"Send nupes", tortue sagace et Jonluk : comment la jeunesse de gauche se réinvente par les memes

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Loin des éléphants et des professionnels des médias, la jeunesse et la base militante se sont réappropriées une partie de la communication politique de la gauche sur les réseaux sociaux.

"Left can't meme." En bon français : "la gauche ne sait pas faire de mèmes". C'est ce qu'on pouvait lire, depuis le milieu des années 2010, sur les réseaux sociaux de l'alt-right américaine (l’extrême-droite américaine), celle-là même qui a porté Donald Trump au pouvoir le 8 novembre 2016.

Quand le comique devient politique

Les mèmes (aussi orthographié "memes"), ce sont ces images, ou ces courtes vidéos, détournées, rognées, réassemblées, souvent dans un but essentiellement comique. Lisibles sous le même format qu'une courte bande dessinée ou qu'une affiche publicitaire, les memes se basent souvent sur des références à des répliques de films grand public ou à des séries télévisées. Au fil des années, les "memeurs" ont produit leurs propres codes, langages et références. Au point d'en faire un outil politique.

Blaguer, critiquer, se moquer, mais aussi faire connaître des sujets et des débats, les memes sont rapides à comprendre et à reproduire. Même avec un vieil ordinateur ou un smartphone basique, et même pour les personnes les moins à l'aise avec la technologie.

Un mode de communication redoutablement efficace

"C'est un moyen de communication" mais aussi une manière "de s'exprimer", voire de "s'informer", énumère Héloïse De (c'est un pseudonyme). Graphiste de formation elle est aussi un pilier de plusieurs groupes "neurchis", ces bulles semi-privées où les memes s'échangent autour d'une thématique, comme le monde du travail, le cinéma, ou certaines séries télévisées. 

Et comme tout outil de communication, les memes répondent à leur propre grammaire, à leurs propres codes, parfois un peu opaque pour le néophyte. "C'est finalement le même système qu'une image publicitaire : une image, un texte et pouf ! Quand on apprend le graphisme, c'est l'exercice le plus difficile." Dans cette course à l'efficacité, les phrases courtes sont souvent les meilleures, peu importe qu'elles aient vraiment un sens. Ainsi "send nudes", qui signifie "envoyez des photos dénudées" est devenue "Send Nupes", en référence à la Nouvelle union populaire.

De fait, la communication par les memes a fait les preuves de sa redoutable efficacité lorsqu'elle récupère et exploite les codes de la culture web. Aux États-Unis, l'extrême-droite avait su utiliser tous les outils des réseaux sociaux pour imposer certains thèmes ainsi que sa mascotte, Pepe the Frog.

De bons memes peuvent aussi "aider à rendre une personne plus sympathique, à la normaliser", observe Héloïse De. "C'est ce qui s'est passé par exemple avec Zemmour" et le célèbre "Ben voyons !" du candidat d'extrême-droite.

"C'est un outil important de lutte politique", confirme Schahin Karagoz, coordinateur départemental du Loiret pour le Mouvement des jeunes communistes. Longtemps, la gauche a eu un train de retard sur l'extrême-droite, avec des memes trop verbeux, trop longs, trop compliqués. Synthétiser sa pensée est un exercice difficile, et parfois périlleux. "C'est aussi une réflexion qu'on a mené sur le terrain, avec la création de tracts. Parfois ça fonctionne, parfois non."

A gauche, pendant longtemps, on n'osait pas trop" investir les réseaux sociaux avec la même agressivité que l'alt right américaine, dont s'est massivement inspirée l'extrême-droite française.

Héloïse De, graphiste et membre de groupes neurchis

"On a plutôt une culture du militantisme en local, de la manif, de l'affiche." "Mais", ajoute-t-elle, "les memes sont devenus une façon de se motiver entre nous".

"Le militantisme sur internet c'est bien, mais rien ne remplace le terrain", observe Schahin Karagoz. S'ils restaient dans le milieu relativement restreint des réseaux sociaux et des forums en ligne, ces memes seraient en effet bien inoffensifs. Mais en réalité, réseaux sociaux et "vraie vie" se rencontrent régulièrement.

A titre d'exemple, le 1er mai, certains membres du "Neurchi de flexibilisation du marché du travail", fort de presque 170 000 membres, ont organisé leur propre cortège lors des manifestations parisiennes de la journée internationale des travailleurs. Et certaines affiches de manifestation vont jusqu'à reprendre des memes aperçus sur Internet.

Bonne viande et tortue sagace

A l'inverse, la "tortue sagace" de Jean-Luc Mélenchon est devenue le symbole de ralliement des partisans en ligne de la Nouvelle union populaire, écologique et sociale (Nupes) rassemblée à gauche autour du candidat de la LFI. Né dans la foulée du second tour, un NeurchUnion populaire a fait du placide reptile son étendard et a déjà attiré 1200 personnes en quelques jours.

Et parfois, une petite phrase, devenue un meme, se retourne contre son auteur. Ce fut le cas par exemple de Fabien Roussel, le candidat malheureux du Parti communiste. "Un bon vin, une bonne viande, un bon fromage, pour moi, c’est la gastronomie française", expliquait dans Dimanche en politique le candidat prêt à "défendre le bifteck des Français".

Une simplification qui a donné lieu à sa propre vague de blagues et de détournements aux dépens de Fabien Roussel. L'humour memique étant fondé sur le raccourci et la caricature, il n'est pas rare que sous un postl'ambiance se tende un peu, voire tourne à la foire d'empoigne.

"Ça le fait marrer, Jean-Luc !"

Du côté plus institutionnel, les cadres de gauche voient cette progression d'un œil un peu distant, mais bienveillant. "C'est une pratique spontanée, qui est le fait d'un électorat jeune et très mobilisé", estime Antoine Léaument, candidat LFI à Châteauroux lors des dernières élections municipales et départementales, désormais en campagne dans l'Essonne pour les législatives, et responsable de la communication numérique du parti. "Ça fait partie de nos forces."

Dans ce contexte, Jean-Luc Mélenchon lui-même est devenu une sorte de mascotte, surnommée "Jonluk", mélange d'oncle râleur et de Gaulois grognon. "Ça le fait marrer, Jean-Luc", s'amuse Antoine Léaument. "Ça arrive même que ce soit lui qui nous envoie des memes." Apanage des militants de base les plus jeunes, les memes sont parfois un peu inaccessibles aux cadres plus vétérans. Mais après un quinquennat passé en retrait, les militants de gauche espèrent bien, dans le monde virtuel comme dans la vraie vie, recommencer à occuper le terrain.