Présidentielle 2022 : à Dreux, l'environnement sera-t-il au coeur du vote ?

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Dans le cadre de notre chronique hebdomadaire Ma France 2022, nous sommes allés à Dreux, deuxième plus grande ville de l'Eure-et-Loir, interroger les habitants sur ce qu'ils pensent de la place de l'environnement dans la campagne présidentielle. Si pour certains il devrait être un enjeu majeur, pour d'autres il y a des préoccupations plus urgentes.

L'environnement serait la troisième préoccupation des français selon la dernière enquête électorale publiée par Ipsos le 28 mars. 25% des personnes interrogées estiment que cette thématique comptera dans leur choix de vote au premier tour de la présidentielle, tout juste devant l'immigration (24%), les retraites (24%) et même la guerre en Ukraine (23%).

Pourtant, de nombreux lecteurs des sites de France 3 et France Bleu nous ont fait part, via le formulaire Ma France 2022, de leurs inquiétudes quant au manque de place accordée à l'écologie dans le campagne présidentielle. "Il faut placer la question climatique, environnementale au cœur du débat, cela doit être la priorité" nous écrivait Estelle, 17 ans.

Vous l'aurez noté, l'internaute qui nous a écrit ce message ne votera pas lors du prochain scrutin mais se préoccupe de la future politique écologique du pays. Et si l'on regarde les chiffres, cette préoccupation parait générationnelle : aux élections européennes de 2019, l'environnement était l'enjeu ayant le plus contribué à mobiliser les jeunes actifs. D'après touteleurope.eu, 45% des moins de 25 ans se sont rendus aux urnes pour "la lutte contre le changement climatique et la protection de l'environnement". En comparaison, ils étaient 34% chez les 55 ans et plus.

Pas encore électeur et déjà très investi

Il m'est donc apparu important d'aller rencontrer ces futurs électeurs. Ceux qui glisseront leur vote dans l'urne pour la toute première fois ou qui le feront dans les prochaines années. Je me suis donc rendue au lycée Edouard Branly, 1650 élèves, où depuis 2020 les élèves peuvent prétendre au titre d'éco-délégué. Objectif pour eux : sensibiliser leurs camarades à la problématique du développement durable en réalisant des actions à l'échelle de l'établissement.

J'ai eu l'occasion d'en rencontrer quelques uns avant qu'ils ne repartent en cours et très vite, j'ai été saisie de voir à quel point le sujet les préoccupaient. Pendant ce temps, appuyés contre les baies vitrées de notre salle, les autres élèves de l'établissement discutent de tout, rient, crient, s'énervent parfois même. 

Je commence alors à discuter avec Ewèn. Le jeune homme de 18 ans est en terminale et pour lui, les propositions des candidats en matière d'environnement vont clairement l'influencer dans son choix de vote. "On parle beaucoup du nucléaire. Certains parlent de le retirer mais concrètement, on sait pas trop comment". Les candidats de gauche se montrent en effet pour la sortie du nucléaire (à l'exception du candidat communiste Fabien Roussel), mais difficile d'imaginer comment : Yannick Jadot (EELV) évoque seulement "une sortie responsable" ou Philippe Poutou (NPA) parle d'une sortie du nucléaire "en dix ans". Un délai jugé trop court par les spécialistes.

Ces élèves regrettent que la question environnementale se résume souvent à celle du nucléaire. "On aborde pas beaucoup les problématiques  agricoles ou industrielles alors que ce sont des domaines où on utilise des produits très polluants. Le réchauffement climatique ça concerne toute la planète quoi" lance Naïla, une élève de seconde. Il faut dire qu'en somme, selon nos confrères de Franceinfo, aucun candidat n'est jugé "très proche" des objectifs climatiques de la France.

A la fin de nos échanges, j'ai demandé à ces élèves l'impact de la situation environnementale sur leur moral, leurs futurs projets de vie. Les réponses sont sans appel.  "Ca me fait flipper. C'est nous qui allons devoir nous en occuper mais si on nous laisse une terre inondée ou en flammes, merci mais qu'est-ce qu'on fait ?" ;  "C'est effrayant". Les générations précédentes comprennent-ils seulement ces inquiétudes ? Je suis allée le vérifier par la suite dans le centre-ville de Dreux.

