• FAITS DIVERS
  • SOCIÉTÉ
  • ECONOMIE
  • POLITIQUE
  • CULTURE
  • SPORT

Littoral - Le magazine des gens de mer

Le dimanche à 12 h 55, rediffusé nationalement le mardi à 9 h 20
Logo de l'émission Littoral - Le magazine des gens de mer

Les billets de Loïc Josse, le cru 2011

Dans son monde de livres...
Dans son monde de livres...

Loïc Josse, libraire à Saint-Malo, est un passionné de culture maritime. Lecteur boulimique, Loïc Josse est aussi un écrivain, qui passe des heures à naviguer entre portulans et belles lettres, boussoles et autres fioles. Lisez donc...

Par Aline Mortamet

 Insultes, injures et interdits: du bon usage du parler marin
En avant-goût, une proposition de florilège: gabier de poulaines, cure-chaudron, culot de gargousse, crasse de meule ou gabelou
 Loguivy-de-la-mer: un bistro sur le domaine maritime
Où l'on rencontre dans le café Chez Gaud, Alain, avec sa moustache de Gaulois, sa voix de stentor, et qui est un membre actif de l'Association des Ouvreurs de Coques. Humour décapant, vous certifie-t-on     
 Michèle l'enchanteresse
Rencontre à Paris avec celle qui tient la librairie Jean Polak - Marine et voyages, qui use avec bonheur du vocabulaire magique de son métier d’art, et qui vous guide dans son capharnaüm splendide de livres aux dos de cuir, et aux odeurs de cire et de tabac blond
 1911, la grève des terre-neuvas à Cancale
Cancale, petit port breton, tranformé en théâtre de la lutte des classes, qui pêcheurs de morue et armateurs, et qui laissera en héritage quelques chansons syndicales

► Insultes, injures et interdits: du bon usage du parler marin
Un billet écrit le 8 décembre 2011

A l’époque de la voile, les marins au long cours usaient d’un vocabulaire bien spécifique, imagé et coloré, dont les qualificatifs péjoratifs, insultes et injures, constituent une belle illustration. Ces qualificatifs étaient destinés en premier lieu à ceux qui n’étaient pas de leur monde. Ainsi des "Parisiens " ou des "Villotins", appellations que l’on entendait encore à Saint-Servan(-sur-mer) dans mon enfance, contrairement aux termes plus anciens tombés en désuétude de "buralistes", "pharmaciens", "négociants", "avocats" ou "notaires", autant de métiers bien éloignés du leur.

Autrefois, on recourait également aux jolis vocables de "cochers de fiacre", "culs terreux", ou "failli-chiens". Le travail mal fait pouvait donner lieu à une tirade de mots choisis, tels qu’"hâle-boulines", "marin comme ma petite sœur", tout juste bon à tirer sur des bouts, "gabier de poulaines", "Jean Le Gouin", voire, suprême insulte : "figure !".

Gabriel de La Landelle cite dans son ouvrage Le langage des marins (E. Dentu, 1859) la très savoureuse bordée d’injures que lance le maître canonnier de la frégate la Dryade à ses servants qui fourbissent la batterie : « Charcutiers ! Pâtissiers ! Savatiers ! Cure-chaudrons ! Renégats ! Marmitons ! Épiciers ! Marchands de chandelles ! Potirons ! Cornichons ! Andouilles ! Gâte-métiers ! Pharmaciens ! Culots-de-gargousse ! Mandarins ! Congres ! Bijoutiers ! Calfats !… »

Le capitaine au long cours Armand Hayet, remarquable témoin du quotidien des matelots, donne dans Us et Coutumes à bord des long-courriers, une liste magnifique d’insultes qui comporte entre autres « Jeannette, ou Belle dame à chapeau à plumes, Marin de gravure, ou Crasse de meule, Biffin, ou Ecrevisse de rempart, Soldat du pape, ou Armée à Bourbaki, Rat de cale, ou Renégat, Figure de prince indien… ».

