REPORTAGE. Maltraitance et manque de personnel en EHPAD, et si la solution était le maintien des personnes âgées à domicile ?

Publié le Mis à jour le

Après les révélations sur la maltraitance dans les EHPAD Orpéa, le maintien à domicile est vu comme une alternative crédible à ce type d'hébergement. C'est la proposition d'une internaute sur la plateforme Ma France 2022. À Dreux, en Eure-et-Loir, le service à la personne se développe. Mais il se heurte à des problèmes de recrutement.

Le brouhaha se fait de plus en plus fort à mesure que l’on s’approche de la salle. Nous sommes dans le centre-ville de Dreux en Eure-et-Loir, au siège de l’ODARPA, l’Office Drouais d'Action pour les Retraités et les Personnes Âgées. Dans la pièce aux murs rose orangé, une douzaine de tables avec autour d’elles, des seniors très occupés. Ils jouent à la belote pour les uns, au Scrabble pour les autres.

Pour ce nouveau reportage, réalisé dans le cadre de l’opération Ma France 2022, en partenariat avec France Bleu et make.org, nous avons retenu la proposition de Monique, qui fait écho à une récente actualité, le scandale des EHPAD Orpéa. La maltraitance dans ce type d'hébergement a ainsi fait irruption dans le débat pour l'élection présidentielle. 

Il faut promouvoir le service à la personne : aides à domicile, auxiliaires de vie, pour le maintien à domicile des personnes fragiles.

Monique, 68 ans

Comment bien vieillir ? Où vieillir ? Toutes ces questions répondent à des enjeux cruciaux quand on regarde la démographie. La population française prend de l’âge. Et Dreux ne fait pas exception.

Retour avec les dynamiques retraités de l’ODARPA. Entre deux parties, on met le sujet sur la table. Se voient-ils aller en EHPAD ? Ou préfèrent-ils rester chez eux ? Pour certains, la question ne se pose pas encore. "Je ne veux pas me sentir vieille à ce point-là", répond en souriant la coquette Sylvie, 72 ans. Mais elle finit par parler de sa mère, 93 ans, qui a des problèmes de mémoire. Elle vit seule chez elle, aidée quotidiennement par des auxiliaires de vie. Elle était placée sur liste d’attente pour entrer dans une maison de retraite. "Un jour, il y a eu une place. J’avais commencé à préparer des affaires. Elle a fait une crise. Je ne veux plus revivre ça".

Pensez à l’EHPAD, c’est pour tous une source d’angoisse. Le jovial Gil, 72 ans, taquin avec ses camarades de jeu, se renferme brusquement quand il en parle. Il redoute le moment où il faudra prendre la décision. "Car un moment donné, on ne peut plus rester chez soi". Lui a vécu une mauvaise expérience, avec son père. "Tout ce qu’on entend, ça fait peur". Il repoussera au maximum son entrée en maison de retraite. "Tant qu’on peut rester… On est chez soi, on ne dépend de personne", acquiesce Marlène, 84 ans, assise juste à côté de Gil. Être chez soi, c’est "plus agréable, on a un décor que l’on aime", estime Gisèle, 93 ans, qui vit seule, sans aucune aide extérieure.

Des soins infirmiers au ménage

Dans le jargon du service à la personne, on l’appelle le MAD, pour Maintien À Domicile. L’Assurance maladie définit le concept comme "l'ensemble des moyens mis en œuvre pour qu'une personne en perte d'autonomie puisse rester à son domicile". La première étape demande quelques aménagements de son espace de vie. Installer ici et là des rampes, changer la baignoire par une douche. Puis vient la seconde étape, l’accompagnement humain. Il y a le Service de Soins Infirmiers à Domicile (S.S.I.A.D.) et le Service d'Aide et d'Accompagnement à Domicile (S.A.A.D).

Toilette, repas, ménage, courses, promenades, soutien social, soins infirmiers… Le Centre Communal d'Action Sociale (C.C.A.S.) de Dreux propose ces deux types d’aides. En 2021, il enregistrait près de 28 000 heures d’intervention, dispensée par une trentaine d’auxiliaires de vie. Pour chaque situation, les besoins sont adaptés. "Parfois, on nous appelle pour une aide à la toilette ou au coucher. Et on se rend compte que techniquement, il y a besoin de manipulation, de lève-malades, de déambulateurs", explique Cécile Cabrita, directrice du C.C.A.S drouais.