Je suis terrorisée à l'idée que mon monde peut se détruire à cause de l'impact de l'être humain. Est-ce qu'il est préférable d'avoir des enfants dans ce contexte ?

Naïla, élève de seconde au lycée Edouard Branly

Thématique cruciale pour certains ...

Je me suis rendue place Métézeau, là où se trouve le célèbre beffroi de Dreux. Le manège tourne pour les quelques enfants présents pendant que les voyageurs courent vers la gare, valise en main. Au Café de l'Epoque, toutes les générations se croisent à l'heure de la sortie de classe. Je m'attable alors avec Henri et Marie-France, un couple de retraités, installés avec leurs diabolos menthe.  "Les catastrophes climatiques ? Elles paraissent tellement loin des gens alors que ça compte pour les générations futures". Tous les deux expliquent que dans leur quotidien, ils font attention à leur empreinte énergétique. "On coupe l'électricité quand on s'en va, on roule moins vite en voiture. Cet hiver, nous n'avons même pas chauffé !" se félicitent-t-ils. "Ca nous impactera directement dans tous les cas, notamment par rapport au pétrole, donc forcément ça va faire réfléchir à un moment ou un autre". Tous les deux sont unanimes :  la problématique n'est pas suffisamment abordée dans la campagne présidentielle. 

Pourtant, pour certains électeurs, les mesures environnementales d'un candidat peuvent faire pencher la balance.  "Ca fait clairement partie des points principaux dans mes choix de vote" A 25 ans, Clémence est orthoptiste en libéral depuis deux ans et pour elle, la façon dont on aborde l'environnement en politique est une peine perdue. "Je me dis que si des choses sont plus importantes que l'environnement qui nous entoure et que nos évolutions, ça peut pas aller". Difficile pour elle d'accorder sa confiance à un candidat.

Et à Dreux, elle n'est sans doute pas la seule, en témoigne le nombre d'abstentionnistes. La ville est en effet la seconde commune de la région Centre-Val de Loire où l'on dénombrait, au premier tour de l'élection présidentielle de 2017, le plus d'abstention. 33,7%, soit 5 839 inscrits sur les listes électorales n'avaient pas fait le déplacement jusqu'en bureau de vote. 

Parmi ces abstentionnistes, il y avait Alexandra. Cette fleuriste de 40 ans est la gérante du magasin Chez Ugo et Léa, près de l'église Saint-Pierre. Pendant qu'elle expose ses derniers bouquets, elle m'explique que cette année encore, elle n'est pas sûre de se rendre aux urnes. "Je suis la campagne de très loin". Pourtant, elle n'en pense pas moins. "Le pouvoir d'achat et l'éducation ce sont des thématiques où j'ai besoin de réponse pour m'y intéresser un peu plus. L'environnement il faudra que ça en fasse partie parce qu'on l'a bien vu lors du confinement, la nature a repris ses droits donc quelque part l'être humain a un rôle à jouer si on veut la préserver et laisser une planète un peu plus saine pour nos enfants".

... Loin d'être la priorité pour d'autres

Pascal travaille à la pharmacie centrale depuis 23 ans. Lorsque j'évoque avec lui la problématique environnementale, il pense en premier lieu à la souveraineté énergétique. Mais pour l'heure, étant mariée à une femme russe, la priorité est pour lui ailleurs. "La place de l'environnement est très intéressante mais elle n'est pas d'actualités avec ce qu'il se passe en ce moment en Ukraine. Ca me fait beaucoup plus peur que la guerre arrive jusqu'à nous". 

Même son de cloche du côte du marché couvert où se Thibault qui attend des amis pour aller manger. Ce directeur marketing de 48 ans estime "que la préoccupation d'un citoyen, c'est de boucler ses fins de mois. On peut commencer à être écolo qu'une fois qu'on a répondu à cette question". La ville de Dreux sert à cet argument de bon exemple : le revenu médian annuel y est de 17 230 euros. A titre de comparaison, il est de 21 930 euros en France. De quoi penser qu'ici, la priorité n'est clairement pas l'environnement.

