Confinement. Des enfants en danger : ” ne pleure pas papa, on va revenir quand tu auras appris à être papa”

Un foyer d'urgence de 'l'Aide sociale à l'enfance" dans le Val de Marne / © Céline Gomes
Un foyer d'urgence de 'l'Aide sociale à l'enfance" dans le Val de Marne / © Céline Gomes

Les professionnels de la protection de l’enfance sont en alerte rouge.  Le confinement favorise les maltraitances. Assurer la protection des enfants, suivis ou non par l’Aide sociale à l'enfance est très difficile. 

Par Anne-Corinne Moraine

En France, près de 340 000 enfants sont placés sous la protection de l’ASE ( Aide sociale à l'enfance). La moitié d’entre eux vivent dans leurs familles. Avec des parents défaillants, carencés, fragiles, possiblement maltraitants. Des enfants que l’on évite de mettre dans des structures ou des familles d’accueil parce qu’ils sont très petits, ou des adolescents dont les placements ont échoué. 
 

Le confinement accentue les risques de maltraitances 

Pour ces enfants, l'autorité parentale est confiée, en partie ou entièrement, aux services de protection départementaux. Ils sont donc suivis régulièrement par des éducateurs. Des professionnels en vigilance accrue depuis le début du confinement. Car il n’y a plus les principaux vecteurs d’alerte pour signaler les enfants en danger de maltraitance : ni l’école, ni les crèches, ni les PMI (protection Médicale Infantile).

"Le confinement attise les tensions dans les familles précaires vivant dans des espaces restreints. Il y a évidemment des risques de passages à l’acte, de maltraitances. Nous sommes très inquiets de l’état d’insécurité des enfants, surtout quand les parents ont une fragilité psychique", explique Fatima Benoukh, directrice de CithéA Cap Famille, une association de protection de l’enfance du Val de Marne qui assure le suivi des familles dans le cadre des des AEMO (Assistance éducative en milieu ouvert). 

Une multiplication des visites dans les familles à risque

L’équipe de terrain, dirigée par la cheffe de service Zeghdoudi Koukha, est en alerte accrue depuis le début du confinement. Elle multiplie les visites inopinées dans les familles suivies dans le cadre d’une AEMO ( assistance éducative en milieu ouvert). Des familles où règnent déjà des tensions fortes, des conflits  qui risquent de dégénérer, notamment à cause d’addictions et de l’alcoolisme : "Cela nous permet de calmer les parents et échanger et travailler avec les enfants. Le fait de se retrouver 24 heures sur 24 avec son enfant à la maison devient, pour certains, insupportable. Notamment dans des familles monoparentales qui ont arrêté de travailler pour garder  leurs enfants, pour ceux qui sont entassés à 5 ou 6 dans des chambres d'hôtel. Et parmi eux, il y a de nombreux parents suivis en psychiatrie qui hurlent sur leurs enfants."

“Je ne vais pas garder mes enfants. Je vais les abandonner.”

Pour le moment l’équipe de l''association de protection de l’enfance dépiste essentiellement des violences psychiques ou verbales, et des conflits parentaux. Mais en une fraction de seconde, tout peut basculer : "on reste très vigilantes. On les appelle en whatsapp tous les jours. On se rend à domicile pour voir ce qui se passe, évaluer les carences affectives, au moindre doute", explique Zeghdoudi Koukha. 

Depuis le début du confinement,  les équipes de l’association CithéA Cap Famille  sauvent des enfants de situations dramatiques. Dernièrement, elles ont dû demander le placement d'un enfant de douze ans, livré à lui même par sa mère alcoolique, et d’une fratrie entière, victime de carence éducative, malgré les multiples alertes. Des enfants parfois stupéfiants par leur capacité de résilience : Au moment du départ, l’un des enfants s’est retourné vers son père en larmes et lui a dit :"ne pleure pas papa, on reviendra quand tu auras appris à être papa."

L’équipe  intervient aussi dans des familles qui, elles-mêmes, appellent au secours. Des parents qui s’avouent incapables de garder leur enfant 24 heures sur 24. Comme cette mère qui avait préparé ses cartons. Ses enfants étaient prêts à partir : "elle nous  les a laissés  comme des paquets. Tous ont évidemment été placés en urgence, déplore Zeghdoudi Koukha. Nous sommes les pompiers du social, les soignants des maux de la société." 
Un minibus pour des espaces de paroles confinés / © Fatima Bennoukh
Un minibus pour des espaces de paroles confinés / © Fatima Bennoukh


Un minibus pour assurer des espaces de parole confinés 

Certaines familles sont atteintes du covid-19. Zeghdoudi Koukha et son équipe doivent leur expliquer comment appliquer les gestes barrières ou appeler un médecin en visio. Beaucoup ont d’énormes problèmes d’hygiène et les enfants entrent et sortent des logements sans précaution : "
On est inquiètes, on a peur d'être contaminées. On a des enfants et on a peur de les contaminer".