Rester chez soi pour garder ses habitudes

Quand on rentre dans le pavillon de Marcella Gambuto, la télé est allumée sur France 3 Centre-Val de Loire. Sa propriétaire l’assure. Elle regarde tout le temps la Trois. Surtout les après-midis, qu’elle passe devant la série allemande, Rex. Ce jour-là, elle reçoit la visite de Jocelyne Rabiha, son auxiliaire de vie. Au programme, 1h30 prévue pour le ménage, d’abord la cuisine puis le salon.

Après le secrétariat et la vente, Jocelyne Rabiha est désormais auxiliaire de vie depuis 11 ans. "J’aime bien la relation entre les anciens et nous les jeunes. On apprend beaucoup de choses. J’aime le contact. J’aime rendre service. Je suis très sociable. Ça me plait".

Pendant son intervention, Marcella propose à Jocelyne un petit café. Toujours. Et les deux discutent. L’auxiliaire prend des nouvelles de sa bénéficiaire, qui vient d’être opérée du pied. Le relationnel, c’est la clé de ce travail, au-delà des compétences techniques. Mais il faut réussir à apprivoiser ses bénéficiaires. "J’aime leur parler du passé, ils aiment raconter leur vie d’avant", relate Jocelyne.

On le remarque tout de suite. En restant quelques minutes en compagnie de Marcella, la nonna italienne évoque volontiers sa famille, ses cinq enfants et ses quatre petits-enfants. "ils viennent tout le temps. Ils s’occupent de moi. Je ne veux pas aller en EHPAD. Et puis, je pense que mes enfants n’accepteraient pas que j’y aille". À 91 ans, Marcella Gambuto habite en France depuis soixante-trois ans, dont cinquante-cinq ans passée dans son pavillon. "C’est ma maison. J’ai tous mes souvenirs avec mon mari, avec mes enfants".

L’importance du lien social

Pour la plupart des personnes âgées, c’est l’argument principal. "Il y a vraiment une crainte de perdre ses repères. Quand on est chez soi, on est rassuré. On connait son environnement", explique Cécile Cabrita, du C.C.A.S. de Dreux. "Même si quelque part, on est isolé, on a quand même des contacts avec des gens qu’on identifie, qui nous aide à manger. Le jour où je rentre en EHPAD, souvent j’ai personne pour me donner à manger". Le maintien à domicile permet de réduire l’isolement des seniors. C’est un contact régulier pour des personnes qui en manquent. "Je venais pour le ménage chez un monsieur. Un jour, il m’a dit "moi franchement le ménage, ce n’est pas pour ça. J’ai envie de parler, de raconter ma vie. Je ne vois personne, je ne vois que vous", se souvient Jocelyne Rabiha.

Le maintien à domicile n’empêche pas l’implication de la famille du bénéficiaire. Danièle Deshayes allait quotidiennement voir sa mère, atteinte de la maladie d’Alzheimer, en compagnie de sa sœur. Nous discutons dans son bureau. Elle est responsable de la résidence autonomie la Vaumonnaie. "On passait quatre fois par jour. J’étais anxieuse. Et puis c’est fatigant pour les aidants. Moi tous les matins, à 6 heures, j’étais là avec l’auxiliaire de vie pour la toilette. Il fallait quelqu’un pour la rassurer". 

Sa mère a, pendant quatre ans, bénéficié du S.A.A.D. ainsi que du S.S.I.A.D. Cinq personnes venaient tous les jours. Elle ne voulait pas aller en maison de retraite. "Avec le maintien à domicile, je sais que je paye une personne pour intervenir cinq heures par jour. Dans un EHPAD, on ne sait pas à quel point ils s’occupent de notre maman". Mais paradoxalement, Danièle souhaite aller en EHPAD. Elle ne veut pas embêter ses enfants. "Ils ont leur vie. Nous, ça a été trois ans de notre vie entre parenthèses. Si on voulait partir en week-end, il fallait se coordonner avec ma sœur".

