Corse : un observatoire territorial des violences faites aux femmes pour "appréhender et modifier le réel"

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Écrit par Pauline Sauthier
Ce mardi le nouvel observatoire territorial contre les violences faites aux femmes était présenté dans les locaux de la Collectivité de Corse à Bastia.
Ce mardi le nouvel observatoire territorial contre les violences faites aux femmes était présenté dans les locaux de la Collectivité de Corse à Bastia. © FTV

Un nouvel observatoire territorial contre les violences faites aux femmes a été officiellement présenté mardi à Bastia. Objectifs : rassembler les différents acteurs associatifs et institutionnels pour améliorer la prévention des violences et la protection de leurs victimes.

En Corse, le meurtre de Julie Douib par son ex-compagnon a marqué les esprits. Ses alertes répétées n'ont pas suffi à lui sauver la vie. "Il y a eu beaucoup de plaintes. Tout le système était au courant. Moi-même, j’ai porté plainte cinq ou six fois. Ma fille a porté cinq ou six fois plainte avec justificatifs de coups, certificat médical, lettres de témoignages", relatait le père de la défunte, une créatrice de bijoux de 34 ans, résidant à l'Île-Rousse avec ses deux enfants.

A l'époque, la Procureure de la République de Bastia, Caroline Tharot, déclarait dans Corse-Matin : "Toutes les plaintes ont reçu une suite pénale. Il n'y a eu aucun manquement de la part des services de gendarmerie et de la justice."

C'était en 2019. Depuis, la question des violences faites aux femmes et des féminicides est de plus en plus prégnante dans la société française. La mort de Julie Douib a d'ailleurs poussé le gouvernement à organiser Grenelle contre les violences conjugales.

Si la justice et la gendarmerie ont agi comme elles étaient censées le faire, quel est donc le problème ?

Faire évoluer la loi et "le réel"

Ernestine Ronai est responsable du premier observatoire des violences envers les femmes, fondé en 2002 en Seine-Saint-Denis. Elle est chargée par le gouvernement de développer les observatoires territoriaux comme celui qui vient de naître en Corse. Selon elle, il faut, dans les dossiers de violences faites aux femmes, distinguer la protection des victimes de violence et la répression de leurs auteurs. "C'est ce que la loi  permet mais nous avons besoin de nous améliorer dans le réel, justifie-t-elle. Nous pensons que dès les premières violences révélées- qui ne sont jamais les premières violences subies- il faut engager une protection. C'est-à-dire qu'on applique le principe de précaution. La sanction viendra après, il y a la présomption d'innocence. L'enquête, c'est long. Mais la protection ça peut être tout de suite."

L'enquête, c'est long. Mais la protection ça peut être tout de suite.

Ernestine Ronai

L'observatoire que dirige Ernestine Ronai a contribué à préciser dans les textes de loi que les victimes de violences pouvaient bénéficier d'une ordonnance de protection sans plainte. "Cela permet une protection sans enquête des services de l'ordre mais avec des éléments concrets, détaille-t-elle. C'est-à-dire une attestation de l'association [qui suit la victime, ndlr], l'attestation du médecin, de la famille, de l'école. Ce qui signifie que chacun, chacune, se responsabilise vis-à-vis de cette dame victime de violence."

Des mesures concrètes

Pour Ernestine Ronai, c'est grâce à l'observatoire des violences envers les femmes de Seine-Saint-Denis que sont apparus les téléphones grave danger, qui permettent d'alerter directement un service d'assistance pour les femmes menacées par leurs conjoints ou leur ex-conjoint. Autre idée sortie de cet observatoire et déployée progressivement au niveau national : la mesure d'accompagnement protégée des enfants, pour permettre l'exercice du droit de visite dans un contexte de violences conjugal, et éviter tout contact entre le père et la mère.

En Corse aussi, l'observatoire aura pour but de faire se confronter les différents acteurs que rencontrent les femmes victimes de violences pour aboutir à des solutions concrètes. "L'objectif, c'est déjà connaître le réel,  puis de l'appréhender et de le modifier", détaille Lauda Guidiccelli-Sbraggia, conseillère exécutive en charge de l'égalité femmes-hommes. "Il faut améliorer les dysfonctionnements, mais aussi proposer de nouveaux dispositifs."

Dans la foulée du lancement officiel de l'observatoire territorial, une réunion s'est tenue pour définir des pistes de travail entre les associations, les forces de l'ordre, de la justice, et les services de la Collectivité.

Première expérimentation

La prochaine étape concrète, ce sera aussi une expérimentation en Haute-Corse : le dépôt de plainte hors des locaux de police ou de gendarmerie en cas de violences faites aux femmes ou de viol. "Nous échangerons avec l'observatoire territorial des violences sur ce qu'on a retenu comme modalité de mise en œuvre", explique François Ravier, Préfet de la Haute-Corse. Une brève conversation avec Ernestine Ronai l'a déjà convaincu d'une chose : le déplacement des forces de l'ordre à domicile peut s'avérer difficile. Restera alors à définir où ces plaintes pourront être déposées et comment les victimes pourront être accompagnées jusqu'au lieu du dépôt de plainte. Avec un enjeu de taille : rassurer celles qui, préférant la discrétion, seraient réticentes à l'idée de se confronter aux nombreuses personnes que comptent commissariats et gendarmeries.

Comme le rappelle Marie-Antoinette Maupertuis, présidente de l'Assemblée de Corse, le sujet des violences faites aux femmes revêt "un enjeu central dans une société de proximité voire de promiscuité" où l'habitude veut qu'on s'épanche le moins possible sur les problèmes intra-familiaux, que l'on se préoccupe pas de "ce qui se passe derrière la cloison ou à l'étage du dessous".

Pour ses débuts, l'observatoire territorial des violences faites aux femmes de Corse compte deux personnels administratifs et un budget (pas encore voté) de 75.000€. "Pour faire de cet observatoire un outil fonctionnel nous serons sans cesse à la recherche de nouveaux dispositifs, reconnaît Lauda Guidiccelli. Donc 75.000€ c'est une première étape, mais je me battrai, s'il faut, pour avoir beaucoup plus."

La violence en chiffres

En Corse, environ 600 cas de violences intrafamiliales sont actuellement recensées. Dans ce domaine, la Haute-Corse est classée 52e sur 101 départements. Ces chiffres sont évidemment tributaires du nombre de plaintes enregistrés.

Car on estime qu'environ 20% des femmes victimes de violences osent porter plainte.

En 12 ans, dix féminicides ont été recensés en Corse.

Cette année, 93 femmes sont mortes tuées par leur conjoint ou ex-conjoint sur le territoire français.

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