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Une foule de Rennais s'amasse devant le Parlement de Bretagne, en feu. La nuit du 4 au 5 février est la suite tragique d'une journée particulièrement violente. L'émotion est vive. Aujourd'hui encore, 25 ans plus tard, les souvenirs sont vifs. 

Le fracas des fusées de détresse, le sifflement des grenades fumigènes, les cris des slogans, se sont tus. Il règne un étrange silence sur la Place du Palais dans la nuit du 4 au 5 février 1994. 

Devant une foule de rennais consternés, la toiture du Parlement de Bretagne flambe. Le crépitement des flammes remplit tout l'espace. Quelques voix de pompiers, des poutres de chênes centenaires craquent, puis s'effondrent dans une explosion. 

Il est 1h39 du matin. La journée de manifestation des marins pêcheurs s'est achevée par l'incendie d'un des plus vieux monuments de Rennes, « un symbole pour toute la Bretagne » dit Edmond Hervé, le maire de Rennes. L'une des quelques personnalités présentes dans la foule.


Il est 1h39 du matin. Le jour d'après l'incendie du Parlement de Bretagne vient de commencer.
 

Acte 1. Le jour d'avant

Les marins-pêcheurs impressionnent. Ils sont 3500 dans le centre-ville historique de Rennes. 

Les rejoignent des syndicats, des commerçants, des casseurs. Une manifestation qui fait suite à des mois de crise. Le poisson se vend moins, et moins cher. 

La concurrence des Espagnols est rude sur l'Atlantique, au point de déclencher de véritables abordages entre chalutiers.

Ce 4 février 1994, le Premier-Ministre Edouard Balladur vient signer le plan Etat-Région pour la Bretagne accompagné de six ministres. 

Les marins-pêcheurs, qui ont perdu 23% de leurs revenus dans l'année, ont tout cassé à Boulogne, Rungis, Lorient. Ils convergent vers Rennes, L'occasion est trop belle pour se faire entendre.
 
Il y aura près de 70 blessés, tant chez les marins-pêcheurs que dans les forces de l'ordre.

Toute l'après-midi, sur cette place et dans les rues adjacentes, les fusées de détresses sorties des timoneries voleront au-dessus des toits. « Les magistrats étaient cloitrés dans leurs bureaux » se souvient Michel Le Tessier, le régisseur de la Cour d'Appel, « et de temps en temps ils descendaient dans la salle des pas perdus, mais ils ne restaient pas car c'était trop dangereux ».
 

Les magistrats étaient cloîtrés dans leurs bureaux - Michel le Tessier


Quelquefois, le trait de fumée ne retombe pas jusqu'au sol, et fait fondre les ardoises des vieux bâtiments alentours. « On voyait les fusées de détresse tomber sur le toit du Parlement, et même des billes d'acier sont passées à travers les carreaux de sa salle » témoigne Michel Le Tessier.

Une polémique surgira quelques jours plus tard sur la gestion de la manifestation.
 

Le maire, Edmond Hervé, avait quitté à pied la Préfecture et tenté de rejoindre l'hôtel de ville, traversant la place du Palais qui fait face au Parlement. Il y est violemment pris à partie par les manifestants. De retour à son bureau, il prend conscience de l'ampleur des événements et essaie de joindre plusieurs ministres. Le seul qui le prendra au téléphone est Pierre Méhaignerie, garde des sceaux et maire voisin de Vitré. 
 

Le préfet de l'époque savait que ce serait violent


« Le Préfet de l'époque savait que ce serait violent » se remémore Marcel Rogemont, dont le sentiment n'a pas bougé d'un iota en vingt ans : « Rien n'a été fait pour éviter ce saccage de la ville de Rennes, le Préfet n'avait pas tenu compte des autorités locales. Tout ça n'a pas choqué Charles Pasqua », le ministre de l'Intérieur de l'époque.

Après une journée d'une violence inouïe, les marins-pêcheurs quittent la ville en fin d'après-midi. Le centre retrouve son calme. 

Le cortège ministériel aussi a regagné la capitale. Le personnel de la Cour d'Appel, les journalistes, policiers et pompiers, chacun rentre chez soi.

Ils se retrouveront quelques heures plus tard sur cette même place de Bretagne, devant le Parlement en feu.
 
Incendie du Parlement de Bretagne: le témoignage de Michel Le Tessier

Acte 2 - L'incendie

00h29. Les pompiers reçoivent un premier appel. Quelques minutes plus tard, un second : « le Parlement est en feu » ! On signale de points lumineux sur le toit, de la fumée, et un bruit sourd.

Depuis 16h, le feu couve sous cette charpente de pins que l'on appelle « la forêt », une coque renversée construite par des charpentiers de marine, sous laquelle on range des papiers et de vieux meubles.

Lorsque les pompiers arrivent sur les lieux à 00h34, le feu s'est déjà propagé. Et ce n'est pas fini. Hervé Rigal arrive pour prendre la direction du Poste de Commandement.
 
Tout est réuni pour le meilleur tirage. 

Et de fait, dès que le toit est percé, le feu trouve un appel d'oxygène et se propage. 

1h. Toute la façade sud est embrasée. Les renforts sont en route. Les pompiers vont à la bagarre. « Mais un feu comme ça, il faut l'attaquer en surplomb » explique Hervé Rigal. 

Mis à part un pompier sur un bras articulé, le seul du département, les autres lances sont activées du sol. Il y en a 15 en tout. Un dispositif exceptionnel pour un incendie hors-norme. « On envoie 400-450m3/heures » commente Hervé Rigal, « c'est une densité énorme ». 

L'eau est pompée dans la Vilaine, qui passe heureusement à quelques centaines de mètres de là.
 
