"La photo, c'est un mode de vie". Mouna Saboni photographe ou l'art de transformer le quotidien en poésie

Mouna Saboni est photographe. Son compte instagram n’est pas un diaporama de paysages en vues aériennes ou de contrejours. Mouna Saboni est photographe professionnelle, sa spécialité est l’immersion. Jordanie, Palestine, Egypte, Brésil, Arménie, Liban, partout elle y fait des rencontres. Portrait.
Mouna Saboni au Maroc en 2019
Mouna Saboni au Maroc en 2019 © Cyril Boixel

Photographe en 2021 est un métier qui peut prendre plusieurs formes. Il y a les passionnés de couchers de soleil ou de paysages, ceux qui cherchent des likes sur Instagram avec des vues aériennes grandioses, les amoureux du corps qui se montrent ou dévoilent des parties plus ou moins intimes de leurs modèles, et bien entendu les férus de concerts.

Tous ces photographes font le plus souvent partie des passionnés, qui inondent les réseaux sociaux avec leurs photos prises avec des boitiers dernier cris et leurs objectifs toujours plus performants.

Mouna Saboni fait partie d’une autre famille de photographes. Elle se situe du côté des photoreporters, ou encore des photographes d’art, dont les séries de photos sont commandées ou achetées en amont par des ONG, des galeries, des mécènes. Des professionnels de la photo dont le travail s’expose et se retrouve dans des livres.

C’est nous qui mettons les gens en cases, photo d’art, de presse, de mode. Mouna Saboni se contente de mettre des gens dans ses cadres, pour mieux nous raconter leurs histoires, et nous interroger. 

La bretonne, franco-marocaine et originaire de Rennes, se prépare à réaliser un photoreportage le long du fleuve Jourdain sur la crise mondiale de l'eau dans les territoires israélien, jordanien et palestinien. Un travail photographique autour de la question du tourisme de masse et de l'écologie. 

Sa méthode de travail est l’immersion. « En restant trois jours dans une favela on a une impression très superficielle de ce que vivent ses habitants ». Alors Mouna Saboni préfère y rester quelques mois afin de prendre le temps de se perdre dans les ruelles, de faire des rencontres, de se faire accepter et d’assimiler les codes des territoires pour ensuite prendre ses photos. « C’est ça qui est vraiment intéressant, tu ne restes pas en surface, il n’y a qu'en prenant le temps que tu peux voir les choses ».
 

Son secret, l'immersion : créer une proximité pour des photos au plus près des gens

Son terrain de jeu favori se situe entre Israël, la Palestine, le Liban, et la Syrie. Une région du monde qui l’interpelle depuis toujours. A 21 ans et toujours étudiante à l’école de photographie d’Arles, elle décolle pour la Palestine.

« Je voulais voir de mes yeux ce conflit, je ne pouvais pas croire que ces gens se battent tous les jours. Je voulais voir comment ils vivent, à quoi ressemble leur quotidien. » Alors pour répondre à ses questions, elle part seule, et finit par poser son sac dans un camp de réfugiés.

« Cela m’a formée, j’étais très jeune. J’ai adoré les rencontres avec des gens très instruits, qui parlent plusieurs langues, qui échangent sur la philosophie… ». Comprendre sur place, même si ce n’est pas très courant pour une jeune femme de s’installer là-bas et de prendre des photos. 

« Un jour le chef du camp de réfugiés me convoque. Je suis entourée de ses gars, et il me prend mon passeport. Je m’énerve, je crie, je pars en claquant la porte. Les gars viennent me chercher de nouveau et m’expliquent : 'tu dois te renforcer, si tu t’énerves tout de suite ça ne marchera pas, tu dois être moins naïve, tu dois t’endurcir', et ils me rendent mon passeport ».

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Mouna Saboni n’est pas l’archétype du photoreporter lourdement équipé. Elle a juste un petit appareil photo autour du cou. « Quand on me voit arriver, on ne me prend pas au sérieux avec mon petit boitier. Ils n’ont pas peur. Je peux avoir cette proximité, il n’y a pas de défiance. Les gens ne pensent pas que c’est important ce que je fais. »

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Résultat de cette première expérience sur le terrain, une exposition au Grand palais, une autre au musée de la photo documentaire et une au festival Off de Visa pour l’image. Son travail est repéré également par Agnès B et par le directeur d’Olympus qui la sponsorise en lui donnant du matériel.

Avec mon petit appareil je dois me rapprocher des gens. C’est moi qui me déplace, j‘adore.

Mouna Sabonni

Pas de zoom, un seul appareil photo et une seule optique, c'est sa façon de faire. Quand Mouna est sur le terrain, elle est tout le temps dehors à se déplacer, à marcher toute la journée. « Je ne veux surtout pas un gros appareil photo avec des grosses optiques, cela changerait le rapport que j’ai aux gens. Je fais tout avec mon petit 35mm (optique grand angle), c’est à moi de me rapprocher des gens, de me déplacer, j’adore. »
 

Un regard poétique sur le quotidien

Ce projet en Palestine porte un nom « Je voudrais voir la mer ». Le travail de Mouna Saboni n’est pas militant, il est engagé. Elle porte une vision documentaire du quotidien en y ajoutant son approche poétique. Cela donne des photos prises sur le vif, sans mise en scène, sans préparation. Juste la réalité.

