ENQUÊTE. Qui sont les militants du “village de la Loire” qui luttent contre la déviation de Jargeau ?

Le village de la Loire s'est installé près du bois de Latingy à Mardié en août 2019. / © Amélie Rigodanzo / France 3 Centre-Val de Loire
Le village de la Loire s'est installé près du bois de Latingy à Mardié en août 2019. / © Amélie Rigodanzo / France 3 Centre-Val de Loire

Ils se sont installés au bois de Latingy (Mardié) l’été dernier pour une semaine mais n’en sont jamais partis. Nous sommes allés rencontrer ces défenseurs de l’environnement, bien décidés à faire arrêter les travaux de la future déviation de Jargeau dans le Loiret.

Par Amélie Rigodanzo

Pieds nus mais par ailleurs chaudement couvert, Georges arrive sur le chemin de terre pour nous guider vers le village de la Loire. Il ne fait pas très chaud ce matin, 10 degrés à peine. Difficile alors d’imaginer que lui et une poignée de militants chevronnés ont passé la nuit ici, dans l’une des tentes que nous découvrons au bout du sentier humide.

Autour de ce campement de fortune bien organisé, que de l’essentiel : un grand barnum aménagé en cuisine d’été, une table suffisamment grande pour pouvoir tous s’y réunir, une réserve d’eau, des toilettes sèches, des panneaux solaires pour un peu d’électricité et disséminés un peu partout, des pancartes aux slogans militants, vestiges des actions passées et qui attendent celles à venir.

C’est ici, à quelques mètres de la Loire qu’ils défendent que le village s’est installé. "Tout le village s’est fait sans argent" raconte Tim qui vit sur le campement. "On a fait les monstres à Orléans et les barnums nous sont prêtés. Pour la nourriture, on fait des cueillettes, on récupère les invendus de la biocoop de Chécy et on a des agriculteurs locaux qui nous approvisionnent. En août, on a eu des dons extraordinaires. De quoi nourrir au moins 80 personnes".
 
Le village s'est fait sans argent. Tout provient de récup', dons, et prêts. / © Amélie Rigodanzo / France 3 Centre-Val de Loire
Le village s'est fait sans argent. Tout provient de récup', dons, et prêts. / © Amélie Rigodanzo / France 3 Centre-Val de Loire

Sur les 6 "villageois" présents ce jour-là, le plus âgé a 81 ans. Et Catherine, une visiteuse régulière, nous explique qu’une jeune activiste orléanaise de Youth for climate, âgée de seulement 13 ans, se rend également souvent au village "Il n’y a pas de profil type. On a aussi bien des retraités, des travailleurs que des jeunes. Là où on se retrouve tous, c’est dans notre envie commune d’agir".

Au moins une à deux personnes dorment chaque soir au village pour maintenir "une vigie citoyenne". Ils sont rejoints en journée par des locaux qui soutiennent l’initiative. Georges vit ici en permanence. Adepte d’un mode de vie nomade, il circule sur toutes les luttes écologiques de la Région. "En luttant ici, on peut lutter sur plein d’autres choses" explique-t-il. "On va vivre ici cet hiver avec une empreinte écologique quasi nulle et c’est génial. C’est un mode de vie alternatif qu’il faut montrer. On incarne la solution, on a une vision très claire de ce qu’on a envie de faire. On n’est pas dans l’idéologie, on est dans le concret".

A quelques mètres de la cuisine/Salle à manger en effet, les villageois ont construit un plancher fait de bric et de broc. La base d’un habitat un peu plus solide pour affronter une météo plus rude. "On est en train d’aménager une yourte pour passer l’hiver" explique Georges. "On a cherché une maison mais on n’en a pas trouvé alors on monte quelque chose de pérenne".
 
Une yourte est en cours de construction pour passer l'hiver au chaud. Les pancartes, elles, attendent les actions à venir. / © Amélie Rigodanzo / France 3 Centre-Val de Loire
Une yourte est en cours de construction pour passer l'hiver au chaud. Les pancartes, elles, attendent les actions à venir. / © Amélie Rigodanzo / France 3 Centre-Val de Loire

Une nouvelle ZAD près d'Orléans ? 


Dans les alentours, le village est déjà surnommé "la ZAD de Jargeau". Un petit nom qui est bien sur, arrivé aux oreilles de ses occupants. Eux préfèrent parler de "lutte contre les GPPI" , les "grands projets inutiles imposés". "Le mot ZAD il est connoté, on s’en méfie" dit Georges. "C’est un acronyme qui vient résumer des choses très différentes. Mais littéralement, oui ! C’est bien une Zone à Défendre".

"On est quand même dans un environnement où la biodiversité est incroyable. Cette nuit on a eu le passage de grues cendrées. On a régulièrement la visite de petits mammifères. Le seul hic dans tout ça, c’est le bruit des machines".


"On a décidé de monter un camp à 200 mètres du tracé de la déviation."


Car à l’origine de ce village au mode de vie alternatif, il y a et il demeure la lutte contre la déviation de la RD 921 à Jargeau. Une bataille juridique et une guerre d’opinion qui dure depuis 25 ans entre partisans du projet qui souhaitent que le centre-ville de Jargeau soit désengorgé, et défenseurs de l’environnement.
 

