Procès en appel de la collision de Saint-Médard-sur-Ille: les victimes racontent la colère, la tristesse, le traumatisme

Salle d'audience à la cour d'appel de Rennes pendant le procès en appel de l'accident de train de Saint-Médard-sur-Ille / © France 3 Bretagne - E. Colin
Salle d'audience à la cour d'appel de Rennes pendant le procès en appel de l'accident de train de Saint-Médard-sur-Ille / © France 3 Bretagne - E. Colin

Le troisième jour du procès en appel de la catastrophe ferroviaire de Saint-Médard-sur-Ille laisse la parole aux victimes ou à leurs proches. Certaines s’expriment pour la première fois devant le tribunal.
 

Par E.C

"Je reprends le train. J’ai un rituel. Je me mets toujours dans le dernier wagon, toujours côté couloir, jamais près de la fenêtre." Abdelkrim était l’un des passagers du TER, entré en collision avec un poids lourd, en octobre 2011, à Saint-Médard-sur-Ille.

Lors de ce troisième jour de procès en appel, il raconte à nouveau l’accident. L’émotion l’étreint à de nombreuses reprises. "Cela tourne dans ma tête tous les jours, comme un disque. C’est pour ça que je ne suis pas bien des fois."
 

Je faisais des mots croisés. J’étais content


Abdelkrim se souvient de tout. "J’étais assis dans la dernière rame du train, j’étais assis dos au mur à la fenêtre. Je faisais des mots croisés. J’étais content, j’allais retrouver mes enfants à la maison. Il y a eu un gros freinage, une grosse explosion et je n'ai toujours pas compris ce qui se passait. Les sièges se levaient, les vitres se brisaient, je voyais des gens qui allaient partout. J’étais côté fenêtre je me suis retrouvé comme une poupée de chiffons."

Il sanglote. "Il y a un monsieur qui est venu, plein de sang, il me tient la jambe, y’a une dame qui me prend la main. Et le contrôleur qui me dit 'je suis désolé monsieur il va falloir attendre plusieurs heures parce qu’il y a beaucoup de gens blessés."

Il se souvient de l’incroyable solidarité, dans ce moment difficile : "Les gens étaient excellents. Tout le monde aidait, même les blessés." Abdelkrim a été lourdement touché à la jambe. Il sera arrêté 14 mois. Il souffre d'un syndrome post-traumatique. Il consulte toujours un psychologue, a un traitement. Sa vie continue d’être affectée. Il a du mal par exemple à envisager une progression professionnelle. Il ne s’en sent pas capable.

Je ne souhaitais pas m’exprimer au départ. Je ne souhaitais pas revivre ce qui s'était dit il y a un an, mais vu comment ça se passe cette semaine, les deux jours qu’on a vécus, c’est horrible. (Marie-Annick)

Marie-Annick s’approche pour témoigner. En fauteuil roulant désormais, l’ancienne maire d’Hirel ne cache pas sa colère. "Franchement de voir la SNCF se dédouaner, c’est insupportable. C’est le quatrième accident à Saint-Médard. Ils ne parlent que de chiffres, pas d’humains et moi je ne peux pas."

Elle n’a aucun souvenir de l’accident. Elle sait seulement qu’elle a été entre la vie et la mort. Elle évoque sa dépendance actuelle et combien ça lui pèse. Elle ne peut pas s’occuper de ses petits-enfants, n’a pas pu reprendre ses fonctions de maire qu’elle adorait. Elle conclut sa déposition : "Je voulais quand même parler de quelque chose. En janvier de cette année, nous avons rencontré Mr Pépy (président de la SNCF) à sa demande. Il nous a promis des choses. Résultat ? Rien."


"Mon cœur s’est arrêté à Saint-Médard. Le SMUR a fait son travail, il l’a fait repartir."


Marie-Louise a préparé son texte. Passagère du train, elle a été grièvement blessée. Son quotidien est aujourd'hui marqué par le handicap et les douleurs, toujours présentes. "A cause de mon traumatisme crânien, j’ai perdu des facultés" explique t-elle. Et d'ajouter "mon mari est devenu un aidant. C'est très romantique."