Cette série témoigne de la vie des jeunes palestiniens vivant à 100 kilomètres de la mer, mais ne pouvant y avoir accès. La faute à la séparation des territoires entre la Palestine et Israël.

Des photos accompagnés de mots, des séries qui portent des titres, comme :

et qui peuvent traiter du harcèlement sexuel dont sont victime les femmes en Egypte, du quotidien des personnes dans des camps à la frontière entre la Syrie et le Liban, ou de la vie dans les favelas de Rio.

Le travail de Mouna commence toujours par des recherches, de la documentation, et de l'écriture. Mouna écrit beaucoup avant de faire ses photos. Son envie est de marier les deux, textes et photos, mais il n'existe pas un grand nombre de possibilités à cet alliage.

Pour sa série « Traverser », Mouna Saboni en a trouvé une qui fait la différence, et surtout qui s’inscrit dans le propos de son travail. « Je voulais graver mon texte sur mes photos. Graver en arabe, c’est une forme de pudeur. Les gens ne peuvent pas lire le texte facilement, je me cache derrière. »

La série est un succès. Pour Mouna, elle le doit à la fondation Montresso au Maroc qui l’a accueillie en résidence.

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« Sans accompagnement, tout aurait été infaisable. Grâce à la fondation Montresso, j’ai pu ne m’occuper que d’artistique, loin des soucis du quotidien. J’ai été encouragée, j’ai eu le temps de réfléchir, d’expérimenter ». Mouna Saboni est vraiment reconnaissante envers Estelle, la directrice artistique du lieu qui a accepté sa candidature en décembre 2019.

« Avant de trouver la forme qui a eu du succès, j’ai été trois mois à leurs frais. Estelle m’a donné du temps, elle a su me redonner confiance dans mon travail. »
 

La photo, un mode de vie

Le travail de Mouna a vite tapé dans l’œil des professionnels mais malgré la reconnaissance qu’offrent les expositions dans des lieux prestigieux, ces présentations de photographies ne sont pas des lieux de ventes.

Avant la rencontre avec la fondation Montresso, Mouna n’étais pas encore une professionnelle dans ce milieu compliqué et exigeant qu’est la photo.

« La photo, c’est difficile de gagner sa vie avec. Avant 2020, je ne gagnais pas ma vie avec mes photos, et tu ne peux pas avoir un travail à côté, ce n’est pas vrai. On ne peut pas avoir un job à temps plein, et essayer de se détacher quelques heures dans la semaine pour de la création. Cela ne marche pas ».

Alors Mouna Saboni quitte un travail d’enseignante et reprend la route. « Je me suis dit que je préférais vivre avec moins, mais faire ce que je voulais faire vraiment. J’ai moins d’argent mais peu de contraintes. J’ai mis en place un style de vie qui ne me coûte pas très cher. » 

« La photo, c’est un choix de vie qui ne convient pas à tout le monde. Quand t’es photographe, il y a un effet waouh, les gens sont séduits mais ensuite quand tu dis que tu pars deux mois sur le terrain, plus personne ne te suit. »  

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Aujourd’hui, Mouna est suivie par la Galerie 127 à Paris et Marrakech, son travail est présenté et vendu. Elle vient également de remporter la bourse Lagardère pour la réalisation de son projet sur le tourisme de masse le long du Jourdain et de la mer rouge.

« Quand je serai sur les bords du Jourdain, j’aurai juste mon petit appareil avec une seule optique 35mm, un vieil argentique en sécu, mon vieil ordi pourri et des cartes mémoires. J’ai appris à travailler comme cela, c’est devenu ma manière de bosser. Avec la bourse Lagardère, pour la première fois, j’ai enfin un peu d’argent pour faire un projet. Je ne serai plus limitée dans le temps par mon autofinancement. Je pourrai ne penser qu’à mon travail, comme lors de mes résidences à la fondation Montresso.

Je partirai avec une ou deux personnes à rencontrer. Je ferai d’autres rencontres sur place. J’adore ça, cette notion de temps et de liberté. Si je rencontre des gens et que le contact est bon, j’aurai le temps de rester. Tout est alors possible. »

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L’envie de rencontre

Si Mouna Saboni fait de la photographie, c’est pour avoir le prétexte de rencontrer des gens et de parler de leurs histoires. « L’appareil photo, le journalisme, cela te donne une excuse pour te balader dans des lieux où tu n’as rien à y faire. »

Mouna Saboni a sa façon très personnelle et poétique de mettre en valeur les personnes et les histoires de ceux qui croisent son chemin.

Aujourd’hui son support est la photographie, mais il est fort à parier que le texte va continuer à prendre de l’importance dans son travail.

Bien entendu pour Mouna son beau parcours est le fruit de la chance et d’une bonne étoile. Un peu comme celle pour nous, d’avoir pu croiser son chemin dans ce petit jardin à l'entrée de Rennes.

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