Rester chez soi a un coût 

Le service à domicile nécessite aussi un véritable budget. Au C.C.A.S. de Dreux, l’heure d’intervention coûte 23,79 euros. Les familles payent grâce aux aides du conseil départemental, fixées à 22 euros. C’est l’Allocation Personnalisée d’Autonomie (APA). Le montant est calculé mensuellement, selon le degré de perte d’autonomie.

Pour une partie des S.A.A.D., les tarifs sont fixés en concertation avec le département qui a la compétence sur la question. "On donne des dotations au titre d’une tarification déterminée qui permettent aux services de fonctionner au mieux", indique Evelyne Lefebvre, vice-présidente en charge de la solidarité au conseil départemental. Le budget 2022 de l’autonomie est de 118 000 000 euros, dont 40 % pour les personnes âgées.

L’aide du conseil départemental est indispensable mais très souvent insuffisante. Par exemple, la mère de Danièle Deshayes recevait 1 200 euros d’APA par mois. Mais il fallait débourser 1 400 euros de sa poche. Pour le centre communal de Dreux, le reste à charge est de 1,79 euros. Il devra être payé en fonction des ressources. L’aide à domicile coûte cher. Mais le tarif ne couvrira jamais le coût réel. La municipalité drouaise assume. "On a une mission d’accompagnement des ainés. Si ce n’est pas nous, ce sera le privé. Et on connait le privé. Ils sont là pour faire des bénéfices. On ne peut pas faire de bénéfice dans certains secteurs, comme les enfants et les ainés", assène Pierre-Frédéric Billet, le maire de Dreux.

Un secteur du service à la personne qui peine à recruter

Si les politiques publiques penchent vers le développement du maintien à domicile, encore faut-il qu’il y ait le personnel. Mais les structures fonctionnent à flux tendu. À chaque absence, il faut revoir le planning. Au C.C.A.S. de Dreux, une vingtaine de seniors est sur liste d’attente car il manque du monde. Dix postes d’assistantes de vie sont à pourvoir : 28 heures par semaine, un jour de repos fixe, un téléphone de service, la mutuelle.

Et pour attirer les candidats, le centre communal drouais propose également une voiture de service à chaque salarié. "Ce n’est pas une BM série 7 mais pour se garer dans Dreux, c’est pas mal", plaisante le maire. Une vingtaine de Peugeot 108 a été achetée ou louée par la municipalité. Ce jour-là, elles sont présentées à l’occasion d’une conférence de presse à la résidence la Vaumonnaie, quartier Des Rochelles. Généralement, les auxiliaires de vie utilisent leur propre véhicule pour travailler. À Dreux, elles parcourent 2 000 km par an. Pour le C.C.A.S., l'investissement est important. Entre l’entretien et la location, il faut compter 35 000 euros par an. "On espère que les voitures seront un plus. Et puis, on a les jeunes diplômés qui commencent dans la vie active, qui n’ont pas de véhicules. Cela facilite la mise en emploi". commente Cécile Cabrita.

Pour les assistantes de vie, le gain est considérable. "Par semaine, je mettais 50 euros d’essence. Par mois, ça me fera 200 euros d’économie d’essence", calcule Jocelyne Rabiha. Dans le secteur, les factures d’essence sont remboursées le mois suivant. Et l’indemnité kilométrique, de 0,35 euros le kilomètre, ne couvre pas tous les frais qu’engendre une voiture.

L’autre moyen d’attirer les candidats, c’est d’augmenter les salaires. C’est le cas pour les salariées du C.C.A.S. de Dreux. 600 euros net par an pour un temps complet. "Le salaire est très important, surtout pour les jeunes. S’ils sont payés moins que le SMIC, ils ne viendront pas", juge Jocelyne Rabiha. Depuis octobre 2021, le métier a été redéfini. Et les rémunérations ont été revues à la hausse. Mais elles restent bas. 1 200 euros, à peine voire moins que le SMIC dans certains cas. Pourtant, les auxiliaires de vie estiment qu'elles ont un rôle crucial. 

Repères