A propos du passage à niveau, elle soulève la question du bon sens et fait une analogie : "chez nous, on a installé des protections dans les escaliers, pour nos petits-enfants. La SNCF savait que le passage à niveau était difficile à franchir. Je leur reproche d’avoir été incapable de fédérer les équipes concernées, pour garantir notre sécurité."

Elle se tourne vers le chauffeur du poids-lourd : "Votre parole l'année dernière...Je vous ai pardonné."

Sa fille témoigne ensuite, pour "donner sa vision, en tant que famille." "L’année dernière le procès en première instance a été une épreuve parce qu’il a fallu nous replonger dans cette journée. Aujourd’hui, on nous demande de recommencer. C’est compliqué parce que la douleur elle est profonde. C’est comme si j’avais un mort devant moi mais que je ne pouvais pas l’enterrer parce qu’aucune décision n’est prise."

"Nous aussi on a été affecté." Elle évoque l'angoisse terrible lorsqu'elle cherche sa mère le jour de l'accident. Que l'hôpital au départ leur tend des sacs de bijoux. Puis l'après. "Il a fallu s’adapter à cette nouvelle maman : brisée, broyée."


"J'entends à la radio qu'il y a eu un accident. Je pense tout de suite à Marie-Edmée."


Laurent est le mari de Marie-Edmée, décédée pendant l'accident. Il a préparé ce qu'il va dire : "Je n'avais pas la force de parler la dernière fois". Au premier procès c'est son fils qui a lu un courrier.

Cet ancien pompier volontaire tremble en racontant l'attente. Il sait que sa femme a pris ce train. Il n'arrive pas à avoir de ses nouvelles. Il se rend sur place. "On n'arrêtait pas de m'appeler : famille, amis. Je ne savais rien." Un sapeur-pompier de Combourg vient le prévenir qu'un capitaine veut lui parler. "J'ai vu mes collègues au garde-à -vous. J'ai tout de suite compris que Marie-Edmée était morte. On venait de fêter nos 14 ans de mariage." Cette nuit-là, il demande à ce que son fils alors âgé de 11 ans reste dormir chez des amis. "Comment lui annoncer ?"

"Depuis, je ne suis plus sapeur-pompier volontaire, traumatisé après 25 ans de service. Le jugement final aidera mon fils et ma famille à avancer tant bien que mal."


"Je cherchais ces gens qui m'avaient sauvée"


Elodie se trouvait dans le wagon n°1, elle faisait partie "du tas de corps". Elle n'a aucun souvenir, sauf des visages. Des visages qu'elle a mis du temps à retrouver. Celui de Bernard par exemple qui lui a porté secours et grâce auquel elle peut reconstituer son histoire. 

"J’ai été cassée de partout. Pas une zone de mon corps n’a été épargnée. A 1mm près, j’aurais pu y passer. On m’a cherché pendant des heures." Elle aussi évoque la détresse de sa famille et le courage de ses proches, un soutien inconditionnel. 

"J’exprime ma colère face aux horreurs entendues cette semaine. Certes Monsieur Chauvet a commis une erreur. J’ai l’impression que notre accident, même le nôtre, n’aura servi à rien. J’ai relevé des choses cette semaine qui me révoltent." Elle égrène les mots "perte de compétitivité, perte de performance commerciale… Il faut quand même penser à cette angoisse terrible vécue par les proches avant d’oser dire des choses pareilles."

L'après accident c'est se reconstruire, "apprendre à écouter les horreurs des assureurs. Au bout d’une dizaine d’expertises. On nous dit 'y’a pas'. C’est épuisant."

Elle termine en lisant un message de la part de son fils, à l'intention de l'avocat de la SNCF. "il aimerait que vous le regardiez dans les yeux, que vous lui disiez que la SNCF n'y est pour rien dans l'accident."

Lionel Labourdette, président de "Solidarité Saint-Médard-sur-Ille" conclut cette matinée de témoignages pour évoquer le travail de l'association. "Les victimes ont besoin d’une transparence sur cette affaire car les manquements sont manifestes. La sécurité est un leitmotiv au quotidien." Il regrette qu'une reconstitution n'ait pas été organisée. "Toutes nos suggestions ont été balayées de la main."

 

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