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Littoral - Le magazine des gens de mer

Le dimanche à 12 h 55, rediffusé nationalement le mardi à 9 h 20
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Thierry Juliot, l'homme des bois et des bateaux

Thierry Juliot dans la forêt de Bercé, face à un arbre planté sous Colbert.
Thierry Juliot dans la forêt de Bercé, face à un arbre planté sous Colbert.

Installé en Mayenne, Thierry Juliot travaille depuis trente ans en étroite complicité avec les charpentiers de Marine, pour tenter de trouver le bois "idéal". En forêt, il cherche les bonnes essences; dans les ports, il assemble tous les bateaux...qui naissent dans les arbres. Un entretien inédit.

Par Aline Mortamet

Thierry Juliot est assurément un passionné. Il a vécu avec les arbres depuis qu'il est gamin, auprès de son grand-père qui était bûcheron et garde-forestier. Depuis, il s'est spécialisé dans les essences qui serviront à la construction et à la restauration de tous bateaux en bois (bateaux du patrimoine, bateaux de pêche, yacht, vieux gréements, etc). Il sait où trouver l'arbre trois fois centenaire qui fournira une jolie proue, et l'autre qui sera plus adapté à une longue bordée. Un univers fascinant, et un homme habité, heureux de donner "une nouvelle vie royale pour ces arbres plusieurs fois séculaires". 
Une équpe de Littoral l'a rencontré, et vous propose de partager ce moment avec Thierry Juliot samedi 14 février à 16H15. En parallèle, découvrez la passion de cet homme dans l'entretien qu'il nous a accordé. Propos recueillis par Aline
Mortamet

Que reste-t-il de la construction en bois pour les bateaux aujourd’hui ?

Il y a la partie pêche, mais Bruxelles a tendance à casser les vieux bateaux de pêche en bois. C’est un grave problème. On nous dit qu’il y a surpêche, donc il faut baisser le nombre de prises, donc le nombre de bateaux. Les bateaux de 25 mètres sont quasiment tous partis à l’étranger, les autres ont été cassés. C’est Bruxelles qui dirige là-dessus. En ce moment, j’ai deux projets, mais faut récupérer des quotas de pêche. Faut en casser deux pour en reconstruire un, c’est un peu compliqué.
Ces dernières années, ce qui émerge, c’est plutôt la restauration de bateaux anciens de la Marine nationale et ses bateaux classés. Et les bateaux du patrimoine. Mais ça reste un marché restreint. Pour les bateaux anciens (j’en ai un qui est de 1887 à La Rochelle), les travaux sont énormes, et c’est un budget phénoménal !

Est-ce que les fêtes du patrimoine ont eu un effet sur votre activité ?

Au démarrage, ça a considérablement boosté notre activité. Pendant 10 ans, toutes les villes voulaient avoir leur bateau de pêche typique. Le souci, c’est que tous ces vaisseaux ont du mal à vivre, à cause du manque de lisibilité dans les médias, en dehors des grandes fêtes du patrimoine de Brest (les Tonnerres), Rouen (la grande Armada), ou la semaine du Golfe.
Or, un bateau, il lui faut du monde pour aller en mer, et il faudrait plus de fêtes locales, comme des petites régates entre villes pour rebooster cette activité. A part Recouvrance ou Biche, qui marchent bien grâce à des associations, c’est dur de faire vivre des bateaux sans dotation…

Quel est l’avantage du bois ?

C’est un matériau durable et renouvelable. Un arbre, c’est comme un jardin. Il faut toujours élever des générations plus jeunes, pour les remplacer à terme. Le plus vieux bateau de pêche qui navigue actuellement est au Guilvinec et il a 57 ans.
Le plastique, s’il brûle, il y a des émanations toxiques. Et il est plus difficilement recyclable. Maintenant, on le broie, mais on ne peut pas penser écologie en pensant résine, et donc, produit chimique.

Thierry Juliot, l'homme des bois de Marine


Qui gère les forêts ?