Des petites initiatives pour agir "à notre échelle"

Si la réponse apportée par les politiques ne parait pas satisfaisante en matière environnementale, certains ont choisi d'agir à leur échelle. C'est le cas de Ludovic. A 39 ans, ce coiffeur s'est installé dans le centre-ville de Dreux et depuis cinq ans, il y recycle les cheveux coupés à ses clients. "J'envoie des sacs remplis de cheveux aux Coiffeurs Justes pour aider à lutter contre la pollution des mers. Si déjà à notre niveau chacun peut faire un petit geste pour améliorer l'environnement, ça se verra peut-être dans quelques années". En prenant part à ce projet, il voulait réduire son empreinte écologique, très impactée par l'utilisation de produits de coiffure chimiques par exemple.

Pour trouver d'autres initiatives  écologiques, j'ai dû m'éloigner de la ville. Une vingtaine de kilomètres au sud, je me retrouve à Tremblay-les-Villages, commune d'un peu plus de 2 000 âmes. Un peu à l'écart, je retrouve l'ancien curé de Dreux, Jean-Marie Lioult, tout sourire, dans sa forêt comestible. C'est là qu'il passe ses journées depuis la sortie du premier confinement. "J'avais lu un texte du pape François sur l'écologie intégrale, j'ai aussi vu le film "Demain" de Cyril Dion et ça m'a motivé à faire quelque chose à mon échelle".

Comme aux autres personnes avant lui, je lui ai demandé ce qu'il pensait de la place qu'on accordait à l'environnement dans le débat public. "Je suis sidéré qu'on en parle aussi peu alors qu'il y a urgence. Prendre soin du vivant, c'est complètement vital pour qu'on puisse continuer à vivre. Toute l'économie devrait être centrée là-dessus : planter énormément, prendre soin des personnes et dépolluer". Des projets comme celui là, il en existe de plus en plus en France selon les associations, mais celui de Jean-Marie Lioult est le plus abouti selon ses dires. 

Le premier délégué à la transition écologique élu en ... juillet 2020

La ville de Dreux, c'est 30 646 habitants selon les chiffres de l'INSEE de 2019, faisant d'elle la seconde commune de l'Eure-et-Loir derrière Chartres. Pourtant, le premier délégué à la transition écologique élu à la mairie ne date que ... de juillet 2020 ! Son nom : Nelson Fonseca (LR). "Y'avait quelques actions en place sur le précédent mandat mais là on essaye d'aller beaucoup plus loin" mais il l'admet,  "on a beaucoup de retard à rattraper".

On est une liste Les Républicains donc le sujet n'était pas forcément fondamental pour nous, néanmoins l'urgence du moment fait qu'on se saisit du sujet

Nelson Fonseca, délégué à la transition écologique de la ville de Dreux

Certes, la commune bénéficie du plan France Relance pour faciliter sa transition écologique (de l'argent investit dans les pistes cyclables, la rénovation des gymnases de la commune ou encore dans les transports publics), mais globalement, la priorité des habitants est ailleurs. "Le coût de la vie ne cesse d'augmenter. La vie quotidienne des gens est contrariée donc malheureusement les sujets environnementaux passent au second plan".

Pour tenter d'attirer leur attention sur l'urgence climatique, l'élu organise pour la seconde fois les Assises de l'Ecologie lundi 4 avril, cette fois-ci à destination des scolaires. Les éco-délégués évoqués en début d'article seront d'ailleurs présents pour faire part de leurs initiatives au sein du lycée Edouard Branly. 

La première édition s'est tenue quant à elle au mois d'octobre dernier et était ouverte à l'ensemble des Drouais. A l'occasion de conférences-débats, quelques habitants avaient pu échanger sur leur vision de la ville d'un point de vue environnemental à l'horizon 2030. Reste à savoir si celle du pays influencera leur vote le 10 avril prochain. 

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