Actuellement,  il est impossible pour ces professionnels de l’enfance de s’isoler avec les enfants, ou les parents pour des entretiens. Car tous les lieux publics comme les parcs sont fermés. Pour pouvoir parler avec les membres des familles, et les enfants, en assurant les gestes barrières, l’association CithéA Cap famille a aménagé un minibus avec deux bureaux cloisonnés pour une équipe mobile, dont un.e éducateur et un.e psychologue. L’objectif : "aller au pied des immeubles, aménager un espace où les jeunes et leurs parents puissent nous parler hors de la famille, en toute sécurité sanitaire." 
 

L’ASE du Val de Marne très mobilisée

Dès le début du confinement, la direction de la Protection de l’enfance s’est mobilisée pour assurer la protection des équipes éducatives qui assurent le suivi des familles dans le cadre des AEMO (aide éducative en milieu ouvert). Elle disposait d' un stock de masques conservé depuis la grippe H1N1, puis d’autres lots ont été commandés.

Les équipes sont toutes très engagées. Tous les éducateurs et éducatrices suivent chacun une trentaine d’enfants par téléphone, ou whatsapp si possible. "Et ils sont prêts à intervenir, sur place, en 20 minutes dans les familles, s’ils estiment que des enfants sont en danger,” explique Fabien Feuillade, le directeur de l’enfance et de la famille du département.

 
 Un foyer d'urgence de l'ASE / © Céline Gomes
Un foyer d'urgence de l'ASE / © Céline Gomes
 

En Seine Saint-Denis, les visites à domicile en question


Le directeur de l'Enfance et de la Famille de Seine Saint-Denis, Pierre Stecker, affirme, que concernant les visites à domicile pour les enfants (AEMO et placements judiciaires à domicile) : "le principe a été de limiter les déplacements et les contacts physiques,  mais en aucun cas de les suspendre. Lorsque "les premiers contacts laissaient à penser à un risque, des rendez-vous physiques se sont tenus dans certains cas, avec famille ou enfant. Et certains jeunes suivis à domicile ont fait l’objet d'un placement."

Mais les équipes éducatives sont-elles protégées?  Réponse de Pierre Stecker : "le Département a décidé de ne pas suivre les recommandations nationales qui visaient à n’équiper que les professionnels de santé et  assurer un approvisionnement de tous ses services et des établissements de protection de l'enfance grâce à ses propres commandes et les stocks fournis par la Ville de Paris et la Région Île-de-France."

Des affirmations contredites par un mail adressé par Pierre Stecker aux associations de protection de l'enfance agréées par le département  : "Les services d'intervention à domicile (AEMO, Adophé, TISF) et la prévention spécialisée ne sont pas concernés par les équipements de protection.
Ce mail nous a été transmis par le chef de service de plusieurs foyers d’hébergement et d' équipes qui suivent des enfants en assistance éducative ou "placés" dans leurs familles. Nous l'appellerons Théo, car il préfère rester anonyme. Les visites à domicile auraient donc été effectuées par des personnels éducatifs non protégés? 
Théo nous confie, écoeuré  : "on n'a pu compté que le sytème D pour équiper  et protéger les professionnels et les familles. "


Des visites à domicile maintenues  dans des conditions à risque

“Impensable d’abandonner ces familles, affirme Théo. C’est trop dangereux. Certains vivent dans des conditions sanitaires déplorables, souffrent de troubles psychiques et risquent de ne plus nourrir leurs enfants ou ne pas changer leurs couches. D'autres peuvent maltraiter ou frapper leurs enfants qu'ils ne supportent plus à cause du confinement.  Et au téléphone, impossible de savoir ce qu'il en est rééllement."