L’association Mardiéval tente depuis le premier jour de stopper le projet sans succès. Ses membres sont approchés par une poignée de militants écologistes décidés à leur prêter main-forte. "A Mardiéval, ils ne savaient plus quoi faire" raconte Georges. Mais après le début des travaux en 2017 et le déboisement du bois des comtesses à Saint-Denis-de-l’Hôtel, "Ils nous ont dit qu’il fallait défendre le bois de Latingy" également menacé. "Alors on a décidé de monter un camp à 200 mètres du tracé de la déviation."
 

Le village est installé pour une semaine, "pour voir comment on pouvait lutter contre cette déviation. Les résultats de l’enquête publique démontraient déjà que sur les 2200 contributions, 1600 personnes étaient opposées au projet. Mais on ne savait pas où on allait. Il nous fallait donc rencontrer les gens pour mesurer d’avantage tout cela".

Du 11 au 18 août 2019, le village accueille des débats citoyens, des lectures, des ateliers de formation à l’action non-violente et au clown-activisme. Les curieux s’y pressent mais aussi les militants locaux ou plus éloignés. "L’objectif, c’était que tout le monde ait les outils pour pouvoir se réapproprier la lutte à tout moment".

L’événement se conclue par une assemblée dite "du peuple de la Loire" et un second rassemblement citoyen est planifié deux semaines plus tard, pertinemment baptisé "Bulldo’fête". "On y a fait intervenir un avocat pour définir les possibilités juridiques et en parallèle, on a construit des cabanes dans les arbres en vue de défendre le bois".

Car les activistes bien informés, savent que si les travaux préliminaires doivent débuter, ce sera entre septembre et octobre. Avant celà, le balbuzard pêcheur niche dans le bois et après, les chauves-souris entrent en hibernation. "Se sont quasiment les seules espèces prises en compte dans le projet" explique Georges.


"On doit faire des barricades avant tout devant les tribunaux et retourner leurs armes contre eux"

Le 11 septembre 2019, à 7h du matin, les activistes sont réveillés par des bruits de véhicules. Des géologues font d’abord leur apparition suivis, 20 minutes plus tard, par des bulldozers. Pour les défenseurs de l’environnement, tout s’accélère. "On avait fait une liste de numéros et on a appelé tout le monde. A 10h, on était une quarantaine".

Les militants investissent alors les arbres et bloquent une abatteuse. Des gendarmes du PSIG sabre (peloton de surveillance et d’intervention de la gendarmerie) interviennent. "On a présenté les papiers du protocole à la commandante du PSIG. Elle nous a dit qu’elle était là pour que les travaux se passent bien. Ça a été super violent moralement et physiquement pour ceux qui se sont fait déloger."

Trois militants parviennent à rester dans les arbres jusqu’au lendemain. "Ils ont rasé tous les arbres sauf ceux où ils étaient" raconte Georges. "Donc ils sont descendus le lendemain". Au total 4,2 hectares de bois sont coupés, sur quarante mètres de large.
 
La trouée dans le bois de Latingy à Mardié. Au total 4,2 hectares de bois sont coupés, sur quarante mètres de large. / © Amélie Rigodanzo / France 3 Centre-Val de Loire
La trouée dans le bois de Latingy à Mardié. Au total 4,2 hectares de bois sont coupés, sur quarante mètres de large. / © Amélie Rigodanzo / France 3 Centre-Val de Loire

Mais le collectif ne baisse pas les bras et enchaîne les actions non-violentes et les coups médiatiques. Dès le 12 septembre, ils se joignent à la manifestation de soutien en marge du procès des "décrocheurs de portraits de Macron" à Orléans et déposent, dans la foulée, des branches provenant des arbres coupés devant le conseil départemental. Plusieurs activistes se joignent également à la manifestation des jeunes pour le climat et déploient des banderoles au Festival de Loire.

Le 23 septembre, les militants sont une nouvelle fois réveillés par le bruit des machines. Elles viennent pour défricher l’île des Baffaits, dans le prolongement de la trouée du bois. Deux personnes munies de armlocks (des tubes en pvc équipés de poignées intérieures) s’enchaînent à la machine après avoir averti son conducteur. "On a été amenés au poste de gendarmerie pour une audition jusqu’au lendemain. On a lâché l’affaire parce qu’on avait des visites importantes sur le site le jour suivant."
 

Le 25 septembre, le village de la Loire a effectivement prévu une visite de la zone déboisée. Des journalistes de la presse locale mais aussi nationale sont guidés par les militants masqués à travers les bois jusqu’à la "saignée" de la déviation. Le groupe a été rejoint un peu plus tôt par le porte-parole d’Europe Ecologie-Les Verts, Julien Bayou. De quoi donner une résonnance nationale et politique à leur combat local.
 

Le 20 octobre, c’est au tour de Mathilde Panot, députée de la France Insoumise, de venir au bois de Latingy. Elle a procède, dans la foulée à des auditions dans le cadre de la commission d’enquête citoyenne "Forêts bien commun" qu’elle mène avec 9 autres parlementaires.
 

