TÉMOIGNAGE. Le combat de Anne, future mécanicienne à la pêche pour pouvoir embarquer

Embarquer sur un bateau de pêche, finir sa carrière professionnelle dans ce secteur, c'est le rêve d'Anne. À 54 ans, cette Brestoise d'adoption a opté pour une reconversion et se forme comme mécanicienne 750 kW. Seule femme de sa promotion, seule femme à bord, sa place est loin d'être gagnée. 

Anne se forme pour devenir mécanicienne avec l'envie de pouvoir embarquer à bord de bateaux de pêche
Anne se forme pour devenir mécanicienne avec l'envie de pouvoir embarquer à bord de bateaux de pêche © DR

"J'ai toujours voulu un métier d'action, ne pas être enfermée dans un bureau." À 54 ans, Anne peut se targuer de ne pas avoir eu une carrière linéaire. Après 25 ans dans le secteur automobile en région parisienne, en usine d'emboutissage, elle atterrit à Brest en 2015 après un licenciement économique.

Ce dernier va lui permettre de continuer à se former. Elle opte pour un mastère "spécialisé ingénierie marine / architecture navale et offshore à l'ENSTA Bretagne. Elle retourne 7 mois sur les bancs de l'école, part en stage dans un bureau d'études à Pont-L'Abbé qui dessine des bateaux de pêche. Après ça, elle se remet sur le marché, "dégote" plusieurs emplois (conducteur de travaux en usinage et soudage puis du remontage mécanique) via des prestataires et travaille sur le sous-marin Le Téméraire. Lorsqu'il est remis à l'eau, elle se trouve d'autres missions puis se retrouve au chômage. 

La pêche, comme une évidence

Dans sa recherche d'emploi, Anne est accompagnée par l'association la Touline. Celle-ci aide au choix des parcours professionnels et accompagne toute personne souhaitant s'orienter vers les métiers de la mer. Ce processus passe par un stage.

La pêche lui trotte dans la tête : "Je veux faire un stage, dans un métier qui me fait rêver mais où je n'ose pas trop aller, car je me trouve trop vieille. Est-ce que j'ai encore la force physique suffisante, est-ce que j'ai le mal de mer ? Sur quoi je peux embarquer à mon âge ?" 

Elle a déjà quelques réponses, fait le point. La mer ne sera jamais restée loin d'elle. Depuis l'âge de 23 ans, elle navigue, sur des bateaux de course. C'est à Saint-Malo qu'elle fera ses premières expériences. Plus tard, elle assurera des convoyages. Pendant ses précédentes missions dans le Finistère, elle a aussi été discuter avec les pêcheurs, elle sait que le secteur a du mal à recruter notamment des mécaniciens. "J'ai des connaissances dans ce domaine" constate-t-elle. 

Une femme, pas forcément bienvenue à bord

Elle cherche alors ce fameux stage. Tape à toutes les portes, d'une dizaine de bateaux, dans le Finistère nord mais aussi au Guilvinec. Aux armements, on lui répond : "Je ne vous prends pas car ça ne s'est pas bien passé avec une femme à bord. Les premières femmes à bord ce sont toujours des précurseurs, elles ont trop de caractère."

A une semaine de la date limite, elle tente un dernier coup de poker. Elle a repéré un navire à Keroman à Lorient. Elle finit par avoir le contact. Le capitaine la rappelle sans l'avoir vue et l'accepte dans son équipage. Elle embarque sur ce chalutier de pêche côtière de 16 mètres, pour des premières marées sur un peu moins de 4 jours. 

C'était super, j'ai eu 24 heures le mal de mer à dégueuler, sans manger mais j'arrivais à travailler quand même.

Anne

Elle trie le poisson, l'étripe, le lave, le range. La mécanique ça se passe plutôt à quai. Elle aura le temps de voir une vidange. En mer, elle assiste à son premier quart passerelle, regarde comment on conduit le bateau la nuit. Elle prend aussi son tour de cuisine, comme tout le monde. Elle garde bien en tête l'échange aux armements du Guilvinec et se tait. Les autres marins lui donnent des conseils, lui parlent des espèces, la font progresser. "J'ai vite pris le rythme, je dormais bien, c'était de la bonne fatigue." L'expérience sera si concluante que le capitaine lui propose de revenir quatre autres jours. A la fin il concluera : "Tu as le pied marin." Anne se dit alors que ça marche. 

Elle refait une formation, au lycée maritime de Paimpol, de mécanicien 250 kW mais ce n'est pas suffisant pour travailler sur certains types de chalutiers. Elle passe son certificat de matelot pont, s'engage pour obtenir un certificat d'aptitude à l'exploitation des embarcations et radeaux de sauvetage (CAEERS) aux Sables d'Olonne. C'est là qu'elle finit par s'inscrire à la formation mécanicien 750 kW qui lui offrira de nouvelles cartes en main.

Ce que j'aime dans la pêche ? Mon envie d'être libre, c'est le truc principal. J'aime la mer aussi alors que ce n'est pas tout le temps évident. Mais la peur je l'accepte. Il y a l'équipage, j'aime être avec d'autres, le fait que l'on soit soudés car c'est un métier dangereux. Et le côté technique évidemment

Anne


Chercher des jours de navigation 

Cette nouvelle formation a démarré le 27 janvier 2021. Anne doit la valider par 12 mois de navigation dont 6 à la machine. Elle se cherche des jours. L'été dernier, elle a embarqué un mois et demi, comme matelot machine sur l'Helios à Marseille.

Avant de reprendre les cours, elle a recommencé sa tournée des quais à Brest. Elle essuie des refus, avant de rencontrer Marc, patron du Mam Goz, un coquillier goémonier. Il prévient : "Demain tu viens, on fait un essai en mer, c'est très physique."  Il a déjà fait travailler des femmes, des stagiaires et une matelote tout un hiver.

Ils partent à la journée. Le matin, c'est pêche à la coquille Saint-Jacques, l'après-midi pêche aux amandes. "C'est effectivement très très physique, il faut alimenter une machine en pelletant les amandes sur le pont. J'en ai chié mais je me suis accrochée. Ce genre de mouvements c'est difficile, surtout les premiers jours, pour tout le monde." 

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Anne en pleine pêche des amandes

"Je ne lui donnais pas 100 balles au début, il faut rester lucide. Sa première journée, elle était morte. Travailler avec une pelle en mer ce n'est pas facile. J'ai été étonné qu'elle tienne jusqu'au bout. Elle avait l'air volontaire. Après, elle a pris le pli. Elle faisait bien le boulot du matin au soir" , raconte Marc. Il la garde trois semaines. "J'ai vu que tu en voulais" lui lancera-t-il. 

La formation de Anne se termine fin juin 2021. Rien n'est joué pour elle. "Je n'ai pas de propositions pour la suite. Je sais que cela sera toujours dur, mes recherches, comme depuis le début. La question d'être une femme, c'est clairement ça qui pose problème. Mais c'est la condition pour avoir le boulot que j'aime. J'ai pris le risque. Quand on choisit la voie de la formation, on n'est jamais sûr."

Pourquoi Anne choisit-elle de parler de son histoire ? "J'ai envie de sensibiliser les adolescentes. Là où je suis formée, dans la classe de CAP matelot, il n'y a que des garçons. J'ai envie de motiver les filles à s'inscrire, à venir à plusieurs."

 

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