Pour contrer les bactéries antibiorésistantes, des chercheurs rennais ouvrent la voie à de nouveaux médicaments

Certaines bactéries sont en passe d'échapper à tous les traitements. En 2050, l'antibiorésistance pourrait être la première cause de décès. Or des scientifiques rennais viennent de mener deux études prometteuses qui ouvrent la voie à de nouvelles thérapies.

Les extraordinaires capacités d'évolution des bactéries, conjuguées à l'utilisation inadaptée des antibiotiques actuels, conduisent à une situation préoccupante : certains de ces micro-organismes sont en passe d'échapper à tous les traitements dont nous disposons aujourd'hui. L'antibiorésistance constitue l'un des principaux enjeux de santé dans le monde.


Un double défi

Or le développement de nouveaux antibiotiques comporte au moins deux difficultés :

Des scientifiques de l'Institut de génétique et développement de Rennes (Université de Rennes 1/CNRS) viennent de mener deux études prometteuses. L'une décrit précisément un mécanisme-cible, propre aux bactéries et essentiel à leur survie. La seconde détaille un protocole permettant d'étudier les failles de ce mécanisme chez les bactéries les plus dangereuses pour la santé humaine, et ce sans risque de contamination.
 

Le rôle de l'ARN messager

Emmenés par le directeur de l'Institut, Reynald Gillet, les chercheurs rennais ont notamment observé avec une très grande résolution le processus complexe mis en place par les cellules pour fabriquer des protéines. 

Pour cela, toute cellule fait appel à une molécule d'ARN messager (ou ARNm pour acide ribonucléique messager). Ce même ARNm utilisé par les vaccins de BioNTech-Pfizer et Moderna contre le virus de la COVID-19.

Si l'ADN contient le plan de fabrication des protéines, les originaux restent bien à l'abri de nos noyaux cellulaires comme dans un coffre fort. Les ARN messagers sont comme des photocopies de l'ADN. D'ailleurs, ces copies se détruisent très vite tant elles sont fragiles.

"Ainsi lorsqu’une cellule a besoin d’une protéine, le plan de fabrication de cette dernière est « photocopié » – les scientifiques disent que son « gène » est « transcrit ». La copie ainsi générée – un ARN messager – est ensuite exportée hors du noyau et rejoint les ribosomes où elle permet la synthèse de la protéine demandée", apprend-on sur le site de l'INSERM.

Or il arrive que cet ARN messager soit défectueux et bloque la protéine qui lui est attachée. 
 

Bloquer le système de décodage

Pour contrer cette défaillance, les bactéries ont développé une parade: un mécanisme de contrôle-qualité impliquant un ARN très sophistiqué, l’ARN transfert-messager (ARNtm). Sans trop entrer dans les détails, cet ARNtm permet d'étiqueter la protéine comme étant défectueuse. La protéine est alors détruite. Le ribosome, impliqué dans la synthèse (la traduction du message ARN) est recyclé pour servir à une nouvelle traduction.

Ce mécanisme sophistiqué était connu. Les Rennais l'ont donc observé à très haute résolution. 

Cela ouvre la voie à de nouveaux antibiotiques qui chercheraient à neutraliser le mécanisme, à bloquer l'ARN transfert-messager. En cassant le coeur même du processus, les bactéries ne pourraient même plus s'adapter pour résister aux antibiotiques.
 

Nouveaux médicaments 

Pour faciliter l’élaboration de ces médicaments, l’équipe de chercheurs rennais, en collaboration avec des collègues strasbourgeois et brésiliens, a mis au point une série d'expériences à la chaîne consistant à exposer les bactéries les plus dangereuses à diverses molécules d'antibiotiques. Exposer les bactéries sans risquer de contaminer qui que ce soit à commencer par les chercheurs. C'est ce que permet le procédé mis au point. 

Car ces expériences ciblent des bactéries parmi les plus résistantes aux antibiotiques actuels : Enterococcus faecium, Staphylococcus aureus, Klebsiella pneumoniae, Acinetobacter baumannii, Pseudomonas aeruginosa, Enterobacter spp.

Ces bactéries ont été identifiées par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) comme cibles critiques pour la découverte de nouveaux médicaments.
 

Les risques de l’antibiorésistance  

L’antibiorésistance est considérée par l'OMS comme étant une menace pour la santé mondiale.

Si les bactéries deviennent résistantes à un antibiotique et qu’il n’y a pas d’autre recours, le risque est l’impasse thérapeutique, soit l’absence de traitement efficace. Des infections faciles à soigner aujourd’hui pourraient devenir compliquées à traiter, voire entraîner des décès aujourd’hui évitables.

En France, entre 2009 et 2019, la consommation d’antibiotiques a légèrement baissé mais reste encore trop élevée. Selon une étude du centre européen de prévention et contrôle des maladies, l’antibiorésistance est la cause de 5 543 décès par an chez des patients atteints d’infections à bactéries résistantes et 124 806 patients développent une infection liée à une bactérie résistante.

En 2050, si rien ne change, les maladies infectieuses d’origine bactériennes pourraient redevenir une des premières causes de mortalité dans le monde, en provoquant jusqu’à 10 millions de morts.

 

 

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