Michèle Polak, la fort distinguée et très érudite libraire de livres anciens de marine dont j’ai déjà eu l’occasion de parler dans ces colonnes, m’a un jour offert la première édition du Hayet (Denoël, 1953), avec un envoi de l’auteur à Jean Randier, un autre éminent spécialiste des long-courriers.

Et j’ai eu le plaisir de découvrir, écrit de la main du commandant Randier, un addendum, qui comprend notamment : « Chien malade et Chien de terre malade »… Pour notre part, nous nous contentons, lorsque nous nous croisons en mer, mon compère Hervé Elies et moi, de nous apostropher d’un tonitruant "Négociant ! Commerçant !" pour nous renvoyer réciproquement aux réalités bien terriennes de nos métiers de regatiers portuaires…

La richesse du langage des marins n’est plus à démontrer, et le corpus de leurs usages et croyances est lui aussi considérable. Il inclut quelques termes, mots et expressions, qu’il est fortement conseillé d’éviter, encore de nos jours, et en particulier à bord, si l’on ne veut pas se retrouver soudain face à un mur de "gueules de vent debout".

La référence la plus évidente, à bannir scrupuleusement, en particulier auprès de pêcheurs de chez nous, et singulièrement de mon ami Alain Menguy de Loguivy (-de-la-mer) que j’ai eu l’occasion d’évoquer ici, est celle de "la bête", vous savez, la "bête à grandes oreilles", et tous les termes relevant de son univers. Evitons de froisser nos amis qui naviguent et prennent assez de risques à la mer ; il n’est pas utile de leur en ajouter avec ce diable de quadrupède poilu.

Vous nous avez compris, ce n’est pas que l’on soit superstitieux, mais les méprisables occupants des clapiers, que l’on nomme à regret, du bout des lèvres, "peuleu-peuleu", "cousins du lièvre", voire même à Cancale "langoustines des prés", n’ont qu’à y rester.

J’ai connu un droguiste de marine qui faillit être mis à l’index de l’APOC (Association des Plaisanciers Ouvreurs de Coques) pour avoir proposé à la vente, dans son échoppe, un animal aux grandes oreilles en peluche… Il pèse encore sur lui une sorte de fatwa, des Loguiviens ayant juré de kidnapper la dite bestiole afin de lui ôter l’envie d’exister, donc de nuire.

Sans les menacer autant, certains termes peuvent déplaire carrément aux marins. Parlez de "corde" pour désigner n’importe lequel des si nombreux, différents et spécifiques cordages, et vous serez renvoyé à la cloche. Chacun sait qu’à bord, en guise de corde, depuis qu’on a mis un frein à la pratique des pendaisons, il n’y a que la corde de la cloche, servant à "piquer" les heures, les quarts et autres événements.

Le terme a pourtant été utilisé dans le passé, et on le retrouvait dans plusieurs expressions telles qu’"à mâts et à cordes" pour un navire qui fuyait devant le temps, à sec de toile, ou bien encore dans une des punitions traditionnelles qui s’administrait "à coups de corde".

Sur les terre-neuviers pour la grande pêche à la morue, les cordes désignaient les lignes de fond, et les navires étaient qualifiés de cordiers ; quant au marin terre-neuva qui dans sa vie "tirait un bon bord", on le disait être "au vent de ses cordes".

Terre-Neuve évoque le manque de visibilité. Mais désignez le "brouillard" sur l’eau et vous serez expédié à vos champs, vallées ou étangs, ou bien encore aux livres comptables du droguiste. Laissez aussi, s’il vous plaît, le terme de "brumes" au poète.

Il vous suffit de dire simplement "la brume", voire "la boucaille", qui peut s’épaissir en "crasse", pour vous faire parfaitement comprendre. De la même façon, lors de vos randonnées à travers bois et chemins, vous avez l’usage d’une boussole, et c’est bien. Elle ne peut évidemment s’utiliser qu’à terre, puisqu’elle comporte une aiguille montée simplement sur un pivot central. À la mer, on utilise des compas : compas magnétique, d’habitacle, de relèvement, de rappel, mais toujours un compas.

