Un journaliste d'investigation breton dans le viseur de l'agro-alimentaire

Le journaliste Nicolas Legendre a révélé l'existence d'une note interne des Z'homnivores, dénigrant et discréditant son enquête sur le monde agricole et agro-industriel en Bretagne. Cette association qui milite pour "la liberté alimentaire" regroupe de grandes entreprises du secteur.

C’est un document qui n’avait pas vocation à être rendu public.

Logo des Z’homnivores en tête, cette "note d’analyse" qui a pour titre " Pour Nicolas Legendre, peu importe la réalité pourvu qu’il y ait l’audience", était sans doute réservée à une diffusion en interne, mais le journaliste attaqué a choisi de la diffuser sur les réseaux sociaux.

Un argumentaire pour décrédibiliser le journaliste et son travail

Après une succincte biographie de Nicolas Legendre, le texte expose une série d’éléments décrédibilisant ce journaliste, auteur d’une enquête en 5 volets sur l’agriculture et l’agro-industrie en Bretagne (publié début avril dans le quotidien Le Monde), ainsi que du livre intitulé "Silence dans les champs", paru aux éditions Arthaud.

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Dans la note d'analyse, le reporter est qualifié de journaliste de la presse à scandale, de militant apparenté à l’ultragauche, adepte du complotisme. Selon les auteurs du texte, Nicolas Legendre mènerait une croisade personnelle ayant pour but "la fin de l’agriculture et de la production alimentaire en Bretagne".

Les Z’homnivores, des acteurs bretons de l’agriculture et de l’agroalimentaire

Les Z’homnivores se définissent comme "un collectif d’acteurs majeurs de l’agriculture et de l’agroalimentaire", œuvrant "pour la liberté alimentaire de chacun".

Si le site internet ne fait aucune mention des noms des fondateurs, des membres ou des financeurs de l’association, l’enquêteur, lui, ne manque pas de les afficher.

À l’origine de la création de cette structure, il cite ainsi l’antenne bretonne de l’Association nationale interprofessionnelle du bétail et des viandes (Interbev Bretagne), l’Union des groupements de producteurs de viande de Bretagne (UGPVB), l’Association bretonne des entreprises agroalimentaires (ABEA), le réseau Produit en Bretagne et l’association Agriculteurs de Bretagne.

"Un procédé pathétique" pour Nicolas Legendre

C’est le journaliste, cible des attaques, qui a lui-même révélé cette note sur Twitter, ce vendredi 7 juillet.

Dans une longue succession de 71 tweets, il dévoile certains éléments du document, auxquels il répond point par point.

Joint par France 3 Bretagne, Nicolas Legendre explique qu’il a eu connaissance de cette note dès le mois d’avril, mais qu’il n’avait, alors, pas souhaité la rendre publique. "Je ne voulais pas lui donner trop d’importance. Je me suis d’abord dit que c’était de bonne guerre, raconte-t-il. Puis il y a eu plusieurs commentaires qui m'ont convaincu de réagir, notamment ceux d’Hervé Le Prince" (NDLR : Hervé Le Prince est le dirigeant de la société de communication Newsens et directeur délégué des Z’homnivores)

En mai 2023, Nicolas Legendre et Hervé Le Prince débattaient sur le plateau de l'émission Dimanche en politique de France 3 Bretagne, sur le sujet "L'agrobusiness : un tabou breton ?"

À REVOIR : VIDEO. Dimanche en politique du 21 mai 2023. L'agrobusiness : un tabou breton ?

Un document d'intérêt public

Après réflexion l’enquêteur du Monde considère que le document est d’intérêt public. "C’est un procédé pathétique, une forme de manipulation qu’il m’a semblé important de dénoncer pour expliquer la fabrique du dénigrement".

Le reporter affirme ne pas avoir été surpris par l’existence d’une telle note, mais Nicolas Legendre ne cache pas sa sidération à la lecture de certains détails. "J’ai eu l’impression d’évoluer dans un monde parallèle. Ils expliquent que mon but est de faire cesser la production agricole en Bretagne. C’est délirant ! " réagit-il.

Inès Léraud, présentée comme la cheffe d'une mouvance antisystème

Inès Léraud, journaliste qui travaille elle aussi, sur le monde agricole et l’agroalimentaire en Bretagne, connue en particulier pour son travail sur les algues vertes, est également mentionnée dans la note des Z’homnivores.

Elle est présentée comme étant au centre d’un "système Léraud" et accusée d’avoir agrégé autour d’elle une "mouvance qui s’aligne sur sa vision antisystème".

Contactée par France 3 Bretagne, la journaliste, auteure et coscénariste du film "Les algues vertes" dit ne pas être étonnée par l‘existence d’un tel document. Elle avoue même avoir trouvé des passages "carrément comiques", comme celui qui parle de "presse à scandale", pour qualifier les médias qui relaient les enquêtes sur l’agro-industrie. "Je me suis dit : si c’est ça leurs arguments pour décrédibiliser les journalistes, c’est qu’ils n’ont vraiment rien. Le niveau d’analyse est plus que médiocre".

Des adhérents des Z'homnivores financés par des deniers publics

Comme Nicolas Legendre, Inès Léraud s’indigne de constater que parmi les membres de ce lobby, figure Produit en Bretagne ou encore Agriculteurs de Bretagne, deux associations qui perçoivent directement ou indirectement des financements publics.

"C’est scandaleux, réagit Inès Léraud, d’autant que Loïg Chesnais-Girard s’était engagé à défendre le droit des journalistes à faire leur travail et à enquêter sur tous les sujets".

En effet, en 2020, le président de la région Bretagne avait répondu à une lettre ouverte d’un collectif de 250 reporters professionnels l’interpellant sur les difficultés d’informer sur l’agroalimentaire local.

Loïg Chesnais-Girard s’était alors présenté comme un allié et fervent défenseur de la liberté d’informer : "Oui, je suis disponible pour accompagner la création d’un observatoire régional indépendant des libertés de la presse. La liberté de la presse est un droit constitutionnel non négociable, et je m’engage à participer, à mon niveau, au démantèlement de toutes les autocensures qui empêchent les journalistes de travailler sereinement. Oui, je suis volontaire pour faire en sorte que la presse puisse faire son travail en toute indépendance et en toute impartialité en Bretagne" avait-il notamment précisé dans un courrier.

Contacté, le coordinateur et directeur délégué des Z’homnivores, Hervé Le Prince n’a pas répondu à notre sollicitation.

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