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“Vin” bleu corse : le rapport d'analyse fourni par Imajyne aurait été falsifié

Sylvain Milanini et son frère Bruno, créateurs du vin bleu Imajyne / © Viastella
Sylvain Milanini et son frère Bruno, créateurs du vin bleu Imajyne / © Viastella

L'affaire agite le vignoble insulaire. Y a-t-il du colorant dans Imajyne, la boisson bleue vendue en Corse,? Les viticulteurs qui en sont à l'origine nient l'accusation, et nous avaient fourni un document attestant de leur bonne foi. Mais, semblerait-il, falsifié. Une enquête est ouverte. 

Par Sébastien Bonifay

Sylvain Milanini en était persuadé. 

Le rapport fourni par la Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la répression des Fraudes ferait taire les fausses accusations. 
Et la jalousie de celles et ceux qui cherchaient à lui nuire. 

Finalement, il pourrait coûter cher...

Il nous avait fait parvenir ce rapport au début du mois par mail. 
Et effectivement, pas de trace de colorant E133. 

Imajyne était bien du vin, il continuait de le marteler. 
Pas de colorant pour le produire, un document officiel en faisait foi. 

 
Le rapport d'analyses fourni par les producteurs d'Imajyne. / © DR
Le rapport d'analyses fourni par les producteurs d'Imajyne. / © DR


N'étant pas scientifiques, nous ne nous risquions pas alors à trancher la polémique, et à dire qui, entre Imajyne et les étudiants de l'Université de toulouse qui l'accusent de ne pas être du vin, avait raison. 

Nous remarquions simplement un trou dans la liste des colorants possibles, mais n'étant pas scientifiques et notant que les numéros de ces différents colorants ne se suivaient pas, nous n'en faisions pas vraiment cas. 
Il n'y avait pas de E130, de E131, comme il n'y avait pas de E103, de E111, 112, 113...


Le rapport d'analyses aurait été falsifié


Seulement voilà. 

Notre consoeur de France 3 Occitanie, qui avait révélé l'affaire, demande des comptes à l'Université de Toulouse, pour comprendre comment les deux études peuvent donner des résultats si différents.

Et là, l'un des étudiants à l'origine de la polémique, examinant le rapport, souligne l'absence de la ligne E131. 

Une ligne qui a été masquée sur le rapport d'analyses qui nous était parvenu...
Elle figure bien sur le document original. 

Entre les lignes Rouge allura (E129) et Indigotine (E132), on aurait dû lire :
Bleu Patenté E131 : 2,6 mg/litre. 

 


Les risques : 2 ans d'emprisonnement et 300.000 euros d'amende


Juliette Meurin, notre consoeur de France 3 Occitanie, n'est pas la seule a avoir remarqué le subterfuge.

Le procureur d'Ajaccio, Eric Bouillard, a ouvert de son côté une enquête pour pratiques commerciales trompeuses. 
Les producteurs d'Imajyne risquent 2 ans d'emprisonnement et 300.000 euros d'amende ou 10 % du chiffre d'affaires.  


 

Retour sur les débuts de la polémique:


Le vin bleu corse est apparu sur les présentoirs de supermarchés et dans les restaurants en 2017. 
Un vin dont la couleur est naturelle, à en croire les viticulteurs de Figari, Sylvain et Bruno Milanini.

Pour obtenir cette teinte pour le moins surprenante, ils expliquent que les raisins sont rincés à l'eau de mer, avant la vinification, à base d'algues, de végétaux et de sels minéraux. 
Selon une technique utilisée par les romains durant l'Antiquité. 

Nous nous étions rendu sur place l'an dernier lors des vendanges pour suivre le processus :

 


A demi-mots, dans un milieu où la concurrence fait rage, certains viticulteurs doutaient de la véracité des propos des frères Milanini.
Estimant qu'il était impossible de produire un vin de cette couleur en n'utilisant que des produits naturels. 

Et certains n'ont pas caché leur satisfaction quand une étude de l'université de Toulouse, menée par des étudiants en Master II de chimie analytique, a dénoncé l'utilisation de colorant bleu alimentaire.
Le E133.

L'article avait été publié par la rédaction web de nos confrères de France 3 Occitanie.
 
Dès qu'on fait quelque chose d'original on passe pour des criminels!

L'étude dont il se faisait l'écho, publiée dans la publication scientifique European Food Research and Technology, était catégorique:
"Nous avons identifié sans ambiguïté la présence de Bleu Brillant FCF (colorant alimentaire E133) dans les deux vins analysés. La chromatographie liquide a enfin été utilisée pour déterminer la quantité de ce colorant présente dans chacun des vins. Même si les quantités trouvées, entre 5 et 10 mg/L, restent très inférieures aux doses journalières admissibles, la présence de ce colorant n’est pas spécifiée sur l’étiquette."
 

Sylvain Milanini, d'Imajyne, joint par nos soins, ne décolérait pas. "Dès qu'on fait quelque chose d'original on passe pour des criminels. Notre vin n'est pas nocif et il n'empoisonne personne!"


Le viticulteur n'en démordait pas. L'étude faisait un amalgame avec l'autre vin bleu passé au crible, le Vindigo.

 
Les bouteilles de vin bleu prêtes à être expédiées / © viastella
Les bouteilles de vin bleu prêtes à être expédiées / © viastella
 

Les étudiants c'est une chose, mais ils peuvent se tromper


Selon Sylvain Milanini, la confusion venait du fait qu'il utilisait des sels minéraux. "J'ai essayé de contacter à plusieurs reprises l'école de Toulouse, pour demander des explications, mais personne ne répond jamais. On a déposé un brevet en bonne et due forme, et désormais on va être obligés de dévoiler la totalité de notre recette. Pour nous justifier."

Difficile pourtant de remettre en cause une étude scientifique.

Mais Sylvain Milanini était conscient des dégâts commerciaux qu'une telle publicité pouvait faire à Imajyne.
les commentaires, innombrables, sur les réseaux sociaux, le démontraient. 

Au téléphone, il affirmait pouvoir apporter des preuves de sa bonne foi : "les étudiants c'est une chose, mais ils peuvent se tromper. Nous avons demandé à un cabinet reconnu d'analyser notre vin, et nous rendrons publics les résultats dès que nous les recevrons. Pour montrer que l'E133 n'apparaît nulle part."  
 
Quelques jours plus tard, nous recevions le rapport d'analyse de la DGCCRF. 
Qui affirmait donc qu'il n'y avait pas de colorants dans Imajyne. 

Et qui a attiré l'attention du procureur de la république d'Ajaccio...

Le feuilleton n'est pas terminé. 



 

Vin ou pas vin?

La polémique pourrait avoir des conséquences difficiles à soupçonner. 

Si l'Imajyne utilise bien du colorant, il ne pourra plus utiliser l'appelation de vin. 
Et devra être vendu en tant que "boisson à base de vin", ou "boisson à base de produit vinicole".

Ce qui est plus difficile à caser sur une étiquette. 
Et moins prestigieux...

Selon l'Organisation internationale de la vigne et du vin, l'OIV, toute boisson qui contient un autre colorant que du caramel ou des colorants rouge et jaune, qui entrent dans la composition des vins aromatisés, ne peut être vendue en tant que vin. 

Il ne suffit pas d'être conçu à partir de raison. Il faut respecter les règles et les méthodes codifiées.

"Le vin est le produit obtenu exclusivement par la fermentation alcoolique complète ou partielle du raisin frais ou du moût de raisins. Son titre alcoométrique acquis ne peut être inférieur à 8,5%" (OIV)

 

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