Il paraît même, à en croire certains, que les canotiers, surveillés par les mariniers, tandis qu’ils s’amusent sur les bords de la Seine, de la Marne ou de l’Erdre, "rament", et même qu’ils rament avec des "rames". Nous n’avons jamais, pour notre part, eu le loisir de nous y essayer. Car, en ce qui nous concerne, nous "crochons dans le bois mort", et nous "nageons", à l’aide d’"avirons", bien sûr, aussi bien quand nous allons « "à la mer" » parce que c’est notre métier, que "sur l’eau" parce que c’est notre loisir.

C’est vrai, à la fin, entendre de telles approximations, c’est désespérant, c’est quasiment, diraient nos marins peu enclins à fraterniser avec les "gabelous" "à se foutre dans la douane" ! (d’après un article extrait du Petit Abécédaire d’un Droguiste de Marine, Glénat, 2009)

► Loguivy-de-la-mer: un bistro sur le domaine maritime
Un billet écrit le 8 novembre 2011

On l’a célébré, on l’a chanté, ce port de pêche du Goélo, proche de Paimpol, d’une si petite taille qu’il ne constitue pas même une commune, mais relève de celle de Ploubazlanec.

Dans le droit fil de la tradition des côtres caseyeurs, des misainiers et des dundées d’autrefois, on continue la pêche aux crustacés, dans un secteur marqué par des marnages impressionnants, des courants violents, des multitudes d’îles, de cailloux et de basses.

Le paysage maritime de Loguivy est somptueux. Lorsque l’on arrive au haut de la côte qui mène à Beg Nod (Beg an aod : une référence à la côte, au littoral) pour soudain, au détour d’un virage, découvrir l’archipel de Bréhat, les pavés du Ferlas, le phare des Héaux, c’est le souffle coupé par l’émotion, à chaque fois renouvelée, face à un panorama unique, aux couleurs éclatantes, aux odeurs du large et de l’estran. Qui n’a jamais connu ce moment a manqué l’une des grandes joies simples et profondes qu’offre notre littoral.

Loguivy, port de pêche à échouage, quelques caseyeurs au corps-mort, de curieux viviers avec leurs petits abris, passés au black, au mouillage devant l’entrée du port, des pêcheurs jersiais qui viennent livrer le long de la cale. Une  ancienne cabane de douanier logée dans le repli d’un caillou, des maisons traditionnelles nichées au bord d’un quai, un rayon de soleil qui perce entre des nuages noirs…

Vous ne pouvez pas vous tromper en arrivant dans le bourg : il n’y a qu’une rue principale, et c’est au bas de celle-ci, tout près du terre-plein du port, que l’on aperçoit l’enseigne du bar-tabac Chez Gaud, le café des marins de Loguivy, en face de la salle des fêtes.

Gaud n’est plus, elle a filé son mouillage par le bout voici deux ans, après une longue vie où elle a joué un rôle constant de lien social : quel homme du pays ne s’arrêtait au moins une fois par jour au bar-tabac ? Un poêle à bois, un zinc tout simple, quelques tables et bancs, et de la bonne humeur. Sur sa machine à coudre au fond du bar, Gaud préparait les pavillons de filières pour les marins-pêcheurs. Un jour, l’un d’entre eux, un peu timide, lui a demandé- tant que tu y es, Gaud, si ça ne te dérange pas – de lui recoudre le bouton manquant de sa braguette, et honni soit qui mal y pense.

Rien n’a fondamentalement changé dans le bar, une pompe à bière, des tickets de grattage, toujours pas de machine à café ni de Coca-Cola, et c’est Alain qui a pris le relai de sa mère. Une présence imposante : géant à la fière moustache faisant irrémédiablement penser à nos ancêtres les Gaulois, l’ancien patron de pêche  n’est pas un grand bavard, sauf quand il en a envie, et alors ça s’entend, croyez-moi ! Sa voix de stentor en fait un remarquable chanteur au riche répertoire, parmi lequel, bien sûr, « Loguivy de la Mer », dans une interprétation à même d’arracher des larmes aux plus endurcis.

