimetière d’Eyüp, se trouve le café de Pierre Loti, d’où la vue est à couper le souffle. « Pierre Loti, lieutenant de vessie », comme il aimait plaisamment à se présenter, savait vivre…         
Sur la rive asiatique / © Loïc Josse
Sur la rive asiatique / © Loïc Josse
Notre vapur a quitté le quai en se frayant un chemin parmi les autres, il a franchi le pont de Galata qui porte le nom de la tour génoise qui domine le quartier. Nous abordons le Bosphore. C’est un ballet de cargos, de bateaux de passagers, de petites barques de pêche, de supertankers, qui naviguent sur la quinzaine de miles de cet étonnant entre-deux-mers. Les rives sollicitent en permanence le regard : mosquées, villas, palais, villages, rivalisent d’originalité et d’élégance. Les « yali », ces somptueuses demeures en bois édifiées tout le long du Bosphore au ras de l’eau, font rêver à des temps révolus, tandis que l’académie militaire elle-même, sur la rive asiatique, réussit à être élégante.
Palais au bord de l'eau / © Loïc Josse
Palais au bord de l'eau / © Loïc Josse
Des villas cossues disposent de leur propre petit port privé, tandis que les restaurants de bord de mer sont bondés le dimanche de familles stambouliotes venues déguster moules, anchois, et  poissons fumés. La rive asiatique du Bosphore est souvent plus boisée, elle semble moins peuplée, en particulier dans sa partie Sud, le quartier de Kadiköy, l’antique Chalcédoine des Grecs. Une paisible joie de vivre émane des rives, communicative. Le vent s’est levé, on boit un thé bien chaud à bord du vapur.
Une villa au bord de l'eau / © Loïc Josse
Une villa au bord de l'eau / © Loïc Josse

Côté européen, c’est l’Istanbul moderne, avec ses immeubles de bureaux, de véritables gratte-ciels. Le pont futuriste s’envole au-dessus d’une mosquée et de villas surprenantes. Une station balnéaire succède à un ancien village de pêcheurs, et encore des minarets, des villas, des palais. Nous naviguons vers le nord, dépassons le nœud stratégique qui verrouillait le Bosphore, avec sur bâbord « Rumeli Hisari », l’impressionnante forteresse européenne du XVème siècle, et en face, à tribord, « Anadolu Hisarie, la forteresse asiatique de la fin du XIVème.                                                                    La magie des paysages se poursuit à la redescente, et avant de bifurquer vers la Corne d’Or au retour, nous passons près de la Tour de Léandre avec son petit phare, qui modestement et depuis 3 siècles, marque la limite entre deux continents. Dans le lointain, les Îles aux Princes en Mer de Marmara, et les montagnes bleutées dans l’explosion de couleurs de cette fin de journée d’hiver. De retour à Eminönü, nous retrouvons avec bonheur la foule bruyante, les couleurs, les odeurs, d’une ville à nulle autre pareille…
La tour de Léandre / © Loïc Josse
La tour de Léandre / © Loïc Josse

 

Anaëlle Cardin, directrice de l'école Madeleine à Guingamp