En parallèle, le collectif s’est doté d’un avocat spécialisé en droit public et de l’environnement. Plusieurs recours contre des arrêtés préfectoraux ont été déposés devant le tribunal administratif d’Orléans et la cours d’appel de Nantes. Les défenseurs de la nature espèrent faire stopper les travaux en dénonçant des manquements à la préservation des espèces protégées et en contestant la déclaration d’utilité publique du projet. "On doit faire des barricades avant tout devant les tribunaux et retourner leurs armes contre eux. C’est pour ça qu’ils nous craignent (Le département du Loiret à l’origine du projet NDLR) et qu’ils font tout dans la précipitation alors que ce projet existe depuis 25 ans" explique Georges.

On est tous d’accord pour dire qu’à Jargeau c’est le bordel. Mais ils sont convaincus que cette déviation est la solution et que les gens qui luttent contre ça préfèrent les oiseaux aux enfants

Le collectif ne se résume désormais plus au seul village. Sous l’appellation "la Loire Vivra", il s’ancre désormais dans le temps en poursuivant sa mobilisation tout en cherchant le dialogue avec les riverains. Chaque dimanche, des réunions citoyennes sont organisées. Les occupants du village de la Loire, pas forcément bienvenus dans toutes les communes, ont parfois du mal à trouver une salle, si bien qu’ils se sont retrouvés une fois dans le garage d’une sympathisante.

Qu’importe, ces réunions sont l’occasion de dialoguer avec les riverains favorables à la déviation. "Quand ils viennent, on écoute leurs souffrances leurs doléances. On leur dit qu’on est là pour trouver des solutions" raconte Isabelle, une militante. "Ça se passe bien, on s’entend bien avec eux." poursuit Georges. "On est tous d’accord pour dire qu’à Jargeau c’est le bordel. Mais ils sont convaincus que cette déviation est la solution et que les gens qui luttent contre ça préfèrent les oiseaux aux enfants". Déplore-t-il.

Le collectif leur expose donc régulièrement leurs arguments en espérant faire basculer l’opinion : "On s’est rendu compte qu’on ment à la population en lui faisant croire qu’en replantant des arbres, tout va bien. Mais c’est faux ! Quand un écosystème est détruit, il est détruit. On leur explique aussi que cette route va surtout servir à désengorger la métropole orléanaise et va donc sans doute créer du flux au lieu de le réduire. Ça pourrait même amener un centre commercial à côté de chez eux. Là, ils voient les choses différemment".

Et le collectif ne se contente pas d’argumenter en faveur de la nature. Il propose également des "solution résonnées et intelligentes" pour désengorger Jargeau. "Par exemple construire une passerelle pour les piétons et les cyclistes, mettre en place une politique de covoiturage pour les usines de Saint-Denis-de-l’Hôtel et créer des transports en commun entre Jargeau et Saint-Denis. C’est du commun et de l’entraide. Ça ne coute pas un sou. Ça en fait même économiser".

"On va faire pression sur les municipales. Forcer les listes à se positionner sur ce projet"


Après cette longue discussion autour d’un café, pour tenter de tromper le froid qui commence à nous saisir, les défenseurs de l’environnement nous conduisent au futur emplacement du pont, dans le prolongement de la trouée qui doit accueillir la future route. "On pensait qu’il n’y aurait pas d’autres travaux avant le printemps, mais lundi 21 septembre, on a de nouveau été réveillés, cette fois, par des engins de forage" raconte Georges.
 

En découvrant le chantier ce matin, les militants se réjouissent. Dans le cours d’eau, les ouvriers avaient aménagé un lit de sable afin de permettre à une machine d’accéder au futur emplacement d’un pilier immergé. Mais dans la nuit, la Loire est montée, réduisant à peau de chagrin les travaux d’aménagements de ces derniers jours . "On n’a besoin de rien faire, la nature s’en charge toute seule" rigolent-ils.
 
Les travaux préliminaires de sondages sur l'emplacement du futur pont de Mardié. / © Amélie Rigodanzo / France 3 Centre-Val de Loire
Les travaux préliminaires de sondages sur l'emplacement du futur pont de Mardié. / © Amélie Rigodanzo / France 3 Centre-Val de Loire

Ils se sont renseignés auprès d’ouvriers, trois sociétés seraient mandatées par trois organismes différents pour procéder à des études géotechniques préliminaires à la construction du pont. La faisabilité de ce dernier, avait par ailleurs été remise en cause dans un rapport du BRGM en raison de la constitution du sol. "Ils font ça au moment où l’eau est montée. Ça prouve que tout est fait dans la précipitation. Et puis pourquoi avoir déboisé avant de faire ces sondages ? Pourquoi trois entreprises quand une suffirait ? Combien ça coute au contribuable tout ça ?".

Autant de questions qui encouragent le collectif à poursuivre la lutte. "On va faire pression sur les municipales. Forcer les listes à se positionner sur ce projet. On va rester jusqu’à ce qu’on gagne !"
 

A lire aussi

Sur le même sujet

Les + Lus