Comme la plupart des Loguiviens, comme la plupart de ses clients, Alain sait naviguer comme on sait marcher : "aller à la mer", c’est leur quotidien, leur passion, leur monde.

Fondateur, avec un petit noyau qui comprend l’ébéniste Jean-Claude Valier, de la régate des Lilas Blancs, ancêtre –toujours bien vivant, l’édition 2011 fut superbe – du Défi des Ports de Pêche, Alain Menguy est un fin régatier. Son bistro est bien entendu le siège du Loguivy Canot Club, inégalable club nautique, et le plus important du département…alors qu’il n’y a pas de port de plaisance et que l’anse est à échouage… C’est la magie de Loguivy.

A l’heure de l’apéritif, vous croiserez d’abord "les anciens" du bourg, souvent anciens pêcheurs ou marins passés aux "Invalides", puis entreront un agriculteur, un artisan, un pilote du Havre, un prof de l’enseignement maritime, un imprimeur, un chômeur, un marin du commerce, sa femme et les gamins, on se serre la main, les tournées de ballons de bière défilent, on échange, on rigole, on commente, il fait toujours bon traîner chez Alain.

Avec un peu de chance, vous rencontrerez l’équipe de l’APOC, l'Association des Plaisanciers Ouvreurs De Coques (et il ne s’agit pas des coquillages, mais bien des canotes !), à l’humour décapant.

Alain est le fédérateur de tout ce monde vivant, drôle et plein de charme, et les anecdotes se succèdent. Qui avait donc un jour ajouté à la peinture un adjectif sur la pancarte à l’entrée du bourg, ce qui avait donné "petite cité de MAUVAIS caractère" ? Comment l’équipe de Loguivy, qui avait gagné toutes les manches de la régate des Zèbres à Saint-Malo a loupé la ligne d’arrivée, au point que le navigateur, Tutu, outré, menaçait de quitter le bord ? Comment, lors du coup de vent de la fin d’une régate, le même équipage, cassant la croûte en plein air sous la pluie, en cirés, Gérard, patron de pêche, a lancé d’un air rogue aux touristes emmitouflés et éberlués : « Eh ben quoi, en Bretagne, quand il fait beau, on mange dehors ! ».
Et ce jeune, pas encore sorti de l’école maritime, embarqué comme mousse sur un chalutier à la cape dans une tempête au beau milieu du Golfe de Gascogne depuis trois jours malade, appelant sa mère, à qui le patron, se voulant rassurant, demande : « on est-i’ pas bien ici tous les trois au chaud?»…

Histoires de marins, histoires de Loguiviens, histoires de vies rudes, riches et colorées… Organisateur des "championnats du monde de bateaux à moteur pop-pop de Loguivy de la mer du premier avril", Alain est un pince-sans-rire et un génial inventeur de fêtes (on dirait sans doute « créateur événementiel » dans les milieux de la com’ ?)

Mais le colosse de Loguivy est un homme de caractère, et il y a deux choses dans la vie qu’il n’aime pas. La première, comme tous ses clients, ce sont les contraintes. C’est ainsi qu’un soir, l’un d’entre eux qui utilisait le cendrier placé à la porte du bistro pour éteindre sa cigarette… non pas entrant, mais en sortant du café, me dit le plus sérieusement du monde : « De toutes façons, ‘faudrait voir si leurs lois s’appliquent ici, car on est sur le domaine maritime ! »
Et la seconde, c’est qu’on lui demande des boissons incongrues ou jugées telles, à commencer par le café après le milieu de matinée. Il est alors obligé d’aller dans son arrière-cuisine réchauffer sur la gazinière une petite tasse de jus, et il n’en a pas envie. Un jour, un client néophyte lui demande à midi et quart un café. Colère homérique du patron des lieux : « Un café, à c’theure-ci ? Mais tu veux me faire fermer mon bistro ou quoi ? Tu sais pas que c’est interdit par arrêté municipal de servir des cafés après l’heure de midi ? ». Ahuri face à une telle information, le gars a bu son muscadet comme tout le monde. Mais en sortant, il a tenu à manifester son désaccord en grommelant à l’égard de qui voulait l’entendre : « y-en a t-i’ qui font des lois à la con ! »

