Littoral - Le magazine des gens de mer

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Dans l'histoire secrète des cartes marines et des enluminures

La cosmographie étudie l'univers. Ici une illustration de la pêche à la baleine, extrait de "Cosmographie Universelle"
La cosmographie étudie l'univers. Ici une illustration de la pêche à la baleine, extrait de "Cosmographie Universelle"

La contemplation d’une carte marine contemporaine fait rêver Loïc Josse, libraire de Saint-Malo, qui s'est, du coup, plongé dans un ouvrage de cosmographie, autrement dit la description astronomique de l'univers... et des mers en particulier. 

Par Sophie Bourhis

Loïc Josse, libraire à Saint-Malo a lu pour nous Cosmographie universelle selon les navigateurs tant anciens que modernes, un superbe ouvrage de Guillaume Le Testu consacré à l'histoire des cartes marines. Il nous livre sa chronique...

La contemplation d’une carte marine contemporaine me fait rêver, un peu moins sans doute que celle d’une « pilot chart » du Cap Horn, milieu du XIXème, qui est sur le mur de mon couloir et dont je ne me lasse pas... Ces somptueuses cartes manuscrites généralement enluminées et richement ornementées sont emblématiques de l’état des connaissances et de la pensée à la Renaissance ; elles ont été produites pendant près de 5 siècles dans le secret des ateliers avant de laisser la place à des cartes modernes, imprimées et largement diffusées. La précision de la navigation y gagne évidemment, mais la place de la poésie et du rêve s’est un peu restreinte.
 / © cosmographie universelle selon les navigateurs tant anciens que modernes par Guillaume Testu, présentation de Franck Lestringant, éditions Arthaud
/ © cosmographie universelle selon les navigateurs tant anciens que modernes par Guillaume Testu, présentation de Franck Lestringant, éditions Arthaud
L’exposition qui a récemment eu lieu à la B.N.F., accompagnée d’un bel ouvrage collectif L’Âge d’Or des Cartes Marines publié au Seuil, a permis de découvrir des trésors témoins d’une « Europe qui découvrait le monde ».  La perle que constitue la Cosmographie Universelle de Guillaume Le Testu occupait déjà dans ce livre une place importante. Un autre ouvrage lui est spécifiquement consacré aux éditions Arthaud, qui mérite plus que tout autre l’appellation de « beau livre ».

Guillaume Le Testu est, à l’image de ses portulans, un personnage haut en couleur : grand voyageur, navigateur au Brésil, explorateur de nouvelles contrées, il est aussi corsaire et compagnon de Drake –il mourra à Panama-, pilote du Havre et cartographe de l’école de Dieppe. Il compose les 56 planches de ce joyau de la cartographie qu’est son atlas visant à représenter la totalité de notre monde, et offre le recueil à l’Amiral de France Gaspard de Coligny en 1556. Nous avons la chance que cette merveille soit parvenue jusqu’à notre XXIème siècle, dans un état de conservation incroyable tant les ors et les couleurs des planches sont vifs.

Cet atlas est une compilation des savoirs, mélangeant allègrement connaissances issues de l’antiquité, souvenirs et croyances du moyen-âge, et informations provenant des découvertes les plus récentes.
Il est fascinant de voir à quel point, alors même que les ateliers des cartographes cultivaient jalousement le secret, les informations se diffusent comme trainées de poudre, sans doute par l’intermédiaire des hordes d’espions à l’affût dans les villes portuaires. J’ai ainsi eu récemment l’occasion de vérifier à Istanbul que les cartographes du monde arabe connaissaient le profil des côtes américaines quelques décennies seulement après qu’elles aient été « découvertes » par les très chrétiens Portugais et Espagnols…

Mais revenons à notre Cosmographie universelle, dans laquelle coexistent à merveille précision et imaginaire, science et art, archaïsme et modernisme, le tout au service d’une volonté politique de domination des océans dans un contexte de rivalités européennes.
L’Amérique récemment  découverte est assez précisément représentée, mais l’hypothétique et nécessaire « continent austral », que l’équilibre du monde exige en contrepoids aux continents connus de l’hémisphère nord et qui relie la « Grande Java » à la Terre de Feu, est lui aussi cartographié avec force détails, bien que totalement imaginaires.
Les superbes enluminures aux couleurs très riches nous présentent des armées en grand uniforme, de redoutables peuplades guerrières, des forêts et des camps, des fortifications et des armoiries,  et de multiples bêtes effrayantes, monstres marins ou terrestres, poissons volants, baleines, animaux inconnus. Elles nous font encore découvrir des races monstrueuses : les sciapodes au pied unique et gigantesque qui, allongés sur le dos, s’en servent comme d’un parasol, les cynocéphales aux têtes bestiales, les horribles cyclopes, les blennies sans tête dont le visage est au milieu du ventre, ou les panoties aux oreilles si longues qu’ils s’en enveloppent pour dormir…
Même si l’humour semble parfois côtoyer la terreur, n’allez pas prendre ces représentations pour aimables plaisanteries. Dans la première partie de l’ouvrage, Frank Lestringant procède à une brillante présentation de l’atlas, en replaçant cette somme dans le contexte historique, humain et politique de l’époque dont il explique les enjeux.

Flânant au hasard des côtes, des continents et des océans, le regard du lecteur est attiré par les couleurs somptueuses, les noms des ports le long des côtes, et par une foultitude de détails plus étonnants les uns que les autres, propices à la rêverie de voyages vers un ailleurs toujours repoussé plus loin…

Anaëlle Cardin, directrice de l'école Madeleine à Guingamp