L’office national des forêts est gardien des anciennes forêts royales. A l’origine, comme il fallait une grande marine à voile, on a su élever et faire perdurer ces grands arbres. On avait des très longues pièces, et donc, on avait des hautes futaies, comme dans la cité des Clos à Bercé (au nord du Mans) sur 4 hectares. Il y a des arbres mémorables, qui étaient réservés traditionnellement pour la Marine. Ils ont tous entre 250 et 350 années, et font au moins un mètre de diamètre. Des monstres, quoi ! Ces arbres sont magnifiques, classés monuments historiques, donc pas facile de les abattre.

Et puis, au niveau du budget, je suis aujourd’hui confronté à des mérandiers, ceux qui font de la barrique, qui cherchent de très gros arbres, et eux achètent très cher. Alors que moi, je ne peux pas acheter aussi cher. Or, en réparation, ce ne sont pas des bateaux de luxe. Aujourd’hui, la Royale a disparu. Il reste quelques vaisseaux ambassadeurs, comme le Mutin, la Belle Poule, l'Etoile ou la Grande Hermine, mais si on ne sait plus les réparer, je me vois mal aller acheter des bois à l’étranger pour réparer des bateaux de la marine nationale.
L’ONF m’a dit qu’il fallait que je me fasse sponsoriser. Or, à l’origine, ce sont des arbres qui ont été plantés pour la Royale, sous Colbert ! Si on veut garder nos vieux bateaux à flot, il faut faire un effort !

Comment nos forêts sont-elles exploitées ?

On a toujours les plus grandes forêts d’Europe. Mais avant, on pouvait trouver des arbres avec des diamètres d’un mètre. Aujourd’hui, c’est moitié moins. On a donc de plus en plus de petit bois.  Il y a eu des plantations, mais c’est exploité industriellement, alors qu’avant, c’était fonction de ce dont on avait besoin sur le territoire français. On exporte des très gros volumes.

En France, aujourd’hui, nos forêts sont surexploitées ! Hormis les exploitants de barriques qui intéressent les forestiers car c’est du bois qui est vendu très cher, beaucoup de marchés vont vers la Chine. On est en train de devenir un pays exportateur vers l'Asie, alors que nous avons importé pendant des années des bois exotiques, c’est le comble. On voit des containers entiers à l'autre bout du monde, ça fait mal. Moi, quand je vois nos forêts, je vois de moins en moins de beaux et grands bois. Peut-être que les gens vont finir par se réveiller, mais il ne faudrait pas qu’il soit trop tard.

Quel type de bois travaillez-vous ?

Des chênes pour tous les bateaux de pêche, que je vais trouver dans la forêt de Bercé. Pour les ponts de bateaux ou bordées, j’ai besoin de mélèzes, et je vais dans les Alpes, plus souvent les Alpes suisses. Parfois aussi, du pin d’Oregon, quand j’ai besoin de bois serré.

Qu’est ce qui vous a amené vers la Marine ?

Mes parents habitaient à Paris. J’ai été élevé par mon grand-père qui était en Normandie, garde-forestier et bûcheron. Donc j’ai vécu et grandi dans les forêts, toujours attiré par les arbres.
J’ai travaillé, après mon armée, dans une grosse scierie, qui était le premier fournisseur de tout le littoral français : 2500 mètres cubes de bois à l’année. Rentré comme manutentionnaire, j’ai appris ensuite à sécher, et transformer les bois.
Sur la côte, il y avait des charpentiers de marine et des chantiers tous les 20 kilomètres, donc j’ai appris à leurs côtés. Situer un arbre, et le revoir ensuite dans un bateau, ça colle bien, c’est une bonne continuité de la vie de l’arbre, tout simplement.

Les charpentiers sont tous plus ou moins des amis, donc je vais les voir pour discuter avec eux de la forme du bateau qu’ils recherchent. Chaque bateau et chaque charpentier a ses caractéristiques. Je cherche par rapport à ce dont ils ont besoin, en décortiquant toutes leurs pièces, et je pars en forêt pour trouver les pièces à l’identique.
Depuis les années 1980’, il y a des jauges, avec des nouveaux formats (des bateaux plus courts, moins élancés). Donc il fallu concevoir des formes particulières, des membrures un peu plus tordues, en forme de I. Le problème, c’est de les trouver dans la nature, et les récolter en temps et en heure.

Propos recueillis par Aline Mortamet

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