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Fils de Sham

Fils de Sham, 1er roman de Justine Bo possède à la fois, la force d'un cri, la fraîcheur brûlante d'un sujet fort, mais aussi les classiques défauts d'un premier roman. Son style fort est une bonne surprise de ce printemps et on espère qu'il augure, sous réserve de progrès, d'un écrivain en devenir.

Par A.Lepais/ Bernard Henninger

        La grande qualité de « Fils de Sham », premier roman de Justine Bo, tient à ce qu'il réussit la gageure de prendre pied dans une réalité brûlante : la Syrie de Bachar el-Assad, au moment du Printemps arabe, lorsque le régime, perdant pied face à la contestation, s'installe dans la répression, et mène le pays à la Guerre civile.

Rare dans le paysage littéraire, cette qualité suffit à ce que « Fils de Sham » tienne une place prépondérante parmi les nouveautés.

Les personnages secondaires

        A l'instar de ce qui se pratique dans la Bande Dessinée d'actualité, la narration fourmille littéralement de personnages secondaires attachants dont l'auteur trace des portraits saisissants de réalisme : un voisin bavard et affable que la narratrice soupçonne d'être un délateur, un vieux militant communiste qui avoue ingénument avoir maintenu sa confiance dans le dictateur au nom du Panarabisme, une cause aussi désuète qu'étonnante pour nous, occidentaux. Des étudiants se terrent à l'écart des manifestations et, bavards impénitents, organisent la révolution en chambre.

Il y a aussi ce jeune poète qui ne peut s'empêcher de faire de la poésie sur les charniers :
-C'est plus des villes, c'est des canaux de désespérance rodés au cyanure, avait lâché Amir d'une voix évanescente...
-Ta gueule, Amir, c'est pas drôle. C'est pas de la poésie, là, putain, c'est des gens qui crèvent, disait Khaled sans oser s'énerver.

        Ou encore cette voisine, survenant à l'improviste dans l'appartement où la narratrice vient d'emménager :
« Tu parles si elle m'a regardée. Chaque hochement de tête était orchestré pour qu'elle promène ses yeux embués d'alcool de cave dans toute la pièce. Elle inspectait tout de son regard migraineux, le front projeté vers l'avant, sous chacune des secousses que son diaphragme imposait à l'ensemble de sa corpulente poitrine quand elle causait, grosse de sa curiosité malsaine dont la moiteur ressortait par ses mains cagneuses... »

les lieux

         Ceux qu'il faut avoir fréquentés pour pouvoir les décrire tel le Palais de Justice de Damas :
« il trônait gauchement entre la place Merjeh et l'entrée du souk Hamidiyyeh, timidement dressé à l'angle du boulevard, des murs épais, imposants et sales. Ça grouillait de milliards de gens, d'avocats véreux et de clients indéfendables, de misérables poursuivis pour rien, accusés de ne pouvoir souscrire à la corruption ambiante, d'adolescents qui parvenaient avec l'aide d'un père ou d'un oncle à se traîner hors du bâtiment, titubant de leurs fémurs brisés contre l'escalier de pierres de l'entrée, de gamins dont chacun se demandait comment ils avaient atterri là, de femmes voilées jusqu'aux dents venues apercevoir leurs maris au travers des silences d'une geôle pour cinquante, de vendeurs ambulants, de membres des services secrets qui épiaient jusqu'aux murmures qu'on se se susurrait entre deux verdicts... »,  ou encore, « ce vieux café damascène, où l'on buvait le thé et l'on jouait à la tawla, une sorte de serre gigantesque que seuls des hommes fréquentaient. ».

Jeu de Tawla / ©
Jeu de Tawla / ©
C'est par ces à-côtés de la narration principale, ces incidences, ces rencontres fortuites, que se bâtit en creux un portrait très précis et très original de la Syrie, au moment où le pays glisse inéluctablement dans la guerre civile.
      

Les défauts 

  Les défauts de ce roman sont en quelque sorte ceux de ses qualités : un lecteur curieux devra garder à l'esprit qu'il s'agit là d'un premier roman et que l'auteur a cherché à tout mettre dedans, comme cela arrive souvent.
        Tout d'abord, le texte est bâti sur une volonté formelle, en hommage aux audaces du Nouveau Roman : la narratrice est un « je » dont nous apprendrons peu de choses. Cette narratrice s'adresse durant tout le roman à une seconde personne, qu'elle tutoie, son amant, un « tu » dont nous saurons presque rien non plus. Le roman commence enfin avec un accouchement suivi du meurtre du fœtus, une scène d'une violence extrême dont nous ne saurons rien non plus : qui est le père ? Comment la narratrice a-t-elle vécu sa grossesse ? Sommes-nous dans l'hypothèse d'un déni de grossesse, fléau moderne ? Ou s'agit-il d'installer le roman dans une atmosphère symbolique, pour le coup très excessive par rapport au propos ? Par intermittence, la narratrice s'adresse à cet enfant dont elle ne peut se résoudre à se défaire...
        Enfin, l'auteur se concentre sur un style extrêmement chargé. Parfois, cela vire à une certaine surexpressivité : une phrase dérive en métaphore, métaphore qui en enclenche une seconde, une troisième... témoignant d'une volonté stylistique qui aboutit souvent à l'inverse de l'effet recherché, voire à la perte du sens. Peut-être a-t-il manqué à la romancière un éditeur exigeant qui aurait pu l'aider à élaguer et à simplifier son propos ?

Les qualités

        Pourtant, après lecture, le roman reste en bouche, non par le récit principal — qui restera obscur au chroniqueur — mais par ses figures secondaires, petits personnages innombrables qui traversent le roman sans s'attarder et qui le constellent de portraits et d'images dont la vérité nous éclaire. Ils lui donnent sa matière, et sa force, car un fait ne souffre aucun doute : l'auteur a connu cette Syrie dont elle nous parle, en quelque sorte, en reporter revenue de l'enfer syrien.
        « Fils de Sham » consacre donc les débuts de Justine Bo, auteur de vingt-quatre printemps dont on peut espérer qu'elle saura progresser vers la simplicité.

En attendant, dans notre région quelque peu assoupie sur de vieux lauriers littéraires, cette mosaïque pleine de feu, riche de son regard sur le monde, nous tombe du ciel et l'on ne peut que s'en réjouir.

« Fils de Sham »

de Justine BO
aux éditions Diabase

 

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