Passez donc prendre l’apéritif chez Alain Menguy à Loguivy, et, histoire de rigoler, et de tester votre goût du risque,  demandez-lui donc un café (après quoi vous en serez quitte pour offrir une tournée générale : yec’hed  mad !, et évitez donc de mentionner le faux frère que je suis).

► Michèle l'enchanteresse
Un billet écrit le 4 novembre 2011


Je ne suis pas de ceux qui aiment trop Paris : Breton à l’étroit en terre jacobine, homme de l’estran en état de manque loin de la mer, j’étouffe dans cette capitale aux antipodes de mon univers…
Il est pourtant un lieu à Paris que j’aime, et sans modération, une escale qui respire le grand souffle de l’aventure et qui vise l’au-delà de la ligne d’horizon.

Au cœur du Paris de la vie culturelle, près du Carrefour de l’Odéon, une petite boutique dans une ruelle médiévale. Si le quartier est chic, la façade ne paie pas particulièrement de mine, et la vitrine est toute exigüe…

Mais l’enseigne Librairie Jean Polak – Marine et voyages, plonge d’emblée le visiteur néophyte dans la vénérable tradition des libraires et bouquinistes. Porte branlante, plafond bas, rayons bondés d’un capharnaüm splendide de livres aux dos de cuir, entassement phénoménal d’ouvrages anciens, dans une ambiance de lumières douces, d’une pénombre accueillante aux odeurs de vieux papier, de cire et de tabac blond : nous sommes dans l’antre de Michèle Polak, libraire de livres anciens – des origines de l’imprimerie à nos jours - de marine et voyages.

Son grand-père était libraire en Roumanie, son père courtier en livres anciens voyageait à travers l’Europe jusqu’au jour où il a posé pied, en 1951, rue de l’Echaudé pour y exercer son métier. Michèle a suivi une solide formation, puis l’a rejoint pour compléter la monumentale – et unique –bibliographie maritime qu’il avait établie, pour rédiger les fameux catalogues annuels, et puis pour prendre ensuite sa succession à la tête de cette librairie de référence internationale.

Michèle est experte en livres anciens, usant avec bonheur du vocabulaire magique de son métier d’art, pointant d’un doigt assuré la référence exacte que vous cherchiez, au milieu des reliures pleine peau et des brochures jaunies par le temps. Il faut l’entendre évoquer les premiers incunables, les étonnants portulans, les rarissimes grimoires, les gravures et cartes de temps lointains, et puis les lettres de Colomb, les relations de voyage de Schouten et Lemaître, des expéditions de Lapérouse ou de Kerguelen , de Franklin ou de Shackleton…

Et du nuage de tabac qui baigne son bureau émergent soudain les côtes sauvages d’îles inconnues, l’immensité d’océans hostiles, les contours d’exotiques terres promises,  qu’abordèrent des aventuriers audacieux. Ils avaient osé affronter les tempêtes, le grand large, mais plus encore les monstres surgis des abysses, les damnations bibliques, l’irrémédiable chute du bout du monde ; des hommes exceptionnels qui surent vaincre la terreur ancestrale de l’inconnu.  «  Au cours des siècles, les Voyages ont représenté l’accès au merveilleux, leurs auteurs fournissaient aux lecteurs ce qu’ils escomptaient, amazones, géants patagons et cyclopes »  écrit Alain Dugrand dans sa belle préface au livre Trésor des Livres de Mer sorti en octobre 2011 aux éditions Hoëbeke.

Mais une fois à terre, voici que ces êtres d’exception se lancent sur les routes de la soie, du sel, de l’opium, car Michèle vous parlera de lointains voyages, de traversées de déserts immenses, de montagnes inaccessibles, de steppes désolées et de forêts mystérieuses.

