Un professeur invité à l'Université de Tours et militant des droits de l'Homme condamné à un an de prison ferme au Maroc

Professeur d'Histoire et militant des droits humains, Maâti Monjib devait venir à Tours en 2021 en tant qu'enseignant invité. Interpellé puis emprisonné au Maroc le 29 décembre dernier, il vient d'être condamné à un an de prison ferme pour "atteinte à la sécurité intérieure de l'Etat".

Le Professeur Maâti Monjib en juin 2019, lors d'un séminaire organisé à l'Université de Tours
Le Professeur Maâti Monjib en juin 2019, lors d'un séminaire organisé à l'Université de Tours © Université de Tours

Déjà accueilli en 2019 à l'Université de Tours, au sein du laboratoire baptisé CITERES, le Professeur d'Histoire Maâti Monjib devait revenir cette année pour travailler au sein d'EMAM, Equipe Monde Arabe et Méditerranée, sur les mouvements sociaux au Maghreb.

En apprenant, le 29 décembre dernier, que le Professeur franco-marocain avait été interpelé, puis incarcéré au Maroc, l'Université de Tours a décidé de voter une motion de soutien, dont voici un extrait :

 "L’UMR 7324 CITERES, attachée à la protection de la liberté de recherche et d'enseignement, ne peut rester indifférente à ce qui semble être une atteinte grave à l’indépendance académique d’un chercheur dont les activités ne correspondent pas exactement à la politique officielle du Royaume marocain, en matière de mémoire et d'histoire, et qui de surcroît est militant pour le respect des droits de l’homme. C'est pourquoi les collègues de CITERES expriment leur solidarité avec le Professeur Monjib."

La situation s'est encore aggravée le 27 janvier dernier, puisque M. Monjib a été condamné (ainsi que 3 journalistes marocains) à un an de prison ferme pour "fraude" et "atteinte à la sécurité de l'Etat".

"Un déni de justice"

Pour son avocat français,

L’atteinte à la sécurité de l’Etat est utilisée dans divers pays, généralement pour justifier de poursuites arbitraires. Ses contours sont extrêmement flous, indécis, on la retrouve régulièrement dans ce type de dossier où il n’y a aucun caractère équitable. 

Me Vincent Brengarth, du cabinet parisien Bourdon

Effectivement, le procès en question semble loin d’être un modèle du genre :

« Il est très difficile d’obtenir des informations précises sur ce dossier, reprend Me Brengarth. Le jugement a été rendu sans qu’il soit présent, par contumace, alors qu’il était en prison depuis fin décembre. Il n’y a pas eu de débats contradictoires, les avocats marocains n’ont pas eu accès au dossier ! C’est à l’évidence un déni de justice, d’autant plus fort qu’il s’agit d’une personnalité connue pour ses positions en faveur des droits humains. Ce qui fait bien sûr craindre un caractère politique dans la décision qui a été prise. »

L'ONG Amnesty International n'hésite d'ailleurs pas à utiliser le terme de "prisonnier d'opinion" à propos de Maâti Monjib. Cette condamnation a suscité une indignation généralisée, et le Comité de soutien qui s'est constitué a recueilli un nombre impressionnant de signatures.

Le combat pour la liberté de la Presse

Vice-Présidente de l’Université de Tours, en charge des Relations Internationales et, par ailleurs, spécialiste de Droit public et de Droits de l’Homme, Mme Colombine Madelaine est, elle aussi, révoltée par cette situation :

« Il s’agit clairement d’une instrumentalisation terrifiante. Ce qui se passe est terrible, le Maroc, en théorie, est soumis au Pacte International sur les Droits Civils et Politiques, le PIDCP. Il est tenu d’organiser un procès équitable, or les avocats n’ont pas eu connaissance du dossier et l’audience s’est déroulée en l’absence de M. Monjib, alors qu’il était emprisonné ! Tout le monde est choqué, c’est du jamais-vu, une violation aussi grossière et patente des garanties de droit à un procès équitable… ». Alors que reproche exactement le Royaume au Professeur d’Histoire ? Pour expliquer cet acharnement, Mme Madelaine remonte jusqu’en 1989. « Il a fait sa thèse à l’Université Paul-Valéry de Montpellier, travaillant sur la monarchie marocaine, et clairement de façon critique. Exilé en France sous le règne de Hassan II, il est ensuite revenu au Maroc où il est devenu une figure de proue de l’opposition. Au-delà de ses activités d’Enseignant-Chercheur à l’Université Mohammed V de Rabat, il s’est beaucoup investi dans le combat pour la liberté d’expression, en particulier de la liberté de la Presse. Ce qui a valu le déclenchement de plusieurs procédures judiciaires à son encontre, depuis 2015, sous des prétextes plus que douteux, atteinte à la sécurité de l’Etat et non-dénonciation de financements étrangers… »

Remise en liberté immédiate

La double nationalité, française et marocaine, de M. Monjib, devrait normalement entrainer une intervention des autorités françaises dans cette affaire. Pour le moment, sur le site internet du Ministère des affaires étrangères, on se borne à expliquer que « les services diplomatiques et consulaires à Rabat suivent avec attention la situation de M. Monjib, qui a été arrêté dans le cadre d’une procédure judiciaire marocaine. »

« C’est un dossier très délicat, relève Mme Madelaine, il y a de gros enjeux diplomatiques entre la France et le Maroc. Mais oui, les autorités française devraient intervenir pour protéger leur ressortissant, même si la situation est compliquée du fait de la double nationalité. »

Les avocats français de Maâti Monjib, Me William Bourdon et Me Vincent Brengarth entendent bien, effectivement saisir le Quai d’Orsay et promettent des actions dans les jours et les semaines à venir. En attendant, ils réclament la mise en liberté immédiate du Professeur, d’autant que son état de santé semble se dégrader, selon les informations qu’ils ont pu recueillir.

 

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