« Lorsque j'ai vu fondre les allégories, j'ai repensé à mon premier dossier comme Conseiller Municipal, celui de leur restauration. Mais comme responsable politique, ma première pensée est : il faut reconstruire ».

Le maire de Rennes Edmond Hervé est sous le choc, comme des centaines de rennais qui se tiennent à distance de la chaleur, sur la Place du Parlement. « C’est tout le symbole de la Bretagne qui part en flammes ce soir. Un très grand symbole disparaît » déclare-t-il, tendu, devant les caméras de France3. 

À cet instant, le feu fait son œuvre de destruction. Vers 2h, le plancher s'effondre sur la salle des pas perdus en une explosion de braise. Trois pompiers seront grièvement blessés.
 
Au poste de commandement, Alain-Charles Perrot se remémore étrangement une visite chez un numérologue, huit ans plus tôt. La carrière de l'architecte n'était pas au mieux. « Je vois des flammes, je vois des flammes » avait-il dit. 

Laissant cette pensée furtive et incongrue, l'architecte en chef des Monuments Historiques et une poignée de spécialistes parent à l'urgence : sauver ce qui peut l'être. Ils donnent des consignes aux pompiers pour protéger les œuvres du « Palais ». 

03h38. Les 150 soldats sont « maîtres du feu » à 03h38. Il ne progresse plus. Mais il a raison de la toiture et de la charpente. Il ne reste plus que les hauts murs du bâtiment. 60 % du palais a disparu, et pourtant, 70% des œuvres qui l'habitaient ont pu être sauvées.
 
Incendie du Parlement de Bretagne: le témoignage de René Rigal

Acte 3 - Le jour d'après

Des hommes fouillent les décombres fumants du Parlement de Bretagne. On regroupe les volumineux dossiers d'affaires de justice.
Ceux, célèbres, de l'affaire du financement occulte du PS instruite par le juge Van Ruymbeck, sont partis en fumée. 

Une légende urbaine attribuera l'incendie à des barbouzes voulant étouffer l'affaire Urba.   

Un ballet se met en place dans un silence grave. On dépose les toiles de la Grand'Chambre qui ont pu être protégées.

Les œuvres de Coypel et Errard, qui sont les chefs d'œuvres du Palais. Des décors à la Française, prémices de ce que l'on trouvera à Versailles.
 

Dans les environs de Rennes, un "hôpital de campagne" se met en place. 

Les premiers gestes sont prodigués pour stopper l'écaillage de la couche picturale des toiles. Ce n'est pas le feu qui les a abimées, mais l'eau. Leur sauvetage a un prix. 

Les lambris et les boiseries sont cotés. Le travail d'inventaire et d'analyse commence sur les 3km de lambris, les 1200 m2 de boiseries, les 500m2 de plafonds dorés et sculptés.
 

Tandis que spécialistes d'histoire de l'art, le personnel de la ville, de la Justice, s'affairent dans les gravats, les Rennais passent durant toute la semaine, « voir le cadavre ». Ils ne sont pas voyeurs, mais tristes.

Samedi matin, dans la foule recueillie, j'ai pleuré, sachant combien il m'importait. J'ai reçu une fusée de détresse dans le cœur, et j'ai pleuré.

A la peine ressentie, je sais que je suis rennais. Faites que les enfants de Rennes puissent un jour le montrer à leurs enfants

Extraits du livre d'or

La reconstruction du bâtiment est dans toutes les têtes. Une Association pour la Renaissance du Parlement est créée à l'initiative d’Ouest-France, France 3 et la librairie Le Failler.   

Le suspense ne durera pas longtemps. Moins d'une semaine après l'incendie, le ministre de la Culture Jacques Toubon annonce la reconstruction à l'identique du Palais. 

Une décision qui sera confirmée un mois plus tard par Pierre Méhaignerie, le Garde des Sceaux, qui compte réinstaller la Cour d'Appel au Parlement.
 

Certaines des toiles de la grand'Chambre seront perdues, trois ans plus tard, dans l'incendie d'un entrepôt parisien. « La mort de Du Guesclin », rescapée, orne aujourd'hui un mur de la Grand' Chambre.
 

On a laissé une trace de l'incendie dans un coin


La restauration de cette pièce magistrale a lieu sur place. Chantal Duclert y entame son « chantier du siècle ».

« C'était notre premier gros chantier » se souvient la directrice des Ateliers Maury, « cela nous a donné confiance pour la suite, des chantiers prestigieux mais pas aussi importants ». 
 
Extrait doc restauration du Parlement de Bretagne

Epilogue

Nous sommes dix ans plus tard. Devant la lumineuse façade du la Cour d'Appel, une longue file d'attente. Nous sommes aux Journées du Patrimoine. 

Comme depuis quelques années, les Rennais se pressent pour le visiter. Ils seront 9000 ce week-end là. C'est le bâtiment le plus visité de la région.

Le respect de l'histoire n'a pas empêché certaines améliorations dans les aménagements du bâtiment. Des espaces ont été dégagés dans les combles. La Cour d'Appel a gagné 700 m2 de bureaux fonctionnels et un réseau informatique dernier cri.

Les Rennais, eux, ont retrouvé un monument.
 

La toile "La Mort de Du Guesclin", les fauteuils de velours rouge, ont également accueilli des projections de documentaires, des débats, pour le festival Images de Justice

Chaque semaine, des groupes emmenés par l'office de tourisme pénètrent dans cette salle toujours empreinte de solennité.

Certains ont découvert l'existence du Parlement de Bretagne dans la nuit du 4 au 5 février. Beaucoup mesurent aujourd'hui sa richesse.
 
Reportage: Les Rennais retrouvent le parlement de Bretagne