Et là, en compagnie d’un peintre de marine et d’un directeur de musée prestigieux, avec lesquels vous vous retrouvez à partager un boujaron d’une vieille bouteille de goutte exhumée d’entre deux reliures en peau de truie, vous êtes envoûtés, et vous savez ce qu’est le bonheur d’une passion partagée. Michèle est bien une enchanteresse qui fait vivre les livres qui l’entourent, et qui ravit le monde des bibliophiles, une sorte de réseau mondial de « rêveurs de confins » (pour reprendre le titre du dernier livre de Michel Lebris chez André Versaille), de  fondus de la littérature de voyage, bouleversés par les coups de cœur,  frustrations et  bonheurs intenses que  procure leur quête insatiable de l’ouvrage qui manque dans leur bibliothèque.

Est-il harmonie plus plaisante que celle qui parfois, conduit Michèle à choisir quel sera l’heureux client auquel elle donnera la primeur du choix  pour l’acquisition de tel titre rare, car elle a jugé que c’est chez lui que l’ouvrage trouvera le mieux sa place ?

Michèle Polak, outre sa passion des livres anciens, est aussi habitée par l’amour des chats, indice évident à mes yeux que nous sommes en présence d’une véritable humaniste et d’une femme de grande culture. Ses 3 « bibliographes distingués », pour reprendre son appellation, s’appellent Dame Choupette, Kerguelen et Selkirk.

Veillons donc à ce que, d’un coup de sa baguette magique, notre enchanteresse ne les transforme en poisson monstrueux des mers australes tout droit sorti du coin d’un portulan, en quadrupède griffu et sauvage veillant sur les marches du royaume du prêtre Jean, ou en délicate princesse orientale d’un empire oublié des antipodes…

Lors de votre prochaine navigation vers Paris, prévoyez donc de tirer un bord vers le Quartier Latin, et de mouiller 8 rue de l’Echaudé (6ème arrondissement) pour l’escale incontournable des amateurs de livres de mer et de rêves de voyage : la Librairie Jean Polak.

Et dans l’immédiat, courez séance tenante chez votre libraire favori, acquérir le superbe livre de Michèle Polak et Alain Dugrand "Trésor des Livres de Mer – de Christophe Colomb à Marin-Marie", qui sorti en octobre 2011 chez Hoëbeke, un régal de beau livre, à l’iconographie somptueuse et aux textes de grande qualité.

► 1911, la grève des terre-neuvas à Cancale
Un billet écrit le 1er novembre 2011


Qu’est-ce qui a bien pu conduire, voici un siècle, au début de l’année 1911, les marins de la grande pêche à se révolter, au point de transformer pendant quelques jours le petit port de Cancale en véritable théâtre de la lutte des classes ?

Comment ces pêcheurs de morues, aux origines rurales, disséminés dans l’arrière-pays, sans tradition de lutte sociale, soumis au cléricalisme ambiant, au paternalisme de l’Inscription Maritime, à un travail éreintant et à l’alcool, à l’isolement et au confinement à bord, en sont-ils venus à se dresser ainsi contre les armateurs ?

Des évènements emblématiques et une grande intensité dramatique, manifestations, défilés, cailloutages, bagarres, coup de feu, victime "martyre" symbolique de la cause, tout concourt à faire de cette grève un véritable épisode de "guerre sociale" tandis que le port se retrouve en état de siège : gendarmes à cheval et bataillon du 47ème régiment d’infanterie cernent la ville. Au plus fort de la crise, la troupe comprenant la marine ira jusqu’à 1.500 hommes. Un contre-torpilleur, rejoint par un croiseur, deux torpilleurs, et deux chaloupes à vapeur, veillent sur rade !

L’origine de cette grève est à rechercher dans l’exaspération des familles de terre-neuvas devant la faiblesse des rémunérations, alors même que les armateurs accumulaient les profits à la suite d’une série d’excellentes campagnes.

