François Tatti : "les polémiques politiciennes nous ont fait entrer dans une crise qui coûte cher"

A quelques heures de l'élection de son successeur à la tête du Syvadec, nous avons rencontré François Tatti pour tirer le bilan de sa présidence. Un bilan qui, selon lui, pâtit de manoeuvres électoralistes. 

François Tatti, à la tribune, à Viggianello, en 2018
François Tatti, à la tribune, à Viggianello, en 2018 © PASCAL POCHARD-CASABIANCA / AFP
Quel regard portez-vous sur ces treize années à la tête du syndicat de valorisation des déchets en Corse ? 
J'en suis le président-fondateur, et je peux dire que nous sommes partis de très loin. A l'époque, il y avait des décharges sauvages, peu de tri sélectif, et chacun, sur son territoire, faisait ce qu'il pouvait, isolé du reste de l'île. En 2007 je me suis fixé l'objectif  de rassembler les intercommunalités et je suis satisfait que nous l’ayons atteint. Car c’est bien l’émiettement des responsabilités - à l’époque plus de 150 organismes différents étaient compétents, communes, sivu, communautés et autres – qui est la première cause du retard accumulé dans le traitement des déchets. Aujourd’hui nous pouvons compter sur des agents motivés et compétents, des équipements de gestion modernes et entretenus, des meilleures filières de recyclage de ce qui à mon sens est le plus important, un fort consensus politique. C’est cela qui nous a permis de fermer toutes les décharges sauvages et d’accompagner les intercommunalités dans le déploiement du tri sélectif. C’est un bilan dont je suis fier mais que, bien entendu, je partage avec tous mes collègues et en particulier avec certains d’entre eux qui se sont impliqués très fortement et qui se reconnaîtront.
ARCHIVES - François Tatti, Président du Syvadec durant 13 ans
ARCHIVES - François Tatti, Président du Syvadec durant 13 ans © francoistatti.fr

Quelle est, selon vous, la solution pour régler la question du traitement des déchets, et qu'est ce qui vous a empêché de la mettre en œuvre ?
La solution n’est pas technique mais politique : il fallait un plan global accepté par la CDC et par une grande majorité d’élus, ce qui est aujourd’hui le cas. Au plan technique la solution n’est pas unique, elle repose sur un réseau d’équipements complémentaires : logistique, recycleries, pré-traitement, valorisation matière et énergétique, compostage et enfouissement pour le reste. Aujourd’hui tout est en place à l’exception de 2 unités de pré-traitement qui vont voir le jour à Ajaccio et à Monte. J’ai lancé l’appel d’offre de conception, construction il y a quelques semaines déjà et, si tout va bien, ils seront opérationnels dans 3 ou 4 ans. D’ici là nous aurons besoin de davantage de stockage et c’est bien le problème car les capacités dont nous disposons pèsent fortement et toujours les mêmes territoires. Nous avions prévu cette difficulté dans notre stratégie et c’est pour cela qu’en 2015 nous disposions de capacités de stockage pour au moins 15 à 20 ans. Les manipulations politiques ont fait fondre ces capacités et aujourd’hui il est très difficile de les reconstituer.

Les déchets, un enjeu électoraliste durant des années

Des manipulations politiques ?
les déchets sont devenus un enjeu politique et je le déplore. Ce qui me satisfait cependant c’est qu’en dépit des manœuvres, le Syvadec a conservé son unité et toutes ses délibérations ont été prises à l’unanimité à de rares exceptions près qui se comptent sur les doigts d’une main. L’autre élément de satisfaction c’est que désormais tout le monde est revenu à la raison et plus personne ne conteste notre stratégie. Mieux, ceux-là même qui hier m’accusaient d’organiser le tout enfouissement participent désormais à la recherche de sites pour créer les capacités d’enfouissement qu’ils ont détruites.
Centre d'enfouissement de Prunelli
Justement, le centre d'enfouissement de Prunelli menace une nouvelle fois de fermer ses portes aux déchets venus d'autres intercos... Un refrain qui, chaque année, à la même époque, est entonné. Comment sortir de cette ornière ?
Le plan prévoit qu’une fois que les deux unités de pré-traitement dont j’ai parlé seront construites, on va réduire de manière très importante l’enfouissement.
Mais naturellement, en attendant, pendant une période de quelques années, il faudrait faire face aux besoins. On est devant la nécessité de construire de nouveaux centres d'enfouissement, de parvenir à les gérer, en gardant bien en tête qu'il s'agit d'étapes transitoires. C'est une mission difficile. Les capacités existent, elles sont potentiellement mobilisables. Reste à obtenir le consensus pour les mettre en œuvre. 
Ce qui n'est pas simple, je le concède. 

Traiter les déchets, ce n’est pas tant un problème technique qu'un un problème politique.  

Qu'est-ce qui a bloqué ? 
Jusqu’en 2015, nous avions réussi à l'obtenir, ce consensus. Nous avions alors l'assurance de 15 à 20 ans de stockage de déchets sans heurts devant nous. Des polémiques politiques, politiciennes, ont malheureusement rompu cet équilibre. Et nous ont fait entrer dans une crise permanente qui coûte cher et compromet le bon déroulement des choses. 
Il semble que ceux qui avaient contesté l'existence de ces centres de stockage soient aujourd'hui d'accord pour les faire. Y parvenir, c'est la tâche la plus difficile qui attend mon successeur... 
ILLUSTRATION / Entre Gilles Simeoni et François Tatti, une inimitié politique qui s'est répercutée sur le fonctionnement du Syvadec
ILLUSTRATION / Entre Gilles Simeoni et François Tatti, une inimitié politique qui s'est répercutée sur le fonctionnement du Syvadec © Ludovic Marin / AFP
Vous faites allusion aux tensions avec la majorité nationaliste, qui ont émaillé votre présidence...
Je considère qu’aujourd’hui, plus personne n’a intérêt à ces polémiques et ces tensions. Mais indéniablement, pendant un moment, les déchets ont été un enjeu électoral, politicien. Chacun en est revenu et aujourd’hui un plan fait consensus. Tous ceux qui s’en écarteront pour faire de la politique politicienne retarderont les choses et prendront la responsabilité de dégrader une situation qui est déjà difficile.

On a besoin de mutations profondes

Vous êtes optimistes pour la suite ? La situation semble complexe...
La gestion des déchets est un problème sociétal compliqué, en Corse comme ailleurs. Et il soulève des questions qui le sont tout autant. Pourquoi on consomme autant ? Pourquoi on produit de cette manière ? Pourquoi on produit autant de déchets, des déchets parfois toxiques ?
Tout le monde sait qu'il va falloir évoluer. Que l’on a besoin de mutations lourdes et profondes dans les années à venir.
Mais aujourd’hui, alors qu’on fonctionne encore comme ça, il faut répondre présent pour que la sécurité sanitaire soit assurée, et que l’on évite les crises et les ruptures.
On ne change pas les gestes et les attitudes par la menace, par l’argent ou par des crises politiques. On change cela avec un esprit de responsabilité qui doit se diffuser dans l’ensemble des territoires, dans l’ensemble des foyers.
Et cela, on ne l’obtient qu’avec un front uni politique. Je me suis toujours battu pour ça et j’espère que mon successeur s’en tirera mieux que moi, et que ce sera un long fleuve tranquille pour lui. (sourire) Mais il vaut mieux qu'il oublie l'idée, pendant quelques temps au moins, de prendre des vacances durant l'été et en fin d'année !



 
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