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Le 1er mai, les syndicats peuvent encore et toujours compter sur la vieille garde

Quelques centaines de manifestants pour le traditionnel défilé. 400 à Bastia, une petite centaine à Ajaccio. Une mobilisation timide, mais qui peut s'appuyer sur la présence de vieux briscards du militantisme, tels Jean-Pierre Bernadou, 60 ans de lutte syndicale au compteur.

Par Sébastien Bonifay

« Je me souviens de ce que nous annonçait le président… »

Jean-Pierre Bernadou esquisse un sourire, amusé de sa confusion.

« L’ancien, hein ! De Gaulle... Il nous annonçait la fin du tunnel en 1959.  Eh ben je l’attends encore, la fin du tunnel. Soixante ans après. Alors je vais vous dire un truc, c’est un tunnel très, très, très, TRES long ! »
 
Jean-Pierre Bernadou en première ligne du cortège bastiais
Jean-Pierre Bernadou en première ligne du cortège bastiais

Derrière le militant de la CGT, les préparatifs battent leur plein, et l’un des organisateurs fait signe d’envoyer Bella Ciao dans la sono qui dépasse de l’utilitaire Renault, pour battre le dernier rappel des troupes.

De la poche de Jean-Pierre Bernadou dépasse un brin de muguet. Avec les drapeaux de la CGT, du PCF et de FO, c’est l’un des incontournables du défilé du 1er mai, et deux dames d’un certain âge passent entre les militants, un seau débordant de muguet à la main. Un moyen plutôt sympathique de soutenir la cause.

La cause, Jean-Pierre est tombé dedans quand il était petit. En 1960, âgé de 16 ans, il entre au Trésor Public. Une semaine après, il est en grève. La première d’une longue série.
« J’ai rencontré des copains qui avaient des positions syndicales qui me semblaient intéressantes, alors comme ils faisaient grève, j’ai suivi le mouvement. C’était pour les salaires, évidemment. C’est toujours pour les salaires dans la fonction publique. J’ai commencé à m’intéresser vraiment aux luttes syndicales à partir de ce jour-là »
 


Et des décennies après, Jean-Pierre, aujourd’hui à la retraite, continue de mener le combat. Fringant et le port altier, la barbe blanche finement taillée, malgré ses 75 ans. Les déceptions, les fausses promesses et les couleuvres qu’il a parfois fallu avaler n’ont jamais suffi à le détourner du syndicalisme.

« C’est une constante chez moi. Alors c’est vrai, avec l’âge on ralentit un peu le rythme, les obligations se multiplient, on a les petits-enfants, les problèmes de santé, mais je suis resté le même.
J’en ai vu évoluer, des révolutionnaires de 68, qui appellent aujourd’hui à voter Macron… Ca me paraît tellement scandaleux. Ca me rend malade, même.

Moi, je suis fidèle au poste. C’est la seule possibilité que ça change, de descendre dans la rue. Parce que le vote, bon… Il faut trouver d’autres solutions. Macron ou Le Pen, pour moi c’est pareil, ni l’un ni l’autre ne m’intéressent. Ce n’est pas avec eux que ca va changer. »

Le cortège se met en route sur le Boulevard Paoli, rassemblé derrière les bannières. Jean-Pierre embrasse Francis Riolacci et se glisse à son côté derrière l’une d’entre elles.

A quelques mètres, au milieu des militants portant casquette rouge et la veste bardée d’autocollants aux couleurs des organisations syndicales ou du Parti Communiste, une poignée de Gilets Jaunes sont venus se joindre au défilé.
Sans la moindre tension. 
 
Quelques gilets jaunes se sont joints à la manifestation bastiaise du 1er mai
Quelques gilets jaunes se sont joints à la manifestation bastiaise du 1er mai


Cette association avec les syndicats, redoutée sur le continent, où les forces de l’ordre sont sur les dents pour ce 1er Mai, Jean-Pierre Bernadou la voit d’un bonne œil:

« Les Gilets Jaunes ont bien secoué le cocotier. Même si ca ne va pas plaire à tout le monde, moi, je le dis. C’est brouillon, c’est désordonné, mais je suis persuadé d’une chose. Il faut que quelqu’un mette un coup de pied dans la fourmilière. Sinon rien ne changera jamais. L’Etat ne réagit que quand il y a de la casse. C’est la seule solution pour soulever un peu du poids qui nous écrase.
Quoi que les syndicats fassent et disent, le gouvernement s’en fout comme de l’an 40. La violence c’est pas une fin en soi, mais ça réveille un peu un pays endormi. Nous, les politiques, les médias, tout le monde. »

La mobilisation, chaque année, est moins forte, en Corse comme ailleurs. Et l’âge moyen ne cesse d’augmenter. Les jeunes militants, dans le cortège, se comptent sur les doigts d’une main. Est-ce que les syndicats n’ont pas moins de poids aussi parce qu’ils représentent moins de monde ? Le sujet, apparemment, tient à cœur à Jean-Pierre.
 
Défilé bastiais
Défilé bastiais


« Evidemment qu’il y a moins de jeunes ! Mais pour une raison toute simple, on n’en recrute plus ! J’ai été inspecteur du Trésor, et depuis des années, on ne recrutait plus personne. Et toutes les administrations sont au même niveau. Ce qui constituait notre base, nos membres actifs, l’Etat ne les embauche plus. Ou alors en tant que vacataires, il n’y a plus de titularisations…

Alors les jeunes, ils sont démobilisés, et on les comprend. Ils ne se sentent pas intégrés à l’entreprise. Nous on se sentait bien chez nous, on était prêts à défendre nos emplois, NOTRE fonction publique. »
 
Tête de cortège bastiais, ce matin
Tête de cortège bastiais, ce matin


Le constat est amer, et pourtant, à 75 ans, Jean-Pierre Bernardou répond, encore et toujours, à l’appel de la lutte syndicale.

« J’ai pas la moindre idée de ce qu’il va advenir du syndicalisme. Bien malin qui pourrait le dire. J’espère que ca va se réveiller un jour ou l’autre, mais c’est pas demain la veille…En tout cas, en attendant, il faut bien garder le fort, et moi je serai toujours là, pour passer le relais. A moins que je canne entretemps ! »

Et Jean-Pierre, dans un grand éclat de rire, prend le chemin de la Préfecture, drapeau en main.
 



 

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