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Dernière semaine d'un reptile

Avec ce recueil de nouvelles fantastiques, Franck Ferric nous offre un voyage vers les Enfers, un fantastique brûlant, et sans concession, au niveau des plus humbles lieux, là où fleurissent d'étranges humanités, et où l'homme se demande quelle est la place de l'homme,...

Par AL/Bernard Henninger

    Franck Ferric est un auteur orléanais fan de Fantastique et de Science-fiction, qui suit depuis une dizaine d'années un beau parcours littéraire. On peut citer son premier roman : « La Loi du désert », qui a connu un succès constant depuis sa parution en 2009 et qui l'a classé d'emblée parmi les auteurs importants en matière d'imaginaire.
 
    Les éditions du Riez viennent de publier « Dernière semaine d'un reptile », un recueil de nouvelles regroupant des textes pour la plupart parus en revue. Ayant été l'objet d'une diffusion restreinte, ces nouvelles gagnent donc à être largement proposées au public.
 
    L'ensemble comporte huit nouvelles, sans thème commun. Soucieux de compenser le côté disparate que peuvent présenter certains recueils, Franck Ferric a développé un neuvième récit, dont les épisodes, intercalés entre deux nouvelles, nous content l'histoire de Julius...
    Julius est un solitaire placide, qui s'ennuie ferme et qui se définit, prétend-il par les « trois fonctions fondamentales de l'homme occidental moderne : chez lui (manger), le supermarché (acheter de quoi manger) et l'entrepôt (gagner de quoi acheter) ». Julius subit quotidiennement les agressions d'une voisine à la curiosité malsaine qu'il surnomme Poireau et qui hante son univers tristounet  avec ses interminables conversations : «  Pour la voisine Poireau, exhiber les bosses et les plaies de sa vie revient à battre l'édredon de son pucier par la fenêtre : cela ne résout rien mais donne l'impression que les saletés passées par la fenêtre la laisseront tranquille un moment.  »
    Tout est donc perdu pour Julius ? Non, car subsiste un trésor caché, sous forme de livres, une bibliothèque constituée de livres récupérés et qui sont ses bijoux personnels. Puis, dans un recoin de l'appartement, un ordinateur et un clavier sont les outils avec lesquels il tente de résoudre la question de son désespoir.
 
    Ainsi, dans un des intermèdes « Julius », un exemplaire de « Mémoire d'un pas grand chose » de Charles Bukowski vient à point nommé constituer le point d'atterrissage d'une chute de Julius et lui cause une bosse plus grosse que nature, révélant une autre facette de Franck Ferric : la noirceur de son fantastique se nourrit d'un amour pour Charles Bukowski.
    Une parenthèse s'impose, car le changement est important. Les univers de Bukowski, sont faits de petites gens surnageant dans des décors sordides, dans la misère, l'alcool et avec des vies déglinguées. A partir de cette base Bukowski a écrit quelques uns des plus beaux moments de la littérature de la fin du XXème siècle : malgré ses détracteurs, Bukowski a révolutionné la narration avec la crudité décapante de son regard.
    Associer dans une même œuvre les codes des littératures imaginaires et l'ambiance noire et crue des univers de Bukowski : toute l'originalité du projet de Franck Ferric réside dans ce mélange détonnant, qui devient, dans ses meilleurs récits, explosif.
    Au fil de ces histoires, le lecteur ne croisera ni sorcier tout-puissant, ni prince charmant et encore moins de guerrier impétueux et victorieux, mais des humbles, des victimes de l'histoire, de ces gens dont la misère nous en révèle plus sur les idéologies et la misère qu'elles génèrent. Pas de quoi s'étonner, si les drogues et l'alcool abondent, si les personnages se définissent par leur impuissance à agir, si l'injustice et la violence des rapports semblent être la règle, ainsi que le règne sans partage de la Loi du plus fort.
 Chacune de ses nouvelles se situe au niveau du plus humble des humains, et développe son point de vue, celui d'une victime sur la société qui l'a exclue. Pas toujours gai, mais âpre, très inconfortable au niveau de l'idéalisme, mais d'une crudité confondante. Loin de céder au désespoir, on s'apercevra que l'espoir peut exister, comme ces fleurs qui préfèrent pousser dans les ruelles les plus sombres...
    Dans la première nouvelle, Eux plutôt que moi, le héros est le gardien de la plus sinistre des prisons, que les nazis ont placé là contre son gré. Quand il est vampire, dans Has been blues, il doit errer sur une Terre que l'homme a déserté, et où son impossiblité à mourir s'accompagne de l'impossibilité — ironique — de se nourrir de sang, faute d'humains... Enfin, je voudrais dire un mot de la nouvelle qui constitue le centre et le pivot du recueil : « Révolutions ».
    La Terre est devenue un dépotoir insalubre et dangereux. Les rares tentatives de colonisation de la planète Mars ont échoué du fait des égoïsmes et de luttes pour le pouvoir qui ont conduit à l'abandon des pionniers qui se sont éteints, faute de solidarité : en un mot, l'humanité est condamnée. Il reste néanmoins un espoir... et c'est l'objet de cette histoire.
    Les physiciens ont trouvé le moyen d'emprunter un trou de ver, une curiosité physique inventée par Einstein et qui permet de franchir comme par un coup de baguette magique la distance qui sépare deux étoiles. Le personnage principal, Farley, est le mécanicien du Pan, un vaisseau à voile électromagnétique, qui emporte une cargaison de colons privilégiés, vers une étoile où l'on a repéré deux planètes potentiellement habitables. C'est la mission de la dernière chance pour l'humanité, celle qu'il ne faut rater à aucun prix.

Trou de Ver / ©
Trou de Ver / ©
    Mécanicien, Farley a hérité également de la réparation des toilettes du vaisseau, tout le monde lui donne des ordres. L'équipage compte également la très jolie Bryukhonenko, médecin de retour de la planète Mars, Tyron, un spécimen de mâle dominateur brutal imbu de sa supposée supériorité, ainsi que le capitaine et le navigateur. Bien sûr, le dérapage guette, mais le suspense, remarquablement tenu de bout en bout, avec des coups de théâtre, tient le lecteur en haleine et fait de «  Révolutions », à mon goût, le pivot de ce recueil.
   
    Au fond, l'espérance existe dans ces univers, mais elle ne vient pas de soi, elle ne tombe pas du ciel, comme ces discours tout faits que l'auteur prend plaisir à démolir en pointant judicieusement leurs contradictions. La religion abolit les individus, les pouvoirs corrompent, seuls les individus les plus humbles semblent à même, pas tous, de comprendre que le jeu des ambitions est un poison, le désir de dominer une destruction programmée, et que seul le renoncement peut nous sauver. Sous l'apparence du désenchantement, Franck Ferric défend une morale de l'Homme...

« Dernière Semaine d'un Reptile »

de Franck Ferric
Aux Editions du Riez



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