Journal de bord d'une confinée à Ajaccio : Sous les «jalousies» de la rue Fesch

Depuis la mi-mars, et l'instauration du confinement dans le pays, l'une de nos journalistes raconte ses journées. Ce samedi il est question de la rue Fesch, des poissons dans le port et de brocciu en livraison.
►Retrouvez le chapitre 44 : Changer les couleurs du temps
Chapitre 45 : Sous les « jalousies » de la rue Fesch
Du muguet que l’on fait remonter par la fenêtre à l’aide d’une corde, la photo m’a fait sourire, le commentaire aussi : « pour un zéro contact ». La voix de cette jeune femme chère à mon cœur était enjouée quand je l’ai eue hier au téléphone. Elle m’a dit, « on se régale dans la rue Fesch », et elle m’a raconté.
Le muguet remonté par la fenêtre
Le muguet remonté par la fenêtre © DR
 

Le murmure des recoins

Elle m’a raconté le soleil qu’elle allait chercher d’un côté de l’appartement sans terrasse le matin, et de l’autre l’après-midi. Les conversations de la ruelle à l’arrière qui montent résonner sur les parois de l’immeuble pour arriver dans sa cuisine. Un jour, elle a penché la tête pour voir. Trois jeunes se réunissent régulièrement aux pieds des bâtisse et, se tenant à distance réglementaire les uns des autres, animent les cours intérieures de leurs discussions.

L’autre après-midi, l’un d’entre eux s’est fait charrier par ses copains à cause de sa coupe de cheveux « maison ». « J’ai ri, si tu savais de toutes leurs réflexions ! », m’a-t-elle dit. La joie de ces moments tintait dans ses paroles. Elle m’a également fait parvenir la photo de ce résident d’un premier étage qui, un peu plus loin dans la rue, a installé une chaise sur la marquise du magasin juste en dessous de chez lui, improvisant par là même une lecture au balcon, lui qui en est privé (mais cela ferait désordre si je vous la montrais !).
 
Une devanture de la rue Fesch comme l’exclamation du moment
Une devanture de la rue Fesch comme l’exclamation du moment © DR

« J’essaie de faire un peu d’activité physique » m’a encore dit cette personne chère à mon cœur. Puis elle m’a raconté combien cela pouvait être très dangereux en période de confinement. Dernièrement, pour sortir du traditionnel lever de gambettes dans le salon, elle a décidé de tenter la montée d’escaliers (escarpés) de son vieil immeuble, plusieurs fois d’affilée.

Sauf qu’au deuxième aller-retour, elle a entendu sortir un voisin. Croyant avoir reconnu le bruit de porte de l’artiste de service, qui déclame des poèmes et pousse la chansonnette à tue-tête, elle s’est dit « non, ce n’est pas le moment » et, tentant de fuir, s’est malencontreusement mangé une marche. Elle a ainsi manqué de se casser trois dents en tombant, ce qui aurait été le pompon! « Tu m’imagines débarquant aux urgences en expliquant que j’ai laissé ma dentition sur l’escalier ?! ». On a ri ensemble de l’idée.

Buller avec les poissons

Pour faire moins dangereux – et prendre l’air, surtout – elle descend régulièrement sur le vieux port en heures creuses. Elle s’y rend du pain « plein les poches ». Son passe-temps favori consiste à nourrir les poissons. « Je vais t’envoyer la vidéo, tu verras, jamais l’eau n’a été aussi claire près du quai». Pour ça j’ai vu, elle a raison ! Sur son petit tournage, on voit même les poissons se faire damer le pion par un goéland quand elle lance sa mie rassie. « Là, les gars, vous vous êtes faits avoir ! » : à défaut de chat, elle parle à ses copains à écailles.
Poissons dans un lagon ? Non, les eaux du port Toni Rossi en ce moment !


En fait, elle m’appelait aussi pour organiser la promotion des produits de sa tante, éleveuse. Compte tenu de la crise sanitaire, les fromages ne sont plus écoulés auprès des restaurants. Du coup, la vente directe est privilégiée pour l’essentiel. « Si tu veux du brocciu ou un fromage, tu me dis, elle descend régulièrement sur Ajaccio en livraison », a-t-elle précisé.

Je connais bien sa tante, j’ai même vu une grande surface de la région afficher sa photo, comme elle le fait en cette période chaque fois qu’elle commercialise des petits producteurs locaux. J’ai passé commande de trois fromages et deux brocciu, j’ai des personnes à régaler autour de moi. Je vais peut-être prévoir un panier et une corde pour récupérer ma commande par le balcon, comme pour le muguet et les courses dans la rue Fesch. En mode « sans contact ». J’ai vu que cet usage tenait également sa place dans une rue pas très loin de chez moi.
 
Une rue piétonne sans beaucoup de piétons à 9h ce matin.
Une rue piétonne sans beaucoup de piétons à 9h ce matin. © DR

Cette jeune femme que je chéris tendrement était enjouée. Vous ne pouvez pas savoir comme j’étais heureuse de l’entendre s’enthousiasmer de toutes ces choses anodines qui sont notre quotidien en ce moment. Des « petits riens » de tous les jours qu’elle a appris à aimer car, pour elle, « l’enfermement » revient régulièrement depuis quelques années. A cause d’une maladie. Alors, comme elle a moins le droit que quiconque de flirter avec le virus, les règles qui visent à l’éviter, elle ne badine pas avec. C’est aussi pour cela les attentions comme le muguet que l’on passe par la fenêtre. Pas seulement pour s’éviter les étages à pied.

Cette personne chère à mon cœur a appris à vivre confinée. Dans ce moment, elle se dit juste que les autres touchent du doigt sa réalité. Une réalité qui ne s’arrêtera pas le 11 mai.




 
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