Alors, Théo a décidé de poursuivre les visites dans les familles les plus en difficulté avec le peu de matériel qu'il a récupéré : "des masques à usage unique ont du être  utilisés plusieurs fois. Et faute de matériel, les enfants et leurs parents n'ont pas toujours pu être équipés de masques pour être eux mêmes protégés. Et les équipes éducatives ne peuvent rendre visite qu’à seulement 1% des enfants et adolescents dont ils doivent assurer la protection : “Une telle situation ne nous permet plus de garantir la protection de tous les enfants placés à domicile par décision de justice et risque de provoquer de graves conséquences sur des situations familiales déjà dégradées", déplore Théo.Et le renouvellement pour un mois du confinement lui fait redouter une agravation des tensions et de possibles violences.

Thierry Baranger, président du tribunal pour enfants de Bobigny soutient cette démarche :  “il faut que les associations de protection de l’enfance continuent d'assurer les visites des familles à risque. Je leur rend hommage." 


Le 119 submergé d’appels au secours

Depuis le début du confinement, le 119, est submergé : "On a enregistré une augmentation de 20 %", déplore Pascal Vigneron, le directeur du Service national de l’accueil téléphonique de l’enfance en danger. En temps habituel, les équipes du 119 reçoivent tous les deux jours, un appel au secours pour danger immédiat nécessitant l’intervention de la police au domicile. Depuis le confinement, c’est un appel par jour. 

Les appels nécessitant l’intervention rapide de travailleurs sociaux à cause de passage à l’acte ont augmenté de 60 %. Les voisins et amis sont deux fois plus nombreux qu’en temps normal à donner l’alerte quand ils entendent des cris. Le 119 enregistre aussi une augmentation de 30 % des appels de camarades d’enfants, et de 35 % des appels des mineurs eux-mêmes. 

A cette recrudescence d’appels, il faut ajouter les messages envoyés sur  la nouvelle plateforme numérique Allo119.gouv.fr. Un portail de signalement en ligne vient d’être ouvert. Les enfants comme les adultes peuvent désormais effectuer un signalement par écrit via un formulaire de contact sur cette  plateforme.

Pour sensibiliser les adultes et les enfants, les inciter à donner l’alerte au moindre signe de danger, des campagnes de sensibilisation ont été lancées, notamment sur les réseaux sociaux “entendez nos cris”, lancées par l’unicef et le collectif Nous toutes pour sensibiliser les plus jeunes et les inciter à appeler le 119 s’ils sont en danger.  


Inciter les parents à décrocher leur téléphone, plutôt que leur ceinture

Martine brousse, présidente de la voix de l’enfant, accompagne l’équipe du 119 : " il n'y a pas, selon les appels, plus de faits  de grande gravité. A notre connaissance, il n’y a eu qu’un décès d’enfant. Alors qu’en temps normal, un a deux enfants meurent sous les coups de leurs parents chaque semaine." Pour elle, il est important de positiver : "Nous voulons inciter les parents qui sentent la colère monter à décrocher leur téléphone,  plutôt que leur ceinture. Qu’ils appellent leur famille ou leurs proches pour se calmer. Et si cela monte il faut appeler le 119." 
 


Etonnamment moins d’information préoccupantes

Le 119 est en lien étroit avec les cellules de recueil d'informations préoccupantes (CRIP) des départements qui reçoivent les signalements et effectuent les enquêtes afin de pouvoir placer des enfants en danger au plus vite. 

Depuis le début du confinement la CRIP du Val de Marne affirme être opérationnelle. Tout comme celle de Seine Saint-Denis : 130 informations préoccupantes, contre environ 350 sur 4 semaines en temps normal. : "le fait qu’il n’y ait plus les « capteurs » habituels est inquiétant puisque c’est l’Ecole bien souvent qui signalait des informations préocupantes , souligne Pierre Stecker, le directeur de l'enfance et de la famille de Seine Saint-Denis .

Selon Lyes Louffok, membre du Conseil National de Protection de l’Enfance, “certaines CRIP seraient fermées”. Pour Thierry Baranger, ancien président de l'association française des magistrats de la jeunesse et de la famille, pendant le confinement, "les CRIP ne sont pas en capacité de faire des évaluations pluridisciplinaires actuellement. Cela ne veut pas dire qu'il n'y ait pas d'interlocuteur à l'ASE pour traiter les situations signalées urgentes." 


Et moins de placements dans certains départements

Il n'existe pas, à ce jour,  de chiffre national concernant l'évolution des ordonnances de placements d'enfants depuis le début du confinement. Mais étonnamment, certains départements enregistrent une diminution ou une stabilité du nombre d'enfants placés.  "En Seine Saint-Denis, le nombre d'ordonnances de placement provisoire prises en urgence (OPP), n'est pas plus important que d’habitude". Ce qui étonne Thierry Baranger, le président du tribunal pour enfants. 
Ce qui est nouveau, selon le juge, c'est l'origine des signalements en urgence. Il n'y a plus de signalements de la part des écoles, des crèches et des PMI, les plus importants vecteurs d'alerte habituellement : "la plupart de ceux qui arrivent aux juges des enfants, actuellement, proviennent  d'ordonnances de placement provisoire prises par le parquet à la suite d'éléments transmis par les services de police ou de signalements des hôpitaux. Et également, de signalements des services éducatifs qui effectuent des mesures judiciaires d'investigation éducative (MJIE) ou exercent des mesures éducatives en milieu ouvert."


Une augmentation des placements  d’urgence dans le Val de marne 

Le directeur de l'Enfance et de la Famille du Val de Marne Fabien Feuillade, lui affirme que le département a enregistré une hausse des placements d’urgence d’enfants très sévèrement maltraités :  "en temps habituel, chaque mois, quarante enfants sont placés dans les foyers d’urgence de l’ASE. En trois semaines de confinement, une cinquantaine d’enfants ont été retirés de leurs foyers". 

Depuis près de deux semaines, le nombre d’enfants accueillis dans les  foyers de l'ASE du val de Marne se sont stabilisés. Céline Gomes, directrice de 3 foyers d'urgence, s'attend  à un prochain afflux : "car les cellules d’informations préocupantes ont reçu beaucoup d’appel du 119. Mais les informations sont parcellaires. Cela prend du temps pour identifier les familles."
 

Des foyers d’urgence de l’ASE qui s’adaptent à la crise 

Les services de protection de l’enfance du Val de Marne ont anticipé un afflux d’enfants probable pendant le confinement : "Nous avons donc confié 70 enfants des foyers d’urgence de l’ASE  à des structures d”hébergement associatives, et surtout à des familles d’accueil du Val de Marne qui se sont mobilisées", explique Fabien Feuillade.

Les enfants de ces foyers habitent dans des pavillons. Pendant le confinement, trois éducateurs s’occupent de dix enfants. Des équipes suffisamment nombreuses car le département a redéployé tous les professionnels des crèches et de la prévention des rues dans les foyers de l’ASE : "Ce qui nous a permis d’assurer le suivi scolaire des enfants, et d’appliquer, au mieux, les mesures barrières, confie Céline Gomes, directrice de foyers d’urgence de l’ASE. Mais, avec les plus petits, c’est quasiment impossible car les éducateurs doivent assurer les toilettes et les câlins des enfants."

Des foyers d’hébergements d’adolescents sous haute pression

Pour les plus grands, le confinement est très douloureux à vivre, explique Théo, le chef de service d’une association de protection de l’enfance de Seine Saint-Denis : "parmi les adolescent.e.s que nous accueillons dans nos foyers, certains souffrent de syndromes de stress post-traumatique. Donc le confinement fait ressortir les fantômes du placard et les angoisses. Après un mois de confinement, la situation devient compliquée, un certain épuisement se fait sentir. Les enfants souffrent de la rupture de liens familiaux déjà altérés. "

Les adolescent.e.s, elles, vivent particulièrement mal cette situation d’enfermement. Car elles ont des addictions multiples au cannabis, à l’alcool. Le confinement majore leur frustration : "elles sont en manque, et pètent les plombs". Habituellement, autorisées à sortir, elles parviennent à aller chercher leur drogue. Mais depuis le confinement, tous les foyers sont sécurisés. Alors elles sont prêtes à sauter par les fenêtres ou à escalader le portail au risque de se blesser :"On doit sédater les adolescent.e.s violent.e.s pour qu'ils  supportent le confinement et éviter qu’ils fuguent la nuit."
 
Des adolescentes confinées prêtes à sauter par les fenêtres / © Anne-Corinne Moraine/FTV
Des adolescentes confinées prêtes à sauter par les fenêtres / © Anne-Corinne Moraine/FTV

 Enfants covides ou suspectés difficilement confinés...

Les retours de fugues sont complexes. A chaque fois qu’un.e adolescent.e rentre de fugue, explique Théo, il ou elle doit rester confiné.e dans sa chambre pendant 14 jours. Tout comme tous les adolescents et enfants suspectés ou contaminés par le covid : "Pour les petits, pas d'activité collective, pas de repas en commun, mais il est impossible d’assurer une vraie quarantaine. Les équipes éducatives sont de plus en plus angoissées et transmettent leur stress aux gosses.” 
Théo déplore ne pas disposer de zones de confinement, car les établissements ne sont pas  adaptés : "on gère une véritable cocotte minute."


Le Val de Marne modèle en la matière 

Le foyer d’urgence de l’ASE du Val de Marne, lui, a consacré un lieu de visite parents-enfants aux enfants atteints par le covid-19. Une unité de confinement a été créée pour mettre en quarantaine les enfants contaminés, dans des chambres individuelles, accessibles seulement aux professionnels équipés de tenues de protection.

"Le confinement est difficile pour les enfants de 2 à 10 ans, explique Céline Gomes, on les occupe avec des jeux, des lecteurs dvd, la télévision. Un suivi psychologique  a été mis en place, pour travailler sur l’angoisse de la maladie et du huis clos. Et souvent les mêmes questions reviennent :"Est-ce que je vais mourir?"ou "Quand je vais  revoir mes copains ? "

Les visites de leurs familles leur manquent. Ils échangent avec elles des appels whatsapp et envoient des photos et vidéos. Seulement 8 enfants sur 138 ont été malades. Aujourd'hui, tous guéris. 


Des protections de l’enfance divergentes selon les départements

“Quand la mesure de placement d’un enfant arrivait à son terme peu après le début du confinement, explique Céline Gomes, on a proposé au juge d'anticiper le retour des enfants dans leur famille si nous jugions qu'il n’y avait aucun risque. S’il y avait le moindre risque, si les parents n'avaient pas progressé dans leurs compétences parentales, la directrice des foyers d’urgence de l’ASE a gardé les enfants. "

L’ASE du val de Marne, toujours avec l’accord du juge des enfants, a aussi modifié les droits de visite et d’hébergement de quelques adolescents placés dans des foyers d’urgence pour de grosses carences éducatives. Des jeunes qui habituellement faisaient des allers et retours entre domicile et foyers, mais qui ne risquaient strictement rien dans leur famille. Parmi eux, aucun enfant victime d'abus sexuel ou de maltraitance, bien entendu. 
 
Une juge des enfants au tribunal de Bobigny en Seine Saint-Denis / © Thierry Baranger
Une juge des enfants au tribunal de Bobigny en Seine Saint-Denis / © Thierry Baranger

Des  directions d’ ASE  prennent des décisions à la place des juges

Mais en Seine Saint-Denis, au début du confinement, l’ASE n’a pas eu la même politique. Selon le directeur de l'enfance et de la famille Pierre Stecker : "après évaluation des situations, des propositions de retour en famille pour le confinement ont été faites aux juges dans certains cas."

Une affirmation contredite par Thierry Baranger, président du Tribunal pour Enfants de Bobigny. " Au début, on a été mis devant le fait accompli. Alors que seul un magistrat peut modifier les droits de visite et d’hébergement. J'ai du intervenir afin de rappeler le cadre judiciaire."

Depuis, l’ASE sollicite le juge pour toute modification. C’est primordial, explique Thierry Baranger, "car entre laisser un enfant aller chez ses parents un week-end et plusieurs semaines, c’est différent. L’enfant peut être mis en danger. En plus, dans certaines familles, séparées, l'un des parents habite à 100 km de notre département. Qui va faire le suivi?"

Cette situation révolte Lyes Louffoq, ancien enfant placé, et membre du Conseil National de Protection de l’Enfance  : "c’est assez choquant qu’on ait ainsi laissé des enfants chez leurs parents pendant le confinement, alors que le juge avait statué des droits de visite et d’hébergement pour un week-end. " Le rapport de l’IGAS d’avril  2019 montre que la majorité des enfants morts sous les coups de leurs parents sont déjà suivis par les services sociaux.

Pour Thierry Baranger,  "cette crise sanitaire est le révélateur des difficultés de concertation qu'il peut y avoir entre les tribunaux pour enfants et les conseils départementaux, dont l’ASE fait partie."

Même situation dans les Hauts de Seine. Anaïs Vrain, juge des enfants au tribunal de Nanterre déplore : "L’ASE décide de la suspension totale des rencontres avec les parents, y compris pour les enfants en bas âge placés dans des familles ou des structures associatives, en toute irrégularité ! En démocratie, ce n’est pas possible de ne pas appliquer les décisions judiciaires !"

Voici, ci-dessous la preuve de la suspension "de fait" sans l’accord d’une juge, des droits de visite pendant les confinement. Un formulaire de l’Aide Sociale à l’Enfance de Paris, mettant les juges devant le fait accompli. 

