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Littoral - Le magazine des gens de mer

Le dimanche à 12 h 55, rediffusé nationalement le mardi à 9 h 20
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Le quai de Ouistreham

Un livre de Florence Aubenas

Par Emilie Colin

« Tout le monde m’avait mise en garde. Si tu tombes sur une petite annonce pour un boulot sur le ferry-boat à Ouistreham, fais attention. N’y va pas. Ne réponds pas. Cette place est pire que tout, pire que dans les boites de bâtiment turques qui te payent encore plus mal qu’en Turquie et parfois même jamais ».

On l’avait prévenue, Florence Aubenas. De tous les petits boulots de femme de ménage, sans conteste, on ne trouve pas pire que le ferry. Toutes les nuits, il accoste sur le quai de Ouistreham, et sitôt les passagers débarqués –pas une seule personne n’aura un regard sur vous, il faut s’y habituer -, les petites mains envahissent les coursives, comme dans une ruche malodorante.

Trois minutes, montre en main : c’est le temps maximum qu’on vous accorde pour récurer de fond en comble chaque cabine. Asperger, chiffonner, sécher, astiquer le sol, les miroirs et la poubelle, changer le papier des toilettes et les savonnettes, vérifier le rideau de la douche… et rester cantonné dans le temps imparti, le tout à genoux et sans gémir. En un quart d’heure seulement, vos genoux ont déjà doublé de volume, mais ce n’est que le début. Car des cabines, il y en a des centaines sur un ferry, et il faut finir bien évidemment avant que le bateau ne re-largue ses amarres.

Ca court, ça moucharde, et parfois ça s’épaule, mais ça ne s’arrête jamais. Florence Aubenas nous propose une plongée dans l’univers des travailleurs pauvres, comme on en lit trop rarement. Pendant presque six mois, elle s’est déguisée pour qu’on ne la reconnaisse pas, et s’est mise dans la peau d’une demandeuse d’emploi ne touchant aucune allocation, donc prête à accepter tous les contrats que Pôle emploi pouvait lui proposer. Au bout de plusieurs mois de galère et de petits contrats, elle écrit, résignée.

« Mon bon vieux ferry, le seul boulot qui me reste (…) On démarre les sanitaires, en professionnelle. Bientôt, j’ai l’impression qu’une fumée va me sortir des yeux et des narines. Mais non, elle reste, brûlante, enfermée à l’intérieur. Je la sens, parfois, qui couve jusqu’au moment où je rentre chez moi. Thérèse va trois fois plus vite que moi, sans même avoir chaud. Je trébuche et je tombe. Elle n’ose pas rire. Elle dit que je ne dois pas m’inquiéter, elle a mis dix ans à s’habituer. »

Florence Aubenas s’était dit qu’elle arrêterait son expérience de travailleuse pauvre le jour où on lui proposerait un CDI, histoire de ne pas prendre la place d’un vrai demandeur d’emploi. Au bout de six mois, Florence Aubenas est donc revenue à sa vie de journaliste, plus confortable, et plus douce. Mais à travers son expérience, elle nous offre un témoignage âpre et rude, utile et sensible pour qui veut découvrir tous les recoins de notre société et notre économie. Une prise de conscience inoubliable… portée par un récit impitoyable.

Editions de l’Olivier - 19 €

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