L’opinion publique a été choquée par les séries de naufrages qui ont endeuillé les familles de la région dans les années précédentes : des centaines de pêcheurs disparaissent entre 1889 et 1907, lors du retour des bancs sur des navires bondés de leur équipage et de nombreux passagers, naviguant dans des conditions épouvantables. La seule réponse consista longtemps en galas de solidarité.
L’intransigeance systématique des armateurs face aux revendications somme toute bien modestes des pêcheurs va favoriser la mobilisation, ainsi que le soutien de la presse et des pouvoirs publics.

Début 1909, la Fédération des marins CGT (alors anarcho-syndicaliste) dont le secrétaire général est Rivelli, lance un manifeste dont le style imagé semble aujourd’hui bien désuet, opposant le luxe des armateurs (« Ils se font construire des châlets qui sont presque des châteaux, roulent en automobile, étalent un luxe effréné dans les casinos à la mode ») à la situation injuste des pêcheurs (« Vos familles croupissent dans la misère malgré votre épuisant labeur »).
L’action revendicative se cristallise autour du niveau de rémunération, et l’hiver 1909-1910 connaît une agitation qui se heurte au refus de négocier des armateurs.
Au retour de la campagne suivante, donc fin 2010, le mouvement, orchestré par la CGT, redémarre dans la région. La personnalité du leader Rivelli est déterminante : ce Marseillais, bel homme et beau parleur, devient vite la "coqueluche" des milieux populaires cancalais, en particulier des femmes.  Or la spécificité de Cancale repose sur une communauté de pêcheurs, aux rapports sociaux particuliers, marquée par le rôle de la religion et la place importante des femmes, dans un contexte où les armateurs locaux ont récemment constitué des fortunes rapides.

L’agitation se propage ; lors des revues d’embarquement de St Malo, mais surtout de Cancale fin février, les marins refusent les conditions imposées par les armateurs qui campent sur leurs positions. Et les pêcheurs cancalais, contrairement à leurs collègues issus du monde rural qui embarquent à Saint-Malo et Saint-Servan, ne vont pas céder. Le 2 mars, un armateur tente de déhaler son navire, déclenchant ainsi attroupement et bagarre.

La presse locale donne la mesure de la tension dramatique qui culmine dans un article du 5 mars : « Sanglantes échauffourées à Cancale. Une femme est tuée, il y a une trentaine de blessés. De la maison d’un armateur, un coup de feu est tiré sur la foule ».

En réalité, pour empêcher le départ clandestin des bateaux qui sont sur la grève, on s’est mobilisé et rué sur les gendarmes qui se sont interposés. Les femmes sont à la tête de l’agitation. Madame Baslé, 59 ans, mère de 9 ans, choquée de voir son neveu se battre, est foudroyée par une crise cardiaque : voici soudain une victime symbolique de la lutte sociale.
Face à la crispation intransigeante des armateurs, le préfet Saint, le député Guernier, et même le quotidien Ouest-Eclair, soutiennent les revendications des pêcheurs.
Le 6 mars, les armateurs doivent lâcher du lest, et le 10 un accord de compromis est signé. La grève est finie, les pêcheurs embarquent pour Terre-Neuve.

Les résultats concrets de ces événements pour les terre-neuvas sont mitigés, et la greffe syndicale n’a pas pris dans ce milieu spécifique. La plupart des pêcheurs, à l’exception précisément des Cancalais, sont disséminés et isolés dans un monde rural marqué par le conformisme social et la forte influence du clergé. C’est pourquoi les marins qui ont passé les revues à Saint-Malo n’ont pas suivi l’exemple de leurs camarades cancalais.

En dépit de soubresauts l’hiver suivant, le mouvement est retombé, la CGT va perdre la plupart de ses adhérents, les armateurs essaieront de reprendre les avantages lâchés, et les Cancalais transfèrent leurs navires à St Servan et St Malo.
Il ne restera plus de la grande grève des terre-neuvas que le souvenir de quelques chansons syndicales…

Interview d'Aymeric Lesné