 
Droits de visites et d'hébergement modifiés sans l'accord du juge
Droits de visites et d'hébergement modifiés sans l'accord du juge

 
 

Des tribunaux qui assurent les audiences urgentes

Pendant la crise sanitaire, le tribunal  de Bobigny, en Seine Saint-Denis, a mis en place, en plus de la permanence pénale, une permanence en protection de l'enfance. "Il y a toujours un juge des enfants pour recevoir des familles en cas de situation grave. Et des contacts permanents avec les services de l’ASE et les services éducatifs de milieu ouvert", explique Thierry Baranger.

L'ensemble des audiences urgentes se tient désormais dans la salle d'audience du TPE où sont normalement jugés les affaires pénales les plus graves : "ceci nous permet de respecter les règles sanitaires, notamment la distanciation entre les personnes présentes. Quand nous le pouvons mais ce n'est que très rarement possible en assistance éducative, nous utilisons la visioconférence."
 

La parole des enfants en question

Depuis le début du confinement, compte tenu de la crise sanitaire, la justice est régie par les ordonnances du 25 mars 2020. Le juge peut, sans audition des parties, prolonger  une mesure d'assistance éducative arrivant à son terme durant la période d’urgence sanitaire. Il peut aussi renouveler le placement de l’enfant s’il expire pendant le confinement, sans audition, sur l’accord écrit d’un parent au moins, et sans opposition de l’autre. Donc sans entendre l’enfant. 

Anaïs Vrain, juge des enfants au tribunal de Nanterre dans les Hauts de Seine s’insurge contre ces mesures : "Comment les parents qui ne parlent pas français vont pouvoir donner leur avis ? L’audience est un moment très important où on échange les point de vue, on lève les malentendus, on fixe les axes du travail éducatif. Cette mesure donne un coup de canif au principe du contradictoire, à tous les éléments sur lesquels le juge va s’appuyer pour prendre sa décision." 

Pour Geneviève Avenard, la Défenseure des enfants,  adjointe du Défenseur des droits, l’ordonnance de mars 2020 apporte des restrictions importantes aux droits des enfants, notamment au droit d’être entendu : "il est indispensable, dans les cas où le juge des enfants envisage de prendre une décision sans audition des parties, que l’opinion de l’enfant puisse être précisément recueillie."

Thierry Baranger, ancien président de l’Association française des magistrats de la jeunesse et de la famille, est plus positif . Selon lui, pour les cas d’urgence,  si nécessaire pour un placement, les juges convoquent, juste les parents et les services sociaux, pour des raisons sanitaires. Et dans toute la mesure du possible, "nous maintenons, certes de manière dégradée, des audiences respectant le débat contradictoire : bien sûr, à la sortie de crise, le magistrat devra réexaminer, avec les enfants présents et leurs parents, les situations les plus graves et celles où les familles sont opposées à la mesure prise."

Il estime que la non-convocation de l'enfant est certes une entorse aux droits formels de l'enfant, mais pas un risque pour lui, pas une atteinte à ses droits réels : "n'oublions pas que la décision est prise aussi sur la base d'un signalement écrit et que le service de l'ASE, ayant en charge l'enfant depuis son placement, fera parvenir une note de situation avant l'audience abordant le contexte familial, la nature du danger et l'observation faite du comportement de l'enfant depuis le début de sa prise en charge."
Une grande salle d'audience pour assurer des audiences en toute sécurité sanitaire / © Thierry Baranger
Une grande salle d'audience pour assurer des audiences en toute sécurité sanitaire / © Thierry Baranger

Un bilan après le confinement

Selon Lyes Louffok, membre du Conseil national de la Protection de l’enfance, "il y a 101 départements, et donc 101 plans de gestion de risque : d’un département à l’autre, les enfants ne sont pas protégés de la même façon. Il y a une inégalité dans la gestion de la crise." Il milite, plus que jamais, pour une recentralisation de la protection de l’enfance. 
 
Le président du tribunal pour enfant de Bobigny, Thierry Baranger,  est lui très préoccupé par tous les enfants des familles non repérées, que personne ne connaît, et qui, du fait du confinement, ne sont accessibles, ni par les PMI, ni par les crèches ou les écoles. C’est le cas de ce petit garçon mort sous les coups de son père au début du confinement : "Si un enfant de 3 ou 4 ans est victime de violences physiques, qui va faire le signalement? Il est probable qu’il y aura une recrudescence de cas d’enfants en danger. Il faudra faire le bilan avec la protection de l